Adolphe Dumas, non pas le Dumas encyclopédique dont chaque pas fait
retentir la terre de bruit sous son pied; non pas le jeune Dumas son fils,
silencieux et méditatif, qui se recueille autant que son père se répand, et
qui ne sort, après trois cent soixante-cinq jours, de son repos, qu'avec un
chef-d'oeuvre de nouveauté, d'invention et de goût dans la main; mais le
Dumas poétique, le Dumas prophétique, le Dumas de la Durance, celui qui
jette de temps en temps des cris d'aigle sur les rochers de Provence, comme
Isaïe en jetait aux flots du Jourdain, sur les rochers du Carmel, Adolphe
Dumas enfin, que je respecte à cause de son éternelle inspiration, et que
j'aime à cause de sa rigoureuse sincérité, vint un soir du printemps
dernier frapper à la porte de ma retraite, dans un coin de Paris.
Sa tête hébraïque fumait plus qu'à l'ordinaire de ce feu d'enthousiasme qui
s'évapore perpétuellement du foyer sacré de son front. «Qu'avez-vous?» lui
dis-je.--Ce que j'ai? répondit-il; j'ai un secret, un secret qui sera
bientôt un prodige. Un enfant de mon pays, un jeune homme qui boit comme
moi les eaux de la Durance et du Rhône, est ici, chez moi, en ce moment.
Depuis huit jours qu'il a pris gîte sous mon humble toit, il m'a enivré de
poésie natale, mais tellement enivré que j'en trébuche en marchant, comme
un buveur, et que j'ai senti le besoin de décharger mon coeur avec vous. Ce
jeune homme repart demain soir pour son champ d'oliviers, à Maillane,
village des environs d'Avignon. Avant de partir il désire vous voir, parce
que la Saône se jette dans le Rhône, et qu'il a reconnu, en buvant dans le
creux de sa main l'eau de nos grands fleuves, quelques-unes des gouttes que
vous avez laissées tomber de votre coupe dans votre Saône.
«Bien, lui dis-je; amenez-le demain à la fin du jour; je lui souhaiterai
bon voyage au pays de Pétrarque, de l'amour et de la gloire, maintenant que
les vers, l'amour et la gloire sont devenus une pincée de cendre trempée
d'eau amère entre mes doigts.»
Merci, dit-il; et il me serra la main dans sa main nerveuse, qui tremble,
qui étreint et qui brise les doigts de ses amis comme une serre d'aigle
concasse et broie les barreaux de sa cage.