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Goethe quitta enfin l'Italie après avoir ou achevé ou ébauché ces

chefs-d'oeuvre. Il était dans toute la jeunesse et dans toute

l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur

futur, capable à lui seul de restaurer ou de fonder un empire littéraire

nouveau pour la Germanie. L'Allemagne était pleine d'hommes à sa hauteur en

philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique,

en poésie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les

Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour

assigner au dix-huitième siècle allemand la même fécondité intellectuelle

qu'au dix-huitième siècle français. Le mouvement imprimé à l'esprit

européen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples

s'était communiqué au delà du Rhin. Tout fermentait d'idées, tout éclatait

de génie, tout rivalisait d'émulation. Jamais l'Allemagne n'avait présenté

dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes

supérieurs. Le grand Frédéric avait secoué la torche à Berlin, elle

illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fécondité morale comme

la terre a ses saisons de séve et de fertilité matérielles, semblait avoir

enfanté en peu d'années une race de géants pour l'Allemagne. Les princes

eux-mêmes, plus entraînés qu'alarmés par ce mouvement vertigineux des

esprits en ébullition dans leurs contrées, participaient à ces enivrements

de gloire littéraire. Ils se disputaient à l'envi le patronage des hommes

éminents propres à illustrer leur nom et leur règne dans l'avenir. Il y

avait vingt Périclès dans ces vingt républiques athéniennes dont

l'Allemagne de 1780 était composée. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg,

Koenigsberg, Iéna, Goettingue, Leipsick, tous les centres d'universités,

toutes les cours étaient autant de foyers où se concentrait l'influence

d'un de ces nombreux génies qui rayonnaient de là sur le reste de la

Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de

ces villes capitales, était de conquérir et de posséder un de ces hommes

supérieurs qui portaient avec eux la renommée d'un royaume ou d'une ville.

Chacune de ces cités voulait être une Athènes. Berlin l'était pour les

sciences, Dresde l'était pour les arts, Leipsick pour la critique,

Koenigsberg pour la philosophie; Weymar désirait l'être pour la poésie.

Cette capitale véritablement arcadienne, située dans la verte Thuringe,

entre _Iéna_, _Berlin_ et _Dresde_, était la résidence d'une cour

athénienne. Goethe, très-jeune encore à l'époque où son nom avait éclaté

tout à coup par _Werther_ en Europe, avait eu la bonne fortune de

rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince héréditaire de Weymar, le

duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait

alors, les deux comtes de Stolberg, célèbres eux-mêmes depuis, avaient

présenté leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'oeil

décida de la vie entière de Goethe.

L'irrésistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le poëte

ressembla à un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus

tard une théorie physiologique et morale dans son roman des _Affinités

électives_. Ils oublièrent les distances qui les séparaient, ils se

jurèrent une amitié indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour

à Weymar pour vivre tous deux de la même vie aussitôt que les circonstances

leur laisseraient la liberté de leurs sentiments l'un pour l'autre.

Cet instinct, qui faisait ainsi reconnaître au duc de Weymar le plus grand

homme de l'Allemagne dans un jeune écrivain à peine entrevu par une

première ébauche de génie, témoigne d'une sorte de divination dans le

prince. Par une étrange et heureuse coïncidence, la duchesse Amélie de

Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager dès la

première rencontre l'attrait de ce prince pour le poëte. De cette rencontre

naquit une triple amitié qui ne se refroidit plus jamais entre la

princesse, le prince et le poëte. La beauté morale du jeune favori

transperçait à cette époque à travers la beauté matérielle de ses traits.

C'était _Adrien_ et _Antinoüs_, moins la divinisation suspecte du favori

par l'empereur païen. De ce jour Goethe dévoua sa vie à la princesse

Amélie et au duc Charles-Auguste; l'une parut être sa _Léonore d'Est_ à la

cour de Ferrare, l'autre rappela à cette cour _le Tasse_ aimé de la mère,

favori du fils. Mais le Tasse était insensé de génie et d'amour, Goethe

faisait prédominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait

conserver son heureuse étoile en la voilant.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 239 / 326 题