VI

«Le 28 août 1749,» dit-il lui-même dans son mémorial domestique, «je vins

au monde à Francfort-sur-le-Mein, pendant que l'horloge sonnait midi.»

Il était né dans une ville libre; heureusement né, ni trop haut, où l'on

est facilement corrompu par l'orgueil de la naissance, ni trop bas, où l'on

est facilement avili par la servilité d'une condition inférieure; il était

né à ce degré précis de l'échelle sociale où l'on voit juste autant

d'hommes au-dessus de soi qu'au-dessous, et où l'on participe, par égale

portion, de la dignité des classes aristocratiques et de l'activité des

classes plébéiennes; heureux milieu qui est le vrai point d'optique de la

vie humaine.

Son père était le premier magistrat élu de la bourgeoisie de Francfort; la

maison gothique et sombre qu'il habitait dans une rue déserte de Francfort

rappelait, par sa vétusté, par ses escaliers tournants, par ses vestibules

fermés de grilles de fer sur la rue, et par ses fenêtres sans symétrie,

échelonnées sur la façade, la demeure forte du gentilhomme allemand,

interdite aux séditions du peuple comme aux assauts de la féodalité.

Francfort était la Florence de l'Allemagne, moins les Médicis; ville où le

négoce ne dérogeait pas à la noblesse, et où les arts illustraient les

métiers.

L'enfance de Goethe, sur laquelle il s'appesantit trop dans ses Mémoires, à

l'exemple de Jean-Jacques Rousseau dans ses _Confessions_, ne mérite pas

d'être regardée avant l'âge où les sensations deviennent des idées. On

trouve les premières prédispositions de l'enfant à la rêverie, maladie

féconde des grandes imaginations, dans la description de la chambre haute

où son père lui faisait étudier ses leçons. Qui de nous ne se reconnaît pas

dans cette peinture de l'enfant captif au dernier échelon de quelque cage

paternelle?

«Au second étage de notre maison, dit-il, il y avait une chambre dont les

fenêtres étaient couvertes de plantes, afin de remplacer un véritable

jardin que nous ne possédions pas. La vue donnait sur les jardins de nos

voisins et sur une plaine fertile, qu'on découvrait par-dessus les murs de

la ville. C'est dans cette chambre qu'en été je venais apprendre mes

leçons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer après

la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins,

arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants, et se livrer avec des

amis à toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule

qu'on lançait et des quilles qu'elle faisait tomber arrivait sourdement

jusqu'à moi. Tout ceci éveillait dans mon jeune coeur d'incertains désirs

et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions à la

gravité rêveuse et aux vagues pressentiments que je ne tardai pas à en être

visiblement influencé. Au reste, notre maison, si pleine de recoins

obscurs, était très-propre à entretenir de semblables penchants. Pour

comble de malheur on croyait alors que, pour guérir les enfants de la

crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer de bonne heure à

l'envisager sans effroi. Dans cette conviction on nous força à coucher

seuls, et lorsque, ne pouvant plus maîtriser nos terreurs, nous nous

échappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des

servantes, notre père, enveloppé dans sa robe de chambre mise à l'envers,

et, par conséquent, suffisamment déguisé pour nous, nous barrait le passage

et nous faisait retourner sur nos pas. Le résultat de ce procédé est facile

à comprendre. Le moyen de se débarrasser de la peur quand on se trouve

entre deux situations également propres à l'exciter! Ma mère, dont

l'affabilité et la bonne humeur ne se démentaient jamais, et qui aurait

voulu voir tout le monde dans les mêmes dispositions d'esprit, eut recours

à un moyen plus aimable et qui lui réussit à merveille: celui d'entre nous

qui n'avait pas eu peur la nuit recevait, le matin, une ample distribution

de friandises. Bientôt nous vainquîmes complétement nos terreurs, parce que

nous trouvâmes notre intérêt à le faire.

«Mon père avait suspendu, dans la salle d'entrée, une collection de vues de

Rome, gravée par quelques habiles prédécesseurs de Piranese, qui avaient

une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grâce à

ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colisée,

la place et l'église de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome

m'impressionnèrent si vivement que, malgré son laconisme habituel, mon père

se plut souvent à me les expliquer. Il avait, au reste, une grande

prédilection pour tout ce qui tenait à l'Italie, et il employait une partie

de son temps à composer et à revoir la relation du voyage qu'il avait fait

en ce pays, et d'où il avait rapporté une collection de marbres et de

curiosités naturelles.»

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 57 / 326 题