Le lendemain, au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un
beau et modeste jeune homme, vêtu avec une sobre élégance, comme l'amant de
Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune poëte
villageois destiné à devenir, comme _Burns_, le laboureur écossais,
l'Homère de Provence.
Sa physionomie, simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension
orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise
trop souvent ces hommes de vanité, plus que de génie, qu'on appelle les
poëtes populaires: ce que la nature a donné, on le possède sans prétention
et sans jactance. Le jeune Provençal était à l'aise dans son talent comme
dans ses habits; rien ne le gênait, parce qu'il ne cherchait ni à s'enfler,
ni à s'élever plus haut que nature. La parfaite convenance, cet instinct de
justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers, comme aux rois,
la même dignité et la même grâce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute
sa personne. Il avait la bienséance de la vérité; il plaisait, il
intéressait, il émouvait; on sentait dans sa mâle beauté le fils d'une de
ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans
notre Midi.
Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les lois de
l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de noyer de sa
mère, dans son _mas de Maillane_. Le dîner fut sobre, l'entretien à coeur
ouvert, la soirée courte et causeuse, à la fraîcheur du soir et au
gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de
_Mireille_.
Le jeune homme nous récita quelques vers, dans ce doux et nerveux idiome
provençal qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce attique,
tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins parlés uniquement
par moi jusqu'à l'âge de douze ans, dans les montagnes de mon pays, me
rendait ce bel idiome intelligible. C'étaient quelques vers lyriques; ils
me plurent, mais sans m'enivrer: le génie du jeune homme n'était pas là; le
cadre était trop étroit pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet
autre chanteur sans langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans
son village pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses
troupeaux, ses dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des
premiers exemplaires de son poëme; il sortit.