Cependant le père, la mère, le pharmacien et le pasteur, après avoir donné
et reçu les renseignements les plus touchants sur la perfection de coeur de
la belle étrangère, abrégeaient l'heure à table dans les entretiens les
plus émus et les plus édifiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les
donner ici au lecteur: c'est Homère et la Bible fondus dans la familière
sagesse des vieux jours.
Mais la porte s'ouvre: «Les parents d'Herman et leurs deux amis s'étonnent
de la taille et de la beauté de la jeune étrangère, qui s'accorde si bien
avec celle d'Herman; et, quand ils se présentent tous deux sur le seuil, la
porte semble trop petite pour eux!
«Des exclamations un peu légères du père sur la beauté séduisante de
l'étrangère amenée par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune
fille; ne sachant pas le sens que le père donne à ses paroles, et croyant
qu'on offense ainsi en elle la domesticité chaste à laquelle elle se croit
encore destinée, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite
colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de
n'avoir pas assez de pitié envers celle qui franchit le seuil de la porte
d'une maison étrangère pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans
s'expliquer encore complétement. Le malentendu gonfle le coeur et fait
déborder les larmes de fierté des yeux de Dorothée; elle veut partir à
l'instant d'une maison où l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son
penchant pour Herman et sa joie secrète quand elle l'a vu revenir près
d'elle à la fontaine. «J'avais conçu peut-être, dit-elle, l'idée de devenir
un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la
différence irrémédiable de nos deux conditions, et la distance qui existe
entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller
avant d'avoir éprouvé plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit
qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie
d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne
m'arrêtera ici.»
«À ces mots elle s'avance résolument vers la porte, portant sous son bras
le petit paquet avec lequel elle était venue; mais la mère la saisit des
deux mains et lui dit avec étonnement:
«Que signifient cette résolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux
pas te laisser partir; tu es la fiancée de mon fils.»
«Le père, toujours un peu aigri par la déception de ses vues ambitieuses,
veut aller se coucher pour éviter cette scène d'attendrissement, de
reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mère et par les voisins,
s'avance vers Dorothée et lui dit d'une voix tremblante d'émotion et
d'amour:
«Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagère, car elles ont
assuré mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas allé à la fontaine
du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener
ici comme ma fiancée; mais, hélas! mon regard timide ne pouvait discerner
le penchant de ton coeur; quand tu me saluas dans le miroir de la source,
je n'aperçus que de l'amitié dans tes yeux!»
«Le pasteur explique tout à la jeune fille et restitue le véritable sens
aux propos mal compris du père. Les amants s'embrassent. Dorothée tombe aux
genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fierté. «Les devoirs,
dit-elle, que la servante s'engageait à remplir, c'est la fille qui les
remplira désormais avec amour!»
Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de
joie. Le pasteur échange les anneaux et bénit les amants. Le délicieux
poëme finit par une allusion patriotique et héroïque aux devoirs sévères
que l'orage du continent et l'invasion française imposent à tous ceux qui
peuvent porter les armes et sacrifier même la plus tendre épouse à la mort
acceptée pour défendre son pays.
Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue à ce charmant
et sévère morceau d'antiquité transporté dans notre âge. On croit, en
achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches où l'on s'est
entretenu avec _Jacob_ ou avec _Lia_. Un parfum de piété et d'amour sort de
tous les vers; le coeur est doucement ému, mais jouit de son émotion comme
d'une vertu. C'est la poésie édifiante, c'est la sainteté de l'amour
portées par un grand poëte à sa plus simple et à sa plus épique expression.
Oh! si tous les peuples avaient de pareils poëmes à feuilleter les jours de
loisir entre leurs mains au lieu des saletés cyniques de leurs corrupteurs
populaires, combien la poésie prendrait un rôle nouveau et saint dans les
moeurs! et combien le génie des _Goethes_ futurs deviendrait un puissant
auxiliaire de la liberté et de la vertu!