Le succès des _Pêcheurs_ de l'Adriatique, qui arrivait à Paris le jour ou
l'âme de Robert s'envolait rejoindre ailleurs l'âme de Titien et de
Raphaël, ne fut pas un succès, mais un triomphe. La couronne
d'enthousiasme, comme celle du Tasse, ne décora qu'un tombeau; les
gravures, à millions d'exemplaires, cette édition des tableaux, répandit,
du palais à la chaumière, l'oeuvre posthume de Léopold. Depuis ce jour on
n'a pas cessé de s'extasier sur ces deux pendants de la joie et de la
tristesse, _les Moissonneurs_ et _les Pêcheurs_. La critique, qui constate
la gloire comme l'ombre constate le corps quand il y a du soleil en haut,
n'a pas cessé non plus de protester contre notre enthousiasme à nous
ignorants; mais l'ignorance aura le dernier mot, car elle est l'instinct
des sens et de l'âme. L'âme et les sens ne se trompent pas, tandis que la
critique se trompe et que l'envie blasphème au lieu de juger.
Léopold Robert survivra, parce qu'il est, comme le tendre et pieux
Scheffer, qui vient de mourir, un novateur, un initiateur, un inventeur
d'un nouveau genre de peinture: la peinture d'expression, la peinture
spiritualiste, la peinture qui vient de l'âme, qui s'adresse à l'âme, qui
émeut l'âme presque sans passer par les sens. C'est un défaut, disent les
savants; cette peinture n'est qu'une sorte de gravure, cette peinture fait
penser et sentir, mais elle ne fait pas assez voir; elle n'accentue pas
assez les objets; elle ne colorie pas assez la nature; elle ne sculpte pas
assez les figures sur la toile, par le jeu savant et puissant des jours et
des ombres, pour faire saillir en relief les objets de la surface plane du
tableau; elle n'étonne pas comme Michel-Ange; elle n'illumine pas comme
Raphaël; elle n'éblouit pas comme Titien; elle n'éclabousse pas comme
Rubens; oui, mais elle rappelle Van Dyck, ce traducteur de l'âme sur les
traits presque incolores de la physionomie.