Son premier essai, qui tient plus de J.-J. Rousseau que de Voltaire, fut le
livre de _Werther_.
Ce livre, dont l'exagération sentimentale et maladive ressemble aujourd'hui
à un accès de folie du coeur, a été cependant l'origine et le type de toute
une littérature européenne qui a bouleversé pendant plus d'un demi-siècle
les imaginations jeunes et fortes de l'Occident. La _Corinne_ de Mme de
Staël, le _René_ de M. de Chateaubriant, le _Lara_ de lord Byron, les
mélancolies de nos propres poésies françaises depuis André Chénier jusqu'à
nos poëtes d'aujourd'hui, à l'exception de Béranger et de M. de Musset,
poëtes de réaction et d'ironie contre le sérieux des âmes, toutes ces
oeuvres sont de la famille de Werther. Quant à moi, je ne m'en cache pas,
Werther a été une maladie mentale de mon adolescence poétique; il a donné
sa note aux _Méditations poétiques_ et à _Jocelin_; seulement la grande
religiosité qui manquait à Goethe, et qui surabonde en moi, a fait monter
mes chants de jeunesse au ciel au lieu de les faire résonner comme une
pelletée de terre sur une bière dans le sépulcre d'un suicide.