Le prince, la princesse Amélie et le poëte s'étaient séparés à regret à
Francfort, en se promettant une éternelle réunion à Weymar quand l'heure du
règne du jeune duc serait sonnée. Ce sont ces années d'attente que Goethe
était allé passer en Italie. Il revint s'établir à son retour, à Weymar. Il
y retrouva sa même place dans la confiance sans bornes du duc
Charles-Auguste et dans la prédilection de la duchesse Amélie. Le prince
lui avait préparé une charmante maison, retraite silencieuse et poétique
propre à l'entretien du philosophe avec ses idées et du poëte avec ses
rêves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc
de bois sur le seuil ombragé d'arbustes permettait au solitaire de venir
assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des
oiseaux, dont il interprétait si bien les gazouillements dans ses vers.
Mais le prince, tout en préparant ainsi le bien-être rural de son ami,
s'était réservé d'employer plus utilement son rare génie et sa sagacité
politique au bonheur de ses peuples et à l'éclat littéraire de sa cour.
C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'édifice
en est en même temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe à
mademoiselle Auguste de Stolberg, soeur de ses deux premiers amis, les
comtes de Stolberg, l'épanchement de coeur du poëte entré en jouissance de
sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renommée, par
les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup
la plénitude du bien-être, du loisir, des honneurs, de la liberté et de
l'influence sur son siècle. Il avait trouvé tout cela à la fois dans une
haute amitié et peut-être dans un respectueux amour. C'était _le Tasse_
allemand, mais c'était _le Tasse_ heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa
correspondance avec _Bettida d'Arnim_, jeune fille de dix-neuf ans, à
laquelle il permettait de l'adorer sur son déclin; il voulait mourir dans
l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'était sa
sagesse.
Le duc de Weymar lui avait donné, indépendamment du ministère de
l'instruction publique dans ses États, la direction absolue des théâtres et
des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donné de plus une place
innomée, mais qui l'élevait au-dessus de toute rivalité dans la confiance
du prince et dans les affaires d'État, la place de favori avoué et immuable
dans son coeur. Il en avait fait un autre lui-même, un _vizir_ familier,
incontesté, irresponsable, qui régnait à Weymar sans autre investiture que
celle du génie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accepté sans
discussion cette espèce de partage de l'empire entre le souverain légal et
le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne.