VIII

Après les premières études faites sous l'oeil de son père, le talent

poétique se révéla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce

révélateur du beau dans tous les coeurs nés pour aimer. Des jeunes gens de

son âge, mais d'une condition très-inférieure à la sienne, l'entraînèrent

dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de

ces tavernes, fréquentées par ces jeunes corrupteurs de son adolescence,

qu'une jeune fille angélique, pureté morale dépaysée dans la boue, lui

apparut pour la première fois et lui fit sentir la beauté de la vertu en

contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait _Gretchen_,

abréviation familière du nom de Marguerite; elle fut évidemment pour Goethe

le type de ces deux figures de _Marguerite_ et de _Mignon_, figures de

femmes dégradées par la condition, divinisées par la nature, qui devinrent

les plus touchantes créations de son génie. Les premières impressions sont

les vraies muses de notre âme.

Cette jeune fille servait à boire, dans la maison de sa tante, à ses

cousins, jeunes débauchés amis de Goethe. La première fois qu'il la vit

rayonner comme une étoile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe

rougit de lui-même et de ses amis. Il ne continua à les fréquenter que pour

la revoir. La scène de la première entrevue de Goethe avec _Gretchen_ est

biblique par sa naïveté; lisez-la de sa main:

«Quand le vin commença à manquer sur la table, un des jeunes gens appela la

servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beauté éblouissante, et

d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu où

nous étions.

«Elle nous salua avec une grâce timide.

«--La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui

voulez-vous?

«--Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien

aimable si tu voulais aller nous en chercher.

«La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des

yeux avec admiration. Un joli bonnet noir à la mode allemande s'adaptait

étroitement à sa petite tête, qu'un col long et mince attachait

gracieusement à une nuque souple et à des épaules d'une forme statuaire.

Tout en elle était accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa

personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle était devant moi, mon

imagination était fascinée par ses yeux si purs et si calmes et par sa

bouche si délicate. Je fis des reproches à mes amis de ce qu'ils avaient

fait sortir cette enfant si tard dans la soirée. Ils se moquèrent de moi,

en me disant qu'elle n'avait que la rue à traverser pour aller chez le

marchand de vin. _Gretchen_, c'était le nom de cette jeune fille, revint en

effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir à la table de ses

cousins; elle trempa ses lèvres dans un verre de vin à notre santé; puis

elle se retira en recommandant à ses cousins de ne pas faire trop de

bruit, parce que sa tante, leur mère, allait se mettre au lit.

«Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant

aller chez elle, je me rendis à l'église de sa paroisse; j'eus le bonheur

de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs

cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du

bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immédiatement

derrière elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me

bornai à la saluer; elle me répondit par un léger signe de tête.»

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 59 / 326 题