XVIII

Cependant le père, la mère, le pharmacien et le pasteur, après avoir donné

et reçu les renseignements les plus touchants sur la perfection de coeur de

la belle étrangère, abrégeaient l'heure à table dans les entretiens les

plus émus et les plus édifiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les

donner ici au lecteur: c'est Homère et la Bible fondus dans la familière

sagesse des vieux jours.

Mais la porte s'ouvre: «Les parents d'Herman et leurs deux amis s'étonnent

de la taille et de la beauté de la jeune étrangère, qui s'accorde si bien

avec celle d'Herman; et, quand ils se présentent tous deux sur le seuil, la

porte semble trop petite pour eux!

«Des exclamations un peu légères du père sur la beauté séduisante de

l'étrangère amenée par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune

fille; ne sachant pas le sens que le père donne à ses paroles, et croyant

qu'on offense ainsi en elle la domesticité chaste à laquelle elle se croit

encore destinée, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite

colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de

n'avoir pas assez de pitié envers celle qui franchit le seuil de la porte

d'une maison étrangère pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans

s'expliquer encore complétement. Le malentendu gonfle le coeur et fait

déborder les larmes de fierté des yeux de Dorothée; elle veut partir à

l'instant d'une maison où l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son

penchant pour Herman et sa joie secrète quand elle l'a vu revenir près

d'elle à la fontaine. «J'avais conçu peut-être, dit-elle, l'idée de devenir

un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la

différence irrémédiable de nos deux conditions, et la distance qui existe

entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller

avant d'avoir éprouvé plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit

qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie

d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne

m'arrêtera ici.»

«À ces mots elle s'avance résolument vers la porte, portant sous son bras

le petit paquet avec lequel elle était venue; mais la mère la saisit des

deux mains et lui dit avec étonnement:

«Que signifient cette résolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux

pas te laisser partir; tu es la fiancée de mon fils.»

«Le père, toujours un peu aigri par la déception de ses vues ambitieuses,

veut aller se coucher pour éviter cette scène d'attendrissement, de

reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mère et par les voisins,

s'avance vers Dorothée et lui dit d'une voix tremblante d'émotion et

d'amour:

«Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagère, car elles ont

assuré mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas allé à la fontaine

du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener

ici comme ma fiancée; mais, hélas! mon regard timide ne pouvait discerner

le penchant de ton coeur; quand tu me saluas dans le miroir de la source,

je n'aperçus que de l'amitié dans tes yeux!»

«Le pasteur explique tout à la jeune fille et restitue le véritable sens

aux propos mal compris du père. Les amants s'embrassent. Dorothée tombe aux

genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fierté. «Les devoirs,

dit-elle, que la servante s'engageait à remplir, c'est la fille qui les

remplira désormais avec amour!»

Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de

joie. Le pasteur échange les anneaux et bénit les amants. Le délicieux

poëme finit par une allusion patriotique et héroïque aux devoirs sévères

que l'orage du continent et l'invasion française imposent à tous ceux qui

peuvent porter les armes et sacrifier même la plus tendre épouse à la mort

acceptée pour défendre son pays.

Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue à ce charmant

et sévère morceau d'antiquité transporté dans notre âge. On croit, en

achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches où l'on s'est

entretenu avec _Jacob_ ou avec _Lia_. Un parfum de piété et d'amour sort de

tous les vers; le coeur est doucement ému, mais jouit de son émotion comme

d'une vertu. C'est la poésie édifiante, c'est la sainteté de l'amour

portées par un grand poëte à sa plus simple et à sa plus épique expression.

Oh! si tous les peuples avaient de pareils poëmes à feuilleter les jours de

loisir entre leurs mains au lieu des saletés cyniques de leurs corrupteurs

populaires, combien la poésie prendrait un rôle nouveau et saint dans les

moeurs! et combien le génie des _Goethes_ futurs deviendrait un puissant

auxiliaire de la liberté et de la vertu!

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 237 / 326 题