XV

Les renseignements, comme on le pense, sont ceux de l'estime et de

l'affection générales pour cette jeune fille, la providence visible de ses

compagnons de fuite. Le pasteur et le pharmacien retrouvent le jeune homme

auprès de ses chevaux, sur la place du village. Ils lui rapportent ces

bonnes nouvelles; mais Herman, maintenant, commence à trembler de voir sa

main refusée par la jeune fille, dont le coeur est peut-être engagé

ailleurs. «Je crains, leur dit-il, qu'elle n'ait déjà frappé dans la main

d'un heureux jeune homme de son pays, et je me vois tout honteux devant

elle de mes propositions rejetées.»

Les deux négociateurs le rassurent en vain; ils lui proposent de sonder le

coeur de la jeune étrangère.

«Herman a à peine écouté ces paroles. Sa résolution est prise.--Arrive ce

qui pourra, dit-il, je veux aller moi-même apprendre mon sort de sa

bouche. J'ai en elle une confiance comme jamais homme n'en a eu pour aucune

femme. Ses paroles seront sages, raisonnables, j'en suis sûr. Dussé-je la

voir pour la dernière fois, je veux du moins rencontrer encore le regard

plein de franchise de cet oeil noir. Dussé-je ne jamais la presser sur mon

coeur, je veux contempler encore cette poitrine et ces épaules que je

voudrais enlacer dans mes bras. Je veux voir cette bouche dont un baiser et

un _oui_ me rendront heureux à tout jamais, et dont un _non_ peut me perdre

aussi à tout jamais. Mais laissez-moi aller seul, et ne m'attendez pas.

Retournez auprès de mon père et de ma mère, pour leur dire que leur fils ne

s'était pas trompé et que l'étrangère est digne d'être aimée. Laissez-moi

seul. Je m'en retournerai par le sentier qui passe auprès du poirier, en

bas de la colline. Oh! si j'avais le bonheur de la ramener avec moi!

Peut-être aussi reprendrai-je seul ce sentier, pour ne plus jamais le

revoir avec joie.

«En disant ces mots, il remit les rênes entre les mains du pasteur, qui,

maîtrisant les chevaux, monta dans la voiture et prit la place du

conducteur.

«Mais toi, tu t'arrêtes, ô prudent pharmacien! et tu dis au pasteur: Mon

ami, je vous confierais volontiers mon coeur, mon âme, mon esprit; mais mes

jambes et mon corps ne semblent pas trop en sûreté si les rênes sont

remises entre les mains d'un ecclésiastique.

«--Asseyez-vous, répond le pasteur en souriant, et confiez-moi sans crainte

votre corps ainsi que votre âme. Ma main est depuis longtemps exercée à

tenir des rênes, et mon oeil à prévoir les détours du chemin. Quand

j'accompagnais à Strasbourg le jeune baron, nous étions habitués à sortir

en voiture, et tous les jours le char conduit par moi passait sous la porte

sonore, et courait au loin dans la plaine, sous les tilleuls, à travers les

chemins poudreux et la foule animée des promeneurs.

«À demi rassuré, le pharmacien prit place dans la voiture, et s'assit comme

un homme prêt à s'élancer prudemment dehors. Les chevaux galopent,

impatients de regagner l'écurie. La poussière vole en tourbillons sous

leurs pieds rapides. Le jeune homme regarde encore longtemps cette

poussière, puis il disparaît et reste là comme privé de sentiment.

«Comme le voyageur qui, le soir, fixant encore ses regards sur les

derniers rayons du soleil, voit flotter son image dans un bosquet obscur,

puis auprès d'un rocher, et, de quelque côté qu'il se tourne ensuite, croit

toujours la voir courir devant lui et se reproduire en couleurs

étincelantes, ainsi la suave image de la jeune fille se montre aux yeux

d'Herman et paraît suivre le sentier qui s'en va à travers les champs de

blé... Mais, ce n'est pas une illusion, c'est elle-même! Elle porte une

grande cruche et une plus petite à anse, et se dirige vers la fontaine.»

Leur entrevue et leur conversation à la fontaine est biblique. «Leur image

penchée sur l'eau limpide se réfléchit sur le ciel bleu peint dans le

bassin; ils s'y voient en puisant l'eau, ils s'y sourient, et s'y inclinent

amicalement l'un devant l'autre.--«Laisse-moi boire,» lui dit Herman en

badinant. Elle lui tend sa cruche; puis tous deux se reposent avec une

confiance mutuelle, appuyés sur les cruches. Mais ils ne se parlent pas

d'amour.--«Je suis ici pour toi, dit simplement Herman. Ma mère désirait

depuis longtemps avoir dans sa maison une jeune fille qui lui devînt utile,

non-seulement par son travail, mais aussi par son affection, et qui

remplaçât auprès d'elle la fille qu'elle a malheureusement perdue!»

«L'orpheline comprend ce qu'il semble hésiter à lui dire; elle accepte le

titre de servante dans la maison de la mère d'Herman. Herman cache son

secret et sa joie dans son coeur. Il veut porter, au retour de la fontaine,

une des cruches de Dorothée; elle refuse. «Laissez-moi, dit-elle; celui qui

désormais doit me commander dans la maison de sa mère ne doit pas paraître

me servir. Ne me plaignez pas; toute femme apprend de bonne heure à servir

selon la vocation qui lui est assignée par sa condition. Voyez, la jeune

fille sert un frère, elle sert ses parents; toute sa vie se passe à aller

et à venir, à porter maint fardeau, à préparer ceci ou cela pour les

autres.» À son retour elle soigne la pauvre femme accouchée et distribue

l'eau et le pain entre tous les autres petits enfants de la pauvre femme.»

Greuze n'a pas de plus touchant tableau de famille sous son pinceau.

Le traducteur est poëte ici comme le modèle.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 234 / 326 题