III

Le lendemain, au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un

beau et modeste jeune homme, vêtu avec une sobre élégance, comme l'amant de

Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse

chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune poëte

villageois destiné à devenir, comme _Burns_, le laboureur écossais,

l'Homère de Provence.

Sa physionomie, simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension

orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise

trop souvent ces hommes de vanité, plus que de génie, qu'on appelle les

poëtes populaires: ce que la nature a donné, on le possède sans prétention

et sans jactance. Le jeune Provençal était à l'aise dans son talent comme

dans ses habits; rien ne le gênait, parce qu'il ne cherchait ni à s'enfler,

ni à s'élever plus haut que nature. La parfaite convenance, cet instinct de

justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers, comme aux rois,

la même dignité et la même grâce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute

sa personne. Il avait la bienséance de la vérité; il plaisait, il

intéressait, il émouvait; on sentait dans sa mâle beauté le fils d'une de

ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans

notre Midi.

Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les lois de

l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de noyer de sa

mère, dans son _mas de Maillane_. Le dîner fut sobre, l'entretien à coeur

ouvert, la soirée courte et causeuse, à la fraîcheur du soir et au

gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de

_Mireille_.

Le jeune homme nous récita quelques vers, dans ce doux et nerveux idiome

provençal qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce attique,

tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins parlés uniquement

par moi jusqu'à l'âge de douze ans, dans les montagnes de mon pays, me

rendait ce bel idiome intelligible. C'étaient quelques vers lyriques; ils

me plurent, mais sans m'enivrer: le génie du jeune homme n'était pas là; le

cadre était trop étroit pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet

autre chanteur sans langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans

son village pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses

troupeaux, ses dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des

premiers exemplaires de son poëme; il sortit.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 247 / 326 题