XIV

Le pasteur faisait en ce moment un admirable discours dont toutes les

allusions indirectes tendaient à excuser auprès de l'aubergiste le

caractère modeste, timide et sédentaire du pauvre Herman. Ce discours est

aussi plein de sagesse que la moelle des Proverbes de Salomon; c'est

l'éloge de la vie rustique opposée aux hasards de la vie agitée et

ambitieuse des habitants des villes.

Le père est déjà préparé ainsi à apprécier mieux le caractère pacifique et

laborieux d'Herman. La mère, qui entre tenant son fils par la main, parle

pour lui à son mari avec une adresse inspirée par la plus habile tendresse.

Elle déclare le choix fait irrévocablement par Herman. Le père s'étonne et

se tait; le pasteur prend avec une douce éloquence le parti de la mère et

du fils.

«Ne méconnaissez pas la jeune fille qui, la première, a touché l'âme

muette de votre fils. Heureux celui qui épouse sa première bien-aimée, car

alors les plus doux désirs ne languissent pas au fond de son coeur! Un

amour vrai transforme en un moment l'adolescent en homme. Herman n'a pas le

caractère léger ou variable; si vous repoussez sa demande, j'ai peur que

ses plus belles années ne se consument dans la douleur.»

Le pharmacien disserte longuement, en homme qui veut masquer sa sensibilité

sous un certain pédantisme de diplomatie bourgeoise. Il propose d'aller

préalablement lui-même avec le pasteur prendre et peser les renseignements

sur la jeune fille dans le village où les émigrés campés avec leurs

familles et leurs bagages ont fait halte pour la nuit. Ce parti, qui

concilie la prudence du père avec la tendresse pressée de la mère et

l'amour impatient d'Herman, est accepté d'un consentement commun. Les deux

négociateurs se proposent de partir dans le chariot de poste d'Herman.

Ici la poésie allemande redevient homérique sous la plume de Goethe. Toutes

les fois qu'on se rapproche de la nature et de la vie du peuple, on

redevient antique.

Lisez.

«Herman court a l'écurie, où les chevaux vigoureux repuisent leur force en

mangeant l'avoine choisie et le foin des meilleures prairies. Il leur

glisse entre les lèvres le mors luisant, il passe les courroies dans les

boucles argentées, il attache les longues et larges rênes et conduit ses

limoniers dans la cour. Le serviteur empressé, prenant le chariot par le

timon, le fait avancer lourdement dans la cour. Herman et lui mesurent la

longueur des rênes et attellent les chevaux qui traînent avec rapidité le

char. Herman saisit son fouet, s'asseoit sur le siége et conduit la voiture

sous la voûte de la grande porte; les deux amis, le pasteur et le

pharmacien, prennent place au fond du chariot. Il roule rapidement,

laissant derrière les roues le pavé des rues, les murs de la ville et les

tours reblanchies à neuf des remparts. Herman ne ralentit la course de ses

chevaux qu'au moment où il aperçoit tout près devant lui le clocher du

village et les premières maisons entourées de jardins.

«Descendez maintenant, dit-il à ses compagnons de route, et allez vous

informer si la jeune exilée est vraiment digne de la main que je lui

présente. Si je n'avais que moi à consulter, je courrais au village, et

elle déciderait d'un mot de mon sort. Allez! vous la distinguerez aisément

entre toutes ses compagnes, car il serait difficile de trouver une figure

semblable à la sienne. Mais je vais vous indiquer seulement comment sont

ses vêtements: un corset rouge, lacé avec souplesse, serre sa poitrine

légèrement arrondie; un jupon noir lui emboîte étroitement la taille; le

rebord plissé de sa chemise entoure son doux visage et son gracieux menton.

Sa figure ovale porte l'empreinte de la paix, de son âme et de la franchise

de son caractère; ses longs cheveux se reploient sur ses tempes en nattes

épaisses, retenues au sommet de sa tête par de grosses épingles d'argent; à

son corset est suspendue une robe bleue qui, dans ses plis multipliés,

enserre son beau corps. Mais, je vous en prie, ne lui parlez pas, à elle;

ne laissez pas soupçonner vos intentions; interrogez les anciens, et voyez

ce qu'ils raconteront d'elle. Voilà ce que j'ai pensé en route.»

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 233 / 326 题