Un de ces hommes d'élite littéraire, mais trop modestes, qui font pendant
toute une vie d'études le travail pour ainsi dire souterrain de la pensée
de leur siècle, hommes de silence qui ne demandent rien au bruit, tout au
mérite, M. Blaze de Bury, écrivain de l'école ascétique, renfermé comme
dans les cloîtres studieux de la religion littéraire, a publié, il y a
douze ans, une complète étude sur le génie de Goethe et une incomparable
traduction du drame de _Faust_; nous nous en servirons, comme on se sert,
dans les ténèbres d'une langue inconnue, d'une lumière empruntée qui fait
rejaillir de tous les mots les couleurs mêmes de cette langue, ou comme on
se sert, dans un souterrain, d'un écho qui répercute le bruit de tous les
pas de ceux qui vous devancent dans sa nuit. En marchant à sa lueur et sur
sa trace nous retrouverons Goethe tout entier.
V
Avant de dire quelques mots à notre tour de la vie de Goethe, voyons
d'abord en lui l'homme extérieur. L'homme est dans ses oeuvres, sans doute,
mais il est aussi dans ses traits: la nature moule le visage sur l'âme.
Prenons la figure de Goethe à cette époque fugitive où la fleur de la
jeunesse éclate encore sur les traits, mais où le fruit de la pensée ou du
sentiment commence à se former et à s'entrevoir sous cette jeunesse qui
s'effeuille. Nous avons de ce grand homme d'excellents portraits à tous les
âges.
Le voilà à vingt-six ans. Sa taille est élevée; sa stature est mince et
souple; ses membres, un peu longs comme dans toutes les natures nobles,
sont rattachés au buste par des jointures presque sans saillie; ses
épaules, gracieusement abaissées, se confondent avec les bras et laissent
s'élancer entre elles un cou svelte qui porte légèrement sa tête sans
paraître en sentir le poids; cette tête, veloutée de cheveux très-fins, est
d'un élégant ovale; le front, siége de la pensée, la laisse transpercer à
travers une peau féminine; la voûte du front descend par une ligne presque
perpendiculaire sur les yeux; un léger sillon, signe de la puissance et de
l'habitude de la réflexion, s'y creuse à peine entre les deux sourcils
très-relevés et très-arqués, semblables à des sourcils de jeune fille
grecque; les yeux sont bleus, le regard doux, quoique un peu tendu par
l'observation instinctive dans l'homme qui doit beaucoup peindre; le nez
droit, un peu renflé aux narines comme celui de l'Apollon antique: il jette
une ombre sur la lèvre supérieure; la bouche entière, parfaitement modelée,
a l'expression d'un homme qui sourit intérieurement à des images toujours
agréables; le menton, cet organe de la force morale, a beaucoup de fermeté,
sans roideur; une fossette le divise en deux lobes pour en tempérer la
sévérité. Toute la physionomie exprime la beauté apollonienne en elle-même,
et hors d'elle-même l'amour et la jouissance de la beauté. L'intelligence
heureuse s'y joue sans paraître s'y briser sur aucun point, comme la
lumière s'y joue sans se heurter à aucun angle. C'est le portrait vivant de
la facilité dans la toute-puissance. La terre est déjà un ciel pour ces
figures de prédestinés de l'amour, du bonheur et du génie sans obstacles.
Je ne vois guère que Raphaël, dans les portraits de son adolescence, qui
puisse lutter avec cette sévérité rayonnante d'un visage humain; mais
Raphaël devait mourir jeune, et Goethe devait mourir vieux, après avoir
passé sans se flétrir par tous les âges et en empruntant successivement au
contraire tous les genres de beauté à chacun des âges de la vie.
Remontons maintenant à son berceau, et suivons-le de là, de destinée en
destinée et de chefs-d'oeuvre en chefs-d'oeuvre, jusqu'à l'apothéose; car
la tombe pour lui n'a été qu'une apothéose: ce n'est pas un homme comme
nous, c'est un immortel.