Si nous étions gouvernement, nous ferions imprimer à des millions
d'exemplaires _Herman et Dorothée_, et nous les répandrions gratuitement
dans les villes et dans les campagnes pour édifier en les charmant les
veillées des ateliers ou des étables. Après avoir appliqué si longtemps la
littérature au vice, il serait bien temps de l'appliquer à la morale. La
morale pour le peuple n'est que dans le sentiment; le plus populaire des
véhicules pour le sentiment c'est un beau poëme. _Laprade_, _Legouvé_ et
_Autran_, parmi nous, seraient dignes de prendre la plume de Goethe et de
donner à leur patrie ces chefs-d'oeuvre de la chaumière que le peuple
placerait, à côté d'_Herman et Dorothée_ ou de _Paul et Virginie_, au
chevet du lit de ses fils et de ses filles. Pendant qu'_Heyne_ et autres
sèment de fleurs charmantes, mais malséantes, l'imagination de la jeunesse
lettrée, ces poëtes sèmeraient des lis purs et des roses virginales dans le
pot de fleurs de la mansarde, sur la fenêtre de la jeune fille et du jeune
homme de nos ateliers ou de nos villages. Je l'avais tenté autrefois dans
le poëme des _Pêcheurs_, à moitié fini et perdu sans retour dans un voyage
aux Pyrénées. Je n'ai plus ni assez de liberté d'esprit ni assez de
fraîcheur de palette pour recommencer cette oeuvre d'épopée
professionnelle; mais Victor Hugo, ce _Goethe_ de la France, pourrait, dans
les loisirs de l'exil et de la mer, surpasser _Herman et Dorothée_ de toute
la hauteur de son génie épique. Le lyrisme est fait pour les salons,
l'épopée pour les chaumières; la popularité durable et honnête est là: le
récit est plus inépuisable que le chant, parce que l'homme a plus de
mémoire que d'enthousiasme.