Ce tableau des _Pêcheurs_, c'était sa vie et c'était sa mort; il y peignait
ses pressentiments et son dernier soupir. Aussi ce tableau fut-il son
chef-d'oeuvre. Jetons-y un long et dernier regard.
_Les Moissonneurs_ avaient été l'apothéose de la félicité humaine; _les
Pêcheurs_ sont l'agonie de la terre, le _Dies iræ_ de l'art, le prélude de
mort du génie frappé au coeur, l'angoisse des cruelles séparations.
Le ciel bas et brumeux de Venise en automne, le silence des grèves
interrompu seulement par le bruit des pierres de ses quais qui tombent une
à une dans l'eau morte de ses lagunes, étaient un site et un séjour
admirablement choisis d'instinct pour la conception et pour l'exécution
d'une telle oeuvre. L'oeuvre, la voici.
La scène se groupe sur un quai de Venise, en face de la mer; une grande
barque pontée de pêcheurs est à l'ancre sur le bord du quai. On passe du
quai au navire par une planche qui sert de pont pour le chargement. Le mât
se dresse dans le ciel; la vergue, lourde de voile à demi déroulée, se
hisse sur le mât; un matelot, chargé d'un paquet de filets, passe sur la
planche et jette son fardeau sur le pont. Au delà du navire on voit se
dérouler une mer terne et indécise entre le calme et la tempête; le ciel
est gris; un gros nuage noir à gauche renferme des _grains_ sinistres dans
ses flancs; de légers flocons de nuages, détachés et effilés en charpie sur
la droite, annoncent que le vent souffle déjà impétueux dans les hautes
régions de l'atmosphère, quoiqu'on ne le sente pas encore en bas. Quelques
voiles lointaines rentrent au port en dansant sur les premières lames,
comme des mouettes fouettées par l'ouragan de la haute mer. Les présages
sont douteux; la saison même n'est pas propice, l'heure ne l'est pas
davantage; on reconnaît le soir aux grandes ombres qui traînent sur la
terre et aux reflets pâles d'un soleil couchant sur le sommet des édifices.
Une branche de vigne à demi défeuillée, et dont les dernières feuilles,
rougies par la gelée, pendent mortes le long d'un mur de clôture,
pronostique l'hiver, qui double les périls du flot. Les pêcheurs sont
réunis sur l'extrême bord du quai, un pied sur la terre, prêts à mettre
l'autre sur le pont du navire. C'est là que se déroule tout le drame muet
du tableau.