Il y a toujours une réalité sous une fiction dans l'oeuvre, quelle qu'elle
soit, d'un homme de génie. Goethe raconte lui-même l'origine de ce roman,
qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu.
Goethe, d'une beauté déjà olympienne et d'une célébrité déjà entrevue,
était à Wetzlar.
Le jeune _Jérusalem_, fils d'un prédicateur renommé de l'Allemagne, y
vivait en même temps et dans les mêmes sociétés. _Jérusalem_ était épris
d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte
du livre): Charlotte était fiancée à un employé de la chancellerie
impériale de Wetzlar. Elle était orpheline. Goethe, introduit chez elle par
Jérusalem, adorait dans Charlotte l'image angélique et naïve de la
maternité dans les soins qu'elle avait de ses petits frères et de ses
petites soeurs; elle était leur unique providence.
Goethe, Charlotte et son fiancé ne formaient qu'un coeur. On ne savait
lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et
confiante des deux autres. «Bientôt cependant, dit Goethe, je devins
inquiet et rêveur; il me sembla que j'avais trouvé tout ce qui manquait à
mon bonheur dans la fiancée d'un autre. Charlotte aimait à m'avoir pour
compagnon de ses promenades; le fiancé se joignait à nous toutes les fois
que son emploi le lui permettait. Nous contractâmes ainsi l'habitude de
vivre constamment ensemble; c'était ensemble que nous parcourions les
champs encore humides de rosée, que nous écoutions l'hymne de l'alouette et
le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand
des orages d'été éclataient sur nos têtes, nous nous rapprochions les uns
des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits
chagrins de famille disparaissaient.»
Goethe, obligé de s'éloigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui
à son retour; il s'éloigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords
du Rhin, le suicide du jeune _Jérusalem_. Il en attribua, peut-être
imaginairement, la cause au même sentiment qu'il avait ressenti pour
Charlotte et au désespoir qu'avait éprouvé Jérusalem en contemplant le
bonheur paisible de cette jeune femme unie à son fiancé.