Ces amours pures, tantôt contrariées, tantôt servies par des circonstances
d'un intérêt touchant dans le récit de Goethe, finirent, comme toutes les
fleurs folles de la vie, par un coup de vent qui en disperse les illusions
et les parsème sur le sol: le jeune Goethe, réprimandé par ses parents et
compromis par ses mauvaises relations avec les cousins de Gretchen, fut
envoyé à Strasbourg pour y achever ses études de droit. Là il connut le
philosophe allemand Herder, neuve, vaste et forte pensée dont M. Quinet,
nature allemande dans un talent français, a donné pour la première fois à
la France la traduction, le sens et le commentaire.
La fréquentation de Herder mûrit de bonne heure le génie aussi
philosophique que poétique de Goethe. Un second épisode d'amour pastoral
avec Frédérica, la fille d'un pasteur protestant de village, sur les bords
du Rhin, entremêla des songes dorés de la jeunesse les graves occupations
de l'étudiant de Francfort. Cet amour, peint avec les couleurs du _Vicaire
de Wakefield_, ne fut qu'une distraction attachante pour Goethe et causa
la mort de la pauvre Frédérique.
Rappelé dans sa famille par son père, Goethe, chez qui l'imagination
dominait le sentiment, s'attacha passionnément à sa soeur, âme ardente et
souffrante, qui s'attacha elle-même à ce frère comme si elle eût vécu en
lui plus qu'en elle-même.
Il alla, après quelques mois de séjour chez son père, se mêler à Leipzig à
tout le mouvement des études, des littératures et des factions scolastiques
de la haute Allemagne. Il y connut tout ce qui illustrait alors l'Allemagne
dans les lettres; il commença lui-même à s'y faire connaître comme un jeune
écrivain et comme un futur poëte d'un immense avenir.
C'était le moment où la vieille littérature naïve de la Germanie se
greffait, sous l'influence du grand Frédéric, sur la philosophie et à la
littérature de la France. Voltaire était le missionnaire de cette poésie et
de cette philosophie chez les Allemands. Le monde germanique et le monde
français luttaient dans les universités, dans les livres et sur les
théâtres. Goethe, avec cette impartialité éclectique qui est la force du
génie original et qui prend son point d'appui en soi-même, méprisa ces
vaines controverses et écrivit sous la seule inspiration de sa nature.
Cette nature était allemande par le terroir, grecque par la beauté,
française par l'indépendance des préjugés des lieux et des temps.