Il fut fasciné par _Werther_; mais, par un phénomène moral très-connu chez
les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde
l'auteur resta froid. Son imagination seule s'était échauffée en le
composant; son coeur était resté tiède et dans ce parfait équilibre qui
permet à l'écrivain de juger son ouvrage. C'est là la particulière
puissance du génie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilité.
Plus tard il se séparait en deux parts en écrivant ses poëmes et ses
romans; l'une de ces deux parts regardait penser et écrire l'autre, afin de
pouvoir la diriger et la juger. Le suprême et impassible bon sens siégeait
ainsi dans sa tête au-dessus de la féconde imagination, comme dans l'oeuvre
de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait.
On a fait un reproche à Goethe de cette impassibilité artistique; si le
reproche s'adressait à l'homme, il pouvait être fondé; s'il s'adressait à
l'artiste, il était absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas
sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regretté dans Goethe,
homme, l'absence de cette sensibilité qui fait aimer et souffrir, nous le
concevons; mais qu'on ait reproché à Goethe, artiste, son impassibilité
presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilité n'est-elle pas le
signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous présente
qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui
ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre
dont il fait un dieu!