XV

Il fut fasciné par _Werther_; mais, par un phénomène moral très-connu chez

les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde

l'auteur resta froid. Son imagination seule s'était échauffée en le

composant; son coeur était resté tiède et dans ce parfait équilibre qui

permet à l'écrivain de juger son ouvrage. C'est là la particulière

puissance du génie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilité.

Plus tard il se séparait en deux parts en écrivant ses poëmes et ses

romans; l'une de ces deux parts regardait penser et écrire l'autre, afin de

pouvoir la diriger et la juger. Le suprême et impassible bon sens siégeait

ainsi dans sa tête au-dessus de la féconde imagination, comme dans l'oeuvre

de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait.

On a fait un reproche à Goethe de cette impassibilité artistique; si le

reproche s'adressait à l'homme, il pouvait être fondé; s'il s'adressait à

l'artiste, il était absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas

sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regretté dans Goethe,

homme, l'absence de cette sensibilité qui fait aimer et souffrir, nous le

concevons; mais qu'on ait reproché à Goethe, artiste, son impassibilité

presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilité n'est-elle pas le

signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous présente

qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui

ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre

dont il fait un dieu!

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 65 / 326 题