Les renseignements, comme on le pense, sont ceux de l'estime et de
l'affection générales pour cette jeune fille, la providence visible de ses
compagnons de fuite. Le pasteur et le pharmacien retrouvent le jeune homme
auprès de ses chevaux, sur la place du village. Ils lui rapportent ces
bonnes nouvelles; mais Herman, maintenant, commence à trembler de voir sa
main refusée par la jeune fille, dont le coeur est peut-être engagé
ailleurs. «Je crains, leur dit-il, qu'elle n'ait déjà frappé dans la main
d'un heureux jeune homme de son pays, et je me vois tout honteux devant
elle de mes propositions rejetées.»
Les deux négociateurs le rassurent en vain; ils lui proposent de sonder le
coeur de la jeune étrangère.
«Herman a à peine écouté ces paroles. Sa résolution est prise.--Arrive ce
qui pourra, dit-il, je veux aller moi-même apprendre mon sort de sa
bouche. J'ai en elle une confiance comme jamais homme n'en a eu pour aucune
femme. Ses paroles seront sages, raisonnables, j'en suis sûr. Dussé-je la
voir pour la dernière fois, je veux du moins rencontrer encore le regard
plein de franchise de cet oeil noir. Dussé-je ne jamais la presser sur mon
coeur, je veux contempler encore cette poitrine et ces épaules que je
voudrais enlacer dans mes bras. Je veux voir cette bouche dont un baiser et
un _oui_ me rendront heureux à tout jamais, et dont un _non_ peut me perdre
aussi à tout jamais. Mais laissez-moi aller seul, et ne m'attendez pas.
Retournez auprès de mon père et de ma mère, pour leur dire que leur fils ne
s'était pas trompé et que l'étrangère est digne d'être aimée. Laissez-moi
seul. Je m'en retournerai par le sentier qui passe auprès du poirier, en
bas de la colline. Oh! si j'avais le bonheur de la ramener avec moi!
Peut-être aussi reprendrai-je seul ce sentier, pour ne plus jamais le
revoir avec joie.
«En disant ces mots, il remit les rênes entre les mains du pasteur, qui,
maîtrisant les chevaux, monta dans la voiture et prit la place du
conducteur.
«Mais toi, tu t'arrêtes, ô prudent pharmacien! et tu dis au pasteur: Mon
ami, je vous confierais volontiers mon coeur, mon âme, mon esprit; mais mes
jambes et mon corps ne semblent pas trop en sûreté si les rênes sont
remises entre les mains d'un ecclésiastique.
«--Asseyez-vous, répond le pasteur en souriant, et confiez-moi sans crainte
votre corps ainsi que votre âme. Ma main est depuis longtemps exercée à
tenir des rênes, et mon oeil à prévoir les détours du chemin. Quand
j'accompagnais à Strasbourg le jeune baron, nous étions habitués à sortir
en voiture, et tous les jours le char conduit par moi passait sous la porte
sonore, et courait au loin dans la plaine, sous les tilleuls, à travers les
chemins poudreux et la foule animée des promeneurs.
«À demi rassuré, le pharmacien prit place dans la voiture, et s'assit comme
un homme prêt à s'élancer prudemment dehors. Les chevaux galopent,
impatients de regagner l'écurie. La poussière vole en tourbillons sous
leurs pieds rapides. Le jeune homme regarde encore longtemps cette
poussière, puis il disparaît et reste là comme privé de sentiment.
«Comme le voyageur qui, le soir, fixant encore ses regards sur les
derniers rayons du soleil, voit flotter son image dans un bosquet obscur,
puis auprès d'un rocher, et, de quelque côté qu'il se tourne ensuite, croit
toujours la voir courir devant lui et se reproduire en couleurs
étincelantes, ainsi la suave image de la jeune fille se montre aux yeux
d'Herman et paraît suivre le sentier qui s'en va à travers les champs de
blé... Mais, ce n'est pas une illusion, c'est elle-même! Elle porte une
grande cruche et une plus petite à anse, et se dirige vers la fontaine.»
Leur entrevue et leur conversation à la fontaine est biblique. «Leur image
penchée sur l'eau limpide se réfléchit sur le ciel bleu peint dans le
bassin; ils s'y voient en puisant l'eau, ils s'y sourient, et s'y inclinent
amicalement l'un devant l'autre.--«Laisse-moi boire,» lui dit Herman en
badinant. Elle lui tend sa cruche; puis tous deux se reposent avec une
confiance mutuelle, appuyés sur les cruches. Mais ils ne se parlent pas
d'amour.--«Je suis ici pour toi, dit simplement Herman. Ma mère désirait
depuis longtemps avoir dans sa maison une jeune fille qui lui devînt utile,
non-seulement par son travail, mais aussi par son affection, et qui
remplaçât auprès d'elle la fille qu'elle a malheureusement perdue!»
«L'orpheline comprend ce qu'il semble hésiter à lui dire; elle accepte le
titre de servante dans la maison de la mère d'Herman. Herman cache son
secret et sa joie dans son coeur. Il veut porter, au retour de la fontaine,
une des cruches de Dorothée; elle refuse. «Laissez-moi, dit-elle; celui qui
désormais doit me commander dans la maison de sa mère ne doit pas paraître
me servir. Ne me plaignez pas; toute femme apprend de bonne heure à servir
selon la vocation qui lui est assignée par sa condition. Voyez, la jeune
fille sert un frère, elle sert ses parents; toute sa vie se passe à aller
et à venir, à porter maint fardeau, à préparer ceci ou cela pour les
autres.» À son retour elle soigne la pauvre femme accouchée et distribue
l'eau et le pain entre tous les autres petits enfants de la pauvre femme.»
Greuze n'a pas de plus touchant tableau de famille sous son pinceau.
Le traducteur est poëte ici comme le modèle.