La scène change de place; on est de nouveau dans le cabinet d'étude de
Faust. Il y est seul avec le mystérieux animal, le chien barbet.
Faust ouvre l'Évangile, le chien s'agite et grogne. «_Au commencement était
le Verbe._--Non, non, se dit-il à lui-même, au commencement était la force!
la force, le dieu du monde!» Le chien gémit et hurle à côté de lui.
Ici une imitation de la scène des sorcières de Shakspeare défigure un peu
cette belle oeuvre. Le chien, aux paroles enchantées de Faust, apparaît
tout à coup sous forme humaine derrière le poêle du jeune docteur. Ceci est
évidemment de la part de Goethe un sacrifice à la triviale popularité de la
tradition puérile de l'Allemagne. Il faut laisser cette scène aux enfants
et au peuple infatués de la sorcellerie du moyen âge, et ne voir dans le
barbet changé en homme, et en homme cachant un esprit démoniaque sous ses
formes humaines, que l'inspiration manichéenne du mal conseillant le mal à
tout ce qui respire.
Ceci admis, le rôle du mal, caché sous la forme de Méphistophélès, devient
vrai comme le monde réel et pittoresque comme l'incarnation de toute
perversité. Goethe, quoique bien peu avancé dans la vie, puisqu'il n'avait
que quarante ans quand il composait _Faust_, se montre un observateur
consommé de la malice humaine et de la séduction par la passion. S'il avait
peu senti par lui-même, il avait tout compris dans les autres. Jamais la
force lyrique et la force impassible et analytique de l'observation ne
furent plus étrangement réunies dans un même homme. Poursuivons.