XXII

On peut dire qu'à dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie,

mais un règne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit à Platon, que

Frédéric donna à Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans

l'inconstance de Frédéric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant

aussi continu et aussi paisible d'un grand poëte sur un souverain et sur un

peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'était réservé que les fatigues et les

difficultés du pouvoir, pour n'en laisser à son ami que les loisirs, les

douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux

amis, dont l'un prêtait sa gloire, l'autre sa puissance à une pensée

commune, devint en peu d'années le foyer de l'art, du théâtre, de la

renommée en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe.

Son caractère était éminemment propre à rallier l'Allemagne intellectuelle

autour de lui. La révolution française secouait déjà le monde de ses

pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrédule aux

théories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une

indifférence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il

pensait et parlait librement sur ces matières, mais il ne proscrivait ni

n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrédulité. Il respectait

tout ce qui était sincère dans les croyances humaines; il considérait la

foi religieuse en artiste et non en apôtre ou en martyr. Les cultes, selon

lui, étaient un droit de l'imagination, qui divinisait à son gré les

superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la

raison et de la piété humaine.

Chaque siècle, chaque peuple, chaque homme, selon Goethe, avait une

croyance à la hauteur de son intelligence ou à la mesure de son horizon. La

lumière dans laquelle plongeaient les têtes culminantes comme la sienne ne

descendait pas jusqu'aux masses populaires, capables de croire, incapables

de raisonner leur croyance. Quant à lui, il était ce qu'on est convenu

d'appeler très-improprement panthéiste, c'est-à-dire ne séparant pas en

deux la création et la créature, et adorant la nature entière comme la

divinité des choses sans s'élever à la divinité de l'esprit; philosophes

pour ainsi dire brutaux et fatalistes dans leur croyance, qui reconnaissent

bien en Dieu la force latente de tous les phénomènes visibles ou

invisibles, mais qui n'y reconnaissent pas l'individualité et la suprême

intelligence, c'est-à-dire ce qui constitue l'_être_, refusant ainsi à

l'Être des êtres ce qu'ils sont forcés d'accorder au dernier insecte de la

nature.

Le panthéisme de Goethe ne tombait point dans cette absurdité si

injustement attribuée aux doctrines primitives de l'Inde, source de toutes

les théogonies antiques et modernes. Sa foi se serait plus justement

appelée polythéisme que panthéisme, c'est-à-dire qu'il reconnaissait et

qu'il adorait la Divinité dans toutes ses oeuvres sans la confondre avec

ses oeuvres: sorte de _paganisme_ sans idolâtrie, qui adorait la puissance

divine dans la puissance matérielle des éléments, mais qui dans l'élément

adorait l'impulsion divine et non l'élément lui-même. Complétement

incrédule à telle ou telle révélation historique par des miracles, Goethe

admettait seulement cette révélation naturelle et progressive par la raison

humaine, comme miroir de l'intelligence divine, successivement frappé de

plus de clarté à mesure qu'il se dégage davantage des ignorances et des

superstitions qui le ternissent. Mais Goethe semblait croire à une première

grande révélation primitive, faite à l'homme nouvellement créé par Dieu ou

apportée par des messagers demi-dieux, qui avait enseigné directement à la

créature raisonnable les premières notions de la Divinité, de la vertu, des

langues, notions que la terre seule était impuissante dans son silence à

donner.

Selon Goethe, comme selon les philosophes indiens, comme selon les

philosophes chrétiens transcendants, comme selon les philosophes grecs et

romains eux-mêmes (voyez le mot de Cicéron _antiquissimum purissimum_!), le

monde physique comme le monde moral avait commencé par _un état plus

parfait, plus pur et plus lumineux_, par un _Éden_ dans lequel l'homme

naissant avait entendu les confidences de Dieu par des révélateurs divins.

Ces confidences et ces révélations de la science suprême avaient longtemps

éclairé et régi le monde oriental; puis elles s'étaient égarées,

troublées, taries dans les sables, et, pour leur rendre leur pureté, il

fallait, par des révélations purement humaines, les passer de siècle en

siècle au filtre de la science et de la raison.

Voilà les véritables croyances religieuses de Goethe.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 241 / 326 题