Après les premières études faites sous l'oeil de son père, le talent
poétique se révéla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce
révélateur du beau dans tous les coeurs nés pour aimer. Des jeunes gens de
son âge, mais d'une condition très-inférieure à la sienne, l'entraînèrent
dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de
ces tavernes, fréquentées par ces jeunes corrupteurs de son adolescence,
qu'une jeune fille angélique, pureté morale dépaysée dans la boue, lui
apparut pour la première fois et lui fit sentir la beauté de la vertu en
contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait _Gretchen_,
abréviation familière du nom de Marguerite; elle fut évidemment pour Goethe
le type de ces deux figures de _Marguerite_ et de _Mignon_, figures de
femmes dégradées par la condition, divinisées par la nature, qui devinrent
les plus touchantes créations de son génie. Les premières impressions sont
les vraies muses de notre âme.
Cette jeune fille servait à boire, dans la maison de sa tante, à ses
cousins, jeunes débauchés amis de Goethe. La première fois qu'il la vit
rayonner comme une étoile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe
rougit de lui-même et de ses amis. Il ne continua à les fréquenter que pour
la revoir. La scène de la première entrevue de Goethe avec _Gretchen_ est
biblique par sa naïveté; lisez-la de sa main:
«Quand le vin commença à manquer sur la table, un des jeunes gens appela la
servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beauté éblouissante, et
d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu où
nous étions.
«Elle nous salua avec une grâce timide.
«--La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui
voulez-vous?
«--Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien
aimable si tu voulais aller nous en chercher.
«La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des
yeux avec admiration. Un joli bonnet noir à la mode allemande s'adaptait
étroitement à sa petite tête, qu'un col long et mince attachait
gracieusement à une nuque souple et à des épaules d'une forme statuaire.
Tout en elle était accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa
personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle était devant moi, mon
imagination était fascinée par ses yeux si purs et si calmes et par sa
bouche si délicate. Je fis des reproches à mes amis de ce qu'ils avaient
fait sortir cette enfant si tard dans la soirée. Ils se moquèrent de moi,
en me disant qu'elle n'avait que la rue à traverser pour aller chez le
marchand de vin. _Gretchen_, c'était le nom de cette jeune fille, revint en
effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir à la table de ses
cousins; elle trempa ses lèvres dans un verre de vin à notre santé; puis
elle se retira en recommandant à ses cousins de ne pas faire trop de
bruit, parce que sa tante, leur mère, allait se mettre au lit.
«Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant
aller chez elle, je me rendis à l'église de sa paroisse; j'eus le bonheur
de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs
cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du
bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immédiatement
derrière elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me
bornai à la saluer; elle me répondit par un léger signe de tête.»