XXI

Le prince, la princesse Amélie et le poëte s'étaient séparés à regret à

Francfort, en se promettant une éternelle réunion à Weymar quand l'heure du

règne du jeune duc serait sonnée. Ce sont ces années d'attente que Goethe

était allé passer en Italie. Il revint s'établir à son retour, à Weymar. Il

y retrouva sa même place dans la confiance sans bornes du duc

Charles-Auguste et dans la prédilection de la duchesse Amélie. Le prince

lui avait préparé une charmante maison, retraite silencieuse et poétique

propre à l'entretien du philosophe avec ses idées et du poëte avec ses

rêves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc

de bois sur le seuil ombragé d'arbustes permettait au solitaire de venir

assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des

oiseaux, dont il interprétait si bien les gazouillements dans ses vers.

Mais le prince, tout en préparant ainsi le bien-être rural de son ami,

s'était réservé d'employer plus utilement son rare génie et sa sagacité

politique au bonheur de ses peuples et à l'éclat littéraire de sa cour.

C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'édifice

en est en même temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe à

mademoiselle Auguste de Stolberg, soeur de ses deux premiers amis, les

comtes de Stolberg, l'épanchement de coeur du poëte entré en jouissance de

sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renommée, par

les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup

la plénitude du bien-être, du loisir, des honneurs, de la liberté et de

l'influence sur son siècle. Il avait trouvé tout cela à la fois dans une

haute amitié et peut-être dans un respectueux amour. C'était _le Tasse_

allemand, mais c'était _le Tasse_ heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa

correspondance avec _Bettida d'Arnim_, jeune fille de dix-neuf ans, à

laquelle il permettait de l'adorer sur son déclin; il voulait mourir dans

l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'était sa

sagesse.

Le duc de Weymar lui avait donné, indépendamment du ministère de

l'instruction publique dans ses États, la direction absolue des théâtres et

des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donné de plus une place

innomée, mais qui l'élevait au-dessus de toute rivalité dans la confiance

du prince et dans les affaires d'État, la place de favori avoué et immuable

dans son coeur. Il en avait fait un autre lui-même, un _vizir_ familier,

incontesté, irresponsable, qui régnait à Weymar sans autre investiture que

celle du génie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accepté sans

discussion cette espèce de partage de l'empire entre le souverain légal et

le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 240 / 326 题