Tout cela est vrai! Nous ne voulons pas louer un genre par ses défauts, ni
donner à deux grands peintres quelques qualités de métier qui peuvent leur
manquer. Sans doute il y a eu et il y a, aujourd'hui surtout, en France,
où une génération de grands peintres prépare un second siècle de Léon X, en
deçà des Alpes, il y a des peintres qui peignent, comme Géricault, ou
dessinent, comme Michel-Ange, avec le crayon fougueux et infaillible qui
calque les formes du Créateur, qui sculpte la charpente des os et des
muscles du corps humain; il y en a qui ont ravi à Titien le coloris, à
Raphaël la grâce, à Rubens l'éblouissement et l'empâtement profond, délayés
dans des rayons par leurs pinceaux ruisselants; il y en a qui font nager,
comme _Huet_, leurs paysages, sévèrement réfléchis par un oeil pensif, dans
les lumières sereines de _Claude Lorrain_ ou dans les ombres transparentes
de _Poussin_; il y en a qui pétrissent, comme _Delacroix_, en pâtes
splendides, les teintes de l'arc-en-ciel sur leurs palettes; il y en a qui,
comme _Gudin_, font onduler la lumière et étinceler l'écume sur les vagues
remuées par le souffle de leurs lèvres; il y en a, comme _Meyssonnier_, qui
donnent aux scènes et aux intérieurs de la vie domestique l'intérêt, la
réalité, le pittoresque et le classique de la peinture héroïque; il y en a
qui, comme mademoiselle _Rosa Bonheur_, transportent avec une vigueur
masculine, sur la grande toile, les pastorales de Théocrite, les chevaux
de charrette ou les taureaux fumants dans le sillon retourné par le soc
luisant; il y en a qui, comme les deux _Lehmann_, dont le plus jeune, dans
sa Graziella écoutant le livre qu'on lui lit à la lueur du crépuscule, sur
la terrasse de l'île de Procida, au bord de la mer, semblent avoir retrouvé
sur leur palette l'âme mélodieuse de Léopold Robert. Mais y en a-t-il qui,
avec tout leur art, quoique techniquement très-supérieurs à Léopold Robert,
fassent penser et parler la toile, la langue, l'âme, en termes aussi
expressifs et aussi pathétiques que l'_écrivain_ des _Moissonneurs_ et des
_Pêcheurs_? Y en a-t-il qui donnent en quelques traits de pinceau une
émotion si profonde et si durable au coeur? En un mot, y en a-t-il qui
sentent plus et qui exprimeraient mieux? Or peindre n'est-ce pas exprimer?
Que me font le dessin et la couleur si vous ne me faites pas penser et
sentir? Un rayon de soleil sur la plaque du photographe dessine mieux
encore que votre crayon, et un arc-en-ciel a plus de couleurs que vos
palettes.
Mais prenez un enfant, menez-le devant le tableau des _Moissonneurs_,
demandez-lui ce que disent ces deux têtes de buffles attelés au timon.--Ils
disent, répondra l'enfant, la fatigue du jour qui se repose et
l'obéissance des animaux heureuse d'obéir au jeune bouvier qui caresse de
sa main distraite leurs rudes poils entre leurs cornes sur leurs fronts.
C'est l'association volontaire de l'animal domestique et de l'homme,
l'amour entre deux.--Que disent ces deux joueurs de cornemuse, par leurs
gestes et par le mouvement gauche et aviné de leurs pieds poudreux? Ils
disent l'ivresse de la moisson qui commence, et la joie de la terre qui
fait bondir les pieds de l'homme à la réception des dons de Dieu.--Que dit
le visage de cette jeune et belle moissonneuse, regardant de loin les
musiciens des Abruzzes? Elle dit que les pas grotesques des danseurs la
font sourire en dedans, mais qu'elle pense au jour prochain de ses noces
avec le fils du maître du champ qui gouverne les buffles, jour où elle
formera elle-même, avec ses compagnes, aux sons de la même _zampogna_, des
pas plus légers et plus gracieux.--Et que dit le toucheur de buffles? Il
dit qu'il est fier et content de son attelage, qu'il a le consentement de
son père à sa prochaine union avec la belle Coupeuse des gerbes voisines,
et qu'il défie avec assurance le destin de lui ravir sa jeunesse et son
bonheur.--Et que dit la jeune mère, debout sur le char, son nouveau-né dans
les bras? Elle dit qu'elle méprise désormais ces musiques, ces danses, ces
joies folles de la jeunesse, qu'elle a recueilli toute sa pensée dans la
tendresse sévère de son mari, assis sur le buffle, et tout son avenir dans
ce nourrisson pressé sur son sein.--Et ce vieillard, maître du champ,
accoudé sur les sacs, regardant avec une affectueuse indifférence les
musiciens, les danseurs, la moisson, le soleil couchant, que dit-il? Il dit
que son soleil, à lui, baisse aussi, que sa famille est établie et
prospère, que ses champs sont riches de gerbes, que ses cheveux blancs, qui
s'échappent de son chapeau sur ses tempes amaigries et pâles, lui annoncent
la fin des labours et des moissons ici-bas, et que l'automne de la terre
lui prédit sa propre automne.