VII

C'est par ces fenêtres que la mélancolie entrait dans les sens et dans

l'âme du poëte futur. C'est ainsi qu'elle entrait plus tard dans la mienne,

par les fenêtres au couchant de ma chambre dans la maison de mon père,

ouvrant sur des toits éclaboussés d'une morne lumière et attristés encore

par le roucoulement de pigeons blancs qui bordaient les tuiles de la rue

voisine.

La poésie y entra aussi malgré le père de Goethe; il répugnait, comme

beaucoup de vieillards, à ces innovations du génie; elles dérangent les

vieilles admirations dans l'esprit à compartiments des hommes qui ont fait

leurs provisions d'idées pour leur vie, et qui s'impatientent quand on les

force d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose.

Les dix premiers chants du poëme épique de _la Messiade_, par Klopstock,

venaient de paraître; l'Allemagne s'étonnait et frémissait d'enthousiasme à

cette poésie sérieuse comme une religion, où le drame du Calvaire se

déroule entre le ciel et l'enfer et où l'enfer lui-même laisse entrer le

rayon de la miséricorde.

Un vieil ami du père de Goethe apporta un jour ces pages à la maison et

voulut les lire; le père s'indigna au premier vers de cette poésie qui

prenait au sérieux sa mission jusque-là futile en Allemagne; il rejeta avec

fureur le livre sur le parquet et pria son ami de ne jamais lui prononcer

le nom de Klopstock. L'ami contristé s'éloigna; mais la mère, encore jeune,

de Goethe l'arrêta, à l'insu de son mari, dans l'antichambre, lui redemanda

le volume et le lut en secret comme un objet d'édification de ses enfants.

Les enfants furent ravis et retinrent les passages les plus pathétiques

dans leur mémoire.

Quelques jours après, pendant que le père de Goethe se faisait raser dans

le salon, Goethe et sa soeur se récitaient l'un à l'autre, au coin du feu,

à demi-voix, les amours d'Abbadonna et de Satan. Tout à coup la jeune

fille, oubliant dans son enthousiasme l'aversion de son père pour ce livre,

jette pathétiquement ses bras au cou de son frère en déclamant à haute

voix, et avec des larmes, l'apostrophe de l'amante de Satan. À ce geste, à

ces accents, à ces larmes, le barbier, croyant à un accès de démence de la

jeune fille, laisse tomber son bassin rempli d'eau de savon dans la

poitrine du père; le père se lève, indigné d'être poursuivi jusque dans la

mémoire de ses enfants par la poésie de son aversion, il s'emporte contre

sa famille et proscrit plus sévèrement le livre de sa maison.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 58 / 326 题