Au moment où elle parlait ainsi, ils arrivaient tous deux auprès du
poirier. La lune brillait dans toute sa splendeur; le dernier rayon du
soleil avait disparu, et dans l'espace leur regard découvrait à la fois une
clarté brillante comme celle du jour et les ténèbres de la nuit. Herman
avait entendu avec joie la dernière question que lui avait adressée la
jeune fille. Ils s'assirent tous deux sous le poirier pour se reposer un
instant, et il allait lui ouvrir son coeur en lui prenant la main; mais, en
sentant au doigt de la jeune fille l'anneau d'or, signe fatal, il craignit
d'entendre un refus, et ils restèrent ainsi l'un près de l'autre assis en
silence. Puis Dorothée dit: «Que j'aime cette douce lumière de la lune!
C'est une clarté presque aussi vive que celle du jour. Je vois
distinctement les maisons, les tours de la ville, et j'aperçois une
fenêtre au-dessous du toit; il me semble que je pourrais en compter les
vitres.
«--Cette maison que tu aperçois, dit le jeune homme, est notre demeure;
c'est là que je te conduis, et cette fenêtre est celle de ma chambre, qui
deviendra la tienne peut-être, car nous ferons des changements dans notre
maison. Ces blés qui sont mûrs pour la moisson de demain sont à nous; nous
viendrons nous asseoir à l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repas.
Mais, viens, descendons par le sentier de la vigne et du jardin; car, vois,
l'orage approche, et le nuage enveloppera bientôt la clarté de la lune.»
Tous deux se lèvent et descendent dans le champ couvert de blonds épis,
heureux de voir la lueur nocturne qui les éclaire encore; ils avancent
ensuite dans la vigne et cheminent dans l'obscurité.
Herman conduit la jeune étrangère le long des escaliers aux degrés
rustiques et informes placés sous la treille qui les obscurcit; elle
s'avance à pas tremblants en appuyant sa main sur l'épaule d'Herman.
La lune projetait à travers les pampres quelques lueurs vacillantes; mais,
bientôt voilée entièrement de nuages, elle laisse le jeune couple dans une
complète obscurité.
«Herman soutient d'un bras robuste et avec précaution la jeune fille
penchée sur lui; mais, comme elle ne connaît ni le chemin ni ses sentiers
difficiles, elle fait un faux pas; le pied lui manque et craque légèrement.
Elle est près de tomber; mais elle glisse sur lui; il étend à la hâte le
bras et soutient sa bien-aimée. Elle s'incline doucement sur son épaule;
leurs poitrines, leurs joues se touchent, et lui reste là, immobile comme
le marbre, enchaîné par son austère volonté. Il n'ose l'étreindre plus
fortement, mais il se raffermit pour lui servir d'appui. Chargé de son doux
fardeau, il sent les battements du coeur de la jeune fille, il respire le
parfum de son haleine et supporte avec un mâle sentiment cette femme qui
fait l'honneur de son sexe.
«Cependant elle cache la douleur qu'elle éprouve au pied et lui dit en
riant: «S'il faut en croire les gens bien avisés, quand notre pied craque
non loin du seuil de la maison où l'on se dispose à entrer, c'est un signe
de malheur. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur présage. Mais
arrêtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur
amener une fille boiteuse et d'être un hôte peu intelligent.»