Goethe alors conçut _Werther_, et personnifia ses propres sentiments dans
ce personnage fantastique. Il écrivit en quatre semaines de solitude et de
fièvre cette maladie du coeur et cette catastrophe de la mort qui
devinrent, à l'apparition de ce livre étrange, le manuel de l'Allemagne et
bientôt après de l'Europe tout entière. Nos temps n'ont pas d'exemple d'une
commotion pareille imprimée par quelques pages à l'imagination du monde.
Pourquoi? On ne saurait le dire aujourd'hui, si ce n'est parce qu'un miasme
de cette maladie morale du suicide par malaise de vivre était répandu dans
l'air du siècle, et que ce miasme, concentré dans quelques pages d'un homme
de génie, acquérait tout à coup une puissance irrésistible de corrompre
l'imagination, d'énerver l'âme et de tuer des milliers de vies!
De nombreux suicides suivirent en effet ici la lecture de ce livre. Le
siècle était malade; il sentait qu'il portait en lui sa propre mort
prochaine par la foi mourante dans son âme et par les révolutions couvées
sous ses institutions; il tendait à devancer par des morts volontaires
l'effet de ces germes morbifiques qu'il portait dans ses veines. Un livre à
succès n'est jamais qu'une de ces deux choses: l'explosion dans une seule
âme d'une disposition presque universelle quoique encore latente du temps,
ou bien la prophétie d'une vérité à venir qui n'éclaire encore qu'une tête
supérieure à l'humanité. Dans le premier cas le livre n'attend pas son
succès une heure: il est l'étincelle sur la poudre des imaginations; dans
le second cas il paraît comme s'il n'avait pas paru, et il attend son
public pendant des années ou pendant des siècles.
_Werther_, comme le _Génie du Christianisme_, n'attendit pas son succès une
heure: l'électricité ne court pas plus vite d'un pôle à l'autre; le monde
entier des jeunes gens, des amants, des femmes, des malades de coeur, se
jeta sur ce livre.
Ce livre était plein cependant de puérilités qui touchaient au ridicule, de
naïvetés qui touchaient à la niaiserie, de germanismes de moeurs qui
touchaient à la caricature; c'est vrai, mais le feu y était. Quand le feu
est dans un livre, peu importe qu'il brûle de la paille, des haillons ou
des immondices; c'est toujours la flamme; elle ne s'entache pas de ses
impurs aliments; elle brûle, elle brille, elle éblouit, et le monde est
fasciné.