À Venise, le secret de son amour lui échappe dans quelques-unes de ses
lettres à son ami d'Argenteuil, M. Marcotte.
«Quant à des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié de
la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas
d'ailleurs une grande folie à moi de m'abandonner à un attrait toujours
combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher
ami? Cette liaison, je vous le répète, ne peut que m'élever l'âme et me
donner le désir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage
n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intérêt à la vie et
qui retrempent l'énergie du coeur?...»--«Elle part pour l'Angleterre,»
écrit-il en novembre de la même année, «elle laisse sa mère malade pour
aller secourir son père infirme, à qui l'on ne permet pas de passer la mer.
J'en éprouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris
cette triste nouvelle. Sans être superstitieux, il y a des coïncidences qui
frappent, quoique la raison les écarte; il me semble que je suis encore
plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je
croyais mes sentiments pour elle très-naturels; à présent ils me possèdent
trop. Tenez, voilà cette page que je vais vous confier et qui vous fera
connaître cette inclination que vous avez soupçonnée et que je voulais me
dérober à moi-même.»
Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres consécutives, il
s'étudie en homme scrupuleux à justifier la princesse, non-seulement de
toute faiblesse, mais même de toute séduction volontaire avec lui... «Moi,
moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais dû renfermer
en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle
ait le moindre reproche à se faire envers moi ou envers le monde.»
«Mon ami! écrit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me
rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je?
toute remplie qu'en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le
vide du coeur. Je ne puis penser à Florence sans émotion; la raison, le
devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une
tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mélancolie qui
ne peut nuire à mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les
sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu'à la beauté de l'âme,
à la bonté du coeur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'élever. Vertu,
candeur, simplicité, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations
qui me sont si chères..... J'aime mieux que le temps amortisse une
inclination que vous croyez trop passionnée et qu'il la transforme en
amitié. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (_Les Pêcheurs_)
si mon coeur n'eût été nourri de cette tendresse. Elle m'a donné une
énergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle...
Quant à la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice,
défend-elle les penchants qui en éloignent?»