On peut dire qu'à dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie,
mais un règne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit à Platon, que
Frédéric donna à Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans
l'inconstance de Frédéric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant
aussi continu et aussi paisible d'un grand poëte sur un souverain et sur un
peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'était réservé que les fatigues et les
difficultés du pouvoir, pour n'en laisser à son ami que les loisirs, les
douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux
amis, dont l'un prêtait sa gloire, l'autre sa puissance à une pensée
commune, devint en peu d'années le foyer de l'art, du théâtre, de la
renommée en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe.
Son caractère était éminemment propre à rallier l'Allemagne intellectuelle
autour de lui. La révolution française secouait déjà le monde de ses
pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrédule aux
théories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une
indifférence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il
pensait et parlait librement sur ces matières, mais il ne proscrivait ni
n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrédulité. Il respectait
tout ce qui était sincère dans les croyances humaines; il considérait la
foi religieuse en artiste et non en apôtre ou en martyr. Les cultes, selon
lui, étaient un droit de l'imagination, qui divinisait à son gré les
superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la
raison et de la piété humaine.
Chaque siècle, chaque peuple, chaque homme, selon Goethe, avait une
croyance à la hauteur de son intelligence ou à la mesure de son horizon. La
lumière dans laquelle plongeaient les têtes culminantes comme la sienne ne
descendait pas jusqu'aux masses populaires, capables de croire, incapables
de raisonner leur croyance. Quant à lui, il était ce qu'on est convenu
d'appeler très-improprement panthéiste, c'est-à-dire ne séparant pas en
deux la création et la créature, et adorant la nature entière comme la
divinité des choses sans s'élever à la divinité de l'esprit; philosophes
pour ainsi dire brutaux et fatalistes dans leur croyance, qui reconnaissent
bien en Dieu la force latente de tous les phénomènes visibles ou
invisibles, mais qui n'y reconnaissent pas l'individualité et la suprême
intelligence, c'est-à-dire ce qui constitue l'_être_, refusant ainsi à
l'Être des êtres ce qu'ils sont forcés d'accorder au dernier insecte de la
nature.
Le panthéisme de Goethe ne tombait point dans cette absurdité si
injustement attribuée aux doctrines primitives de l'Inde, source de toutes
les théogonies antiques et modernes. Sa foi se serait plus justement
appelée polythéisme que panthéisme, c'est-à-dire qu'il reconnaissait et
qu'il adorait la Divinité dans toutes ses oeuvres sans la confondre avec
ses oeuvres: sorte de _paganisme_ sans idolâtrie, qui adorait la puissance
divine dans la puissance matérielle des éléments, mais qui dans l'élément
adorait l'impulsion divine et non l'élément lui-même. Complétement
incrédule à telle ou telle révélation historique par des miracles, Goethe
admettait seulement cette révélation naturelle et progressive par la raison
humaine, comme miroir de l'intelligence divine, successivement frappé de
plus de clarté à mesure qu'il se dégage davantage des ignorances et des
superstitions qui le ternissent. Mais Goethe semblait croire à une première
grande révélation primitive, faite à l'homme nouvellement créé par Dieu ou
apportée par des messagers demi-dieux, qui avait enseigné directement à la
créature raisonnable les premières notions de la Divinité, de la vertu, des
langues, notions que la terre seule était impuissante dans son silence à
donner.
Selon Goethe, comme selon les philosophes indiens, comme selon les
philosophes chrétiens transcendants, comme selon les philosophes grecs et
romains eux-mêmes (voyez le mot de Cicéron _antiquissimum purissimum_!), le
monde physique comme le monde moral avait commencé par _un état plus
parfait, plus pur et plus lumineux_, par un _Éden_ dans lequel l'homme
naissant avait entendu les confidences de Dieu par des révélateurs divins.
Ces confidences et ces révélations de la science suprême avaient longtemps
éclairé et régi le monde oriental; puis elles s'étaient égarées,
troublées, taries dans les sables, et, pour leur rendre leur pureté, il
fallait, par des révélations purement humaines, les passer de siècle en
siècle au filtre de la science et de la raison.
Voilà les véritables croyances religieuses de Goethe.