XXXI

À Venise, le secret de son amour lui échappe dans quelques-unes de ses

lettres à son ami d'Argenteuil, M. Marcotte.

«Quant à des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié de

la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas

d'ailleurs une grande folie à moi de m'abandonner à un attrait toujours

combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher

ami? Cette liaison, je vous le répète, ne peut que m'élever l'âme et me

donner le désir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage

n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intérêt à la vie et

qui retrempent l'énergie du coeur?...»--«Elle part pour l'Angleterre,»

écrit-il en novembre de la même année, «elle laisse sa mère malade pour

aller secourir son père infirme, à qui l'on ne permet pas de passer la mer.

J'en éprouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris

cette triste nouvelle. Sans être superstitieux, il y a des coïncidences qui

frappent, quoique la raison les écarte; il me semble que je suis encore

plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je

croyais mes sentiments pour elle très-naturels; à présent ils me possèdent

trop. Tenez, voilà cette page que je vais vous confier et qui vous fera

connaître cette inclination que vous avez soupçonnée et que je voulais me

dérober à moi-même.»

Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres consécutives, il

s'étudie en homme scrupuleux à justifier la princesse, non-seulement de

toute faiblesse, mais même de toute séduction volontaire avec lui... «Moi,

moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais dû renfermer

en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle

ait le moindre reproche à se faire envers moi ou envers le monde.»

«Mon ami! écrit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me

rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je?

toute remplie qu'en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le

vide du coeur. Je ne puis penser à Florence sans émotion; la raison, le

devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une

tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mélancolie qui

ne peut nuire à mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les

sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu'à la beauté de l'âme,

à la bonté du coeur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'élever. Vertu,

candeur, simplicité, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations

qui me sont si chères..... J'aime mieux que le temps amortisse une

inclination que vous croyez trop passionnée et qu'il la transforme en

amitié. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (_Les Pêcheurs_)

si mon coeur n'eût été nourri de cette tendresse. Elle m'a donné une

énergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle...

Quant à la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice,

défend-elle les penchants qui en éloignent?»

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 36 / 326 题