IX

À une seconde réunion dans la même maison, les deux cousins de Gretchen

prièrent Goethe d'écrire des vers amoureux au nom d'une jeune fille à un

jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte déclaration d'amour.

«Je cherchai à leur complaire en écrivant ces vers; mais, m'impatientant

contre moi-même, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'écriai-je.

--«Tant mieux! dit Gretchen à demi-voix; vous ne devriez pas vous mêler de

cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir près de moi.

«Mes cousins, me dit-elle, ne sont au fond ni méchants ni vicieux, mais

l'amour du divertissement les entraîne quelquefois à des plaisanteries

dangereuses. Je suis entièrement dans leur dépendance, et cependant j'ai

refusé de copier votre déclaration d'amour. Comment donc un jeune homme

riche et indépendant comme vous l'êtes peut-il se prêter à une mauvaise

plaisanterie qui finira mal?

«Elle lut mes vers. C'est bien joli, dit-elle; c'est dommage qu'on ne

puisse pas en faire un usage sérieux.

--«Vous avez raison, lui dis-je; mais supposez un moment qu'un jeune homme

qui vous adore mette cette déclaration de tendresse sous votre main en vous

conjurant de la signer de votre nom; que feriez-vous?

«Elle rougit, sourit, réfléchit un moment, prit la plume, et écrivit sans

rien dire son nom au bas des vers.

«Je me levai tout hors de moi, et j'allais la serrer dans mes bras; mais

elle me repoussa doucement.

--«Point de familiarité légère, me dit-elle: c'est trop vil; mais de

l'amour innocent, si vous en êtes capable. Maintenant partez avant que mes

cousins reviennent du jardin.

«Je n'avais pas la force de me retirer; elle prit, pour m'y décider, une de

mes mains entre les siennes. Mes larmes étaient près de couler, je crus

voir ses yeux se mouiller. J'appuyai mon front un instant sur ses mains et

je m'enfuis précipitamment. Jamais encore je ne m'étais senti si

troublé!...»

X

Quelques jours après, les deux cousins, ses amis, l'invitèrent de nouveau à

se divertir avec eux à leur table. À la fin du souper ils lui demandèrent

un conte pour leur abréger la veillée; il y consentit.

«Jusque-là, dit-il, _Gretchen_ n'avait pas cessé de filer au rouet dans

l'embrasure de la fenêtre. À ce moment elle se leva, vint s'asseoir au bout

de la table, y appuya ses deux bras enlacés sur lesquels elle posa ses deux

mains, attitude qui lui seyait admirablement, et qu'elle conservait

quelquefois pendant plusieurs heures sans faire d'autre mouvement que

quelques légers signes de tête provoqués par ce qu'elle voyait, entendait

autour d'elle, ou par ce qu'elle pensait en elle-même.»

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 60 / 326 题