I
Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle! Un grand poëte épique
est né. La nature occidentale n'en fait plus, mais la nature méridionale en
fait toujours: il y a une vertu dans le soleil.
Un vrai poëte homérique en ce temps-ci; un poëte né, comme les hommes de
Deucalion, d'un caillou de la _Crau_; un poëte primitif dans notre âge de
décadence; un poëte grec à Avignon; un poëte qui crée une langue d'un
idiome comme Pétrarque a créé l'italien; un poëte qui d'un patois vulgaire
fait un langage classique d'images et d'harmonie ravissant l'imagination et
l'oreille; un poëte qui joue sur la _guimbarde_ de son village des
symphonies de Mozart et de Beethoven; un poëte de vingt-cinq ans qui, du
premier jet, laisse couler de sa veine, à flots purs et mélodieux, une
épopée agreste où les scènes descriptives de l'_Odyssée_ d'Homère et les
scènes innocemment passionnées du _Daphnis et Chloé_ de Longus, mêlées aux
saintetés et aux tristesses du christianisme, sont chantées avec la grâce
de Longus et avec la majestueuse simplicité de l'aveugle de Chio, est-ce là
un miracle? Eh bien! ce miracle est dans ma main; que dis-je? il est déjà
dans ma mémoire, il sera bientôt sur les lèvres de toute la Provence. J'ai
reçu le volume il y a deux jours, et les pages en sont aussi froissées par
mes doigts, avides de fermer et de rouvrir le volume, que les blonds
cheveux d'un enfant sont froissés par la main d'une mère, qui ne se lasse
pas de passer et de repasser ses doigts dans les boucles pour en palper le
soyeux duvet et pour les voir dorés au rayon du soleil.
Or voici comment j'eus, par hasard, connaissance de la bonne nouvelle.