Le pasteur faisait en ce moment un admirable discours dont toutes les
allusions indirectes tendaient à excuser auprès de l'aubergiste le
caractère modeste, timide et sédentaire du pauvre Herman. Ce discours est
aussi plein de sagesse que la moelle des Proverbes de Salomon; c'est
l'éloge de la vie rustique opposée aux hasards de la vie agitée et
ambitieuse des habitants des villes.
Le père est déjà préparé ainsi à apprécier mieux le caractère pacifique et
laborieux d'Herman. La mère, qui entre tenant son fils par la main, parle
pour lui à son mari avec une adresse inspirée par la plus habile tendresse.
Elle déclare le choix fait irrévocablement par Herman. Le père s'étonne et
se tait; le pasteur prend avec une douce éloquence le parti de la mère et
du fils.
«Ne méconnaissez pas la jeune fille qui, la première, a touché l'âme
muette de votre fils. Heureux celui qui épouse sa première bien-aimée, car
alors les plus doux désirs ne languissent pas au fond de son coeur! Un
amour vrai transforme en un moment l'adolescent en homme. Herman n'a pas le
caractère léger ou variable; si vous repoussez sa demande, j'ai peur que
ses plus belles années ne se consument dans la douleur.»
Le pharmacien disserte longuement, en homme qui veut masquer sa sensibilité
sous un certain pédantisme de diplomatie bourgeoise. Il propose d'aller
préalablement lui-même avec le pasteur prendre et peser les renseignements
sur la jeune fille dans le village où les émigrés campés avec leurs
familles et leurs bagages ont fait halte pour la nuit. Ce parti, qui
concilie la prudence du père avec la tendresse pressée de la mère et
l'amour impatient d'Herman, est accepté d'un consentement commun. Les deux
négociateurs se proposent de partir dans le chariot de poste d'Herman.
Ici la poésie allemande redevient homérique sous la plume de Goethe. Toutes
les fois qu'on se rapproche de la nature et de la vie du peuple, on
redevient antique.
Lisez.
«Herman court a l'écurie, où les chevaux vigoureux repuisent leur force en
mangeant l'avoine choisie et le foin des meilleures prairies. Il leur
glisse entre les lèvres le mors luisant, il passe les courroies dans les
boucles argentées, il attache les longues et larges rênes et conduit ses
limoniers dans la cour. Le serviteur empressé, prenant le chariot par le
timon, le fait avancer lourdement dans la cour. Herman et lui mesurent la
longueur des rênes et attellent les chevaux qui traînent avec rapidité le
char. Herman saisit son fouet, s'asseoit sur le siége et conduit la voiture
sous la voûte de la grande porte; les deux amis, le pasteur et le
pharmacien, prennent place au fond du chariot. Il roule rapidement,
laissant derrière les roues le pavé des rues, les murs de la ville et les
tours reblanchies à neuf des remparts. Herman ne ralentit la course de ses
chevaux qu'au moment où il aperçoit tout près devant lui le clocher du
village et les premières maisons entourées de jardins.
«Descendez maintenant, dit-il à ses compagnons de route, et allez vous
informer si la jeune exilée est vraiment digne de la main que je lui
présente. Si je n'avais que moi à consulter, je courrais au village, et
elle déciderait d'un mot de mon sort. Allez! vous la distinguerez aisément
entre toutes ses compagnes, car il serait difficile de trouver une figure
semblable à la sienne. Mais je vais vous indiquer seulement comment sont
ses vêtements: un corset rouge, lacé avec souplesse, serre sa poitrine
légèrement arrondie; un jupon noir lui emboîte étroitement la taille; le
rebord plissé de sa chemise entoure son doux visage et son gracieux menton.
Sa figure ovale porte l'empreinte de la paix, de son âme et de la franchise
de son caractère; ses longs cheveux se reploient sur ses tempes en nattes
épaisses, retenues au sommet de sa tête par de grosses épingles d'argent; à
son corset est suspendue une robe bleue qui, dans ses plis multipliés,
enserre son beau corps. Mais, je vous en prie, ne lui parlez pas, à elle;
ne laissez pas soupçonner vos intentions; interrogez les anciens, et voyez
ce qu'ils raconteront d'elle. Voilà ce que j'ai pensé en route.»