XXXIX

Tel fut Léopold Robert. Quand on mesure par la pensée tout ce qu'il y a de

sensibilité dans ses deux oeuvres capitales: _les Moissonneurs_ et _les

Pêcheurs_ de l'Adriatique; quand on le voit passer, comme par une gamme

prodigieuse, des impressions humaines de l'excès de vie, de jeunesse,

d'amour, de bonheur, dans le char des _Moissonneurs_, à l'excès de

mélancolie et d'abattement dans la barque des _Pêcheurs_; quand on parcourt

la distance morale qu'il y a de la figure de la fiancée couronnée d'épis et

de pavots, dansant devant les boeufs du tableau de la _Madonna dell' Arco_,

à la figure de la jeune épouse transie des frissons du départ, pressant son

nourrisson dans ses bras, ou à la figure de la femme âgée et mourante,

voyant partir pour la première fois ses deux petits-fils et voyant partir,

pour la dernière fois aussi, le mari vieilli de ses beaux jours, qu'elle ne

verra plus revenir, on comprend tout ce qu'a dû sentir, dans la moelle de

ses nerfs, le peintre capable d'avoir exprimé ainsi les deux pôles extrêmes

de la sensibilité humaine: l'excès de la félicité, l'excès de la douleur.

Une telle puissance de sentir était, pour Robert, une impuissance de vivre.

Notre faculté de souffrir est en raison de notre faculté de sentir: tel

meurt d'un événement dont tel autre sourit; en lui la note avait brisé le

clavier.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 44 / 326 题