Le secret est maintenant dévoilé par la mort: il aimait; peut-être se
flattait-il d'être aimé un jour!
L'isolement et les malheurs de cette jeune et intéressante princesse,
poursuivie par la politique et par le sort, et jetée par ses adversités
mêmes dans une intimité plus fraternelle avec ce seul ami de ses meilleurs
jours, avaient changé la douce amitié de Rome en une irrémédiable passion.
Cette flamme qui avait couvé sept ans dans le coeur du jeune homme, amortie
par le devoir et par le respect, venait d'éclater sous la main même de la
mort.
Dès qu'il s'en aperçut il eut le courage de s'enfuir jusqu'à Paris. Il y
resta peu et il n'y jouit de rien. Il attrista ses amis par sa mélancolie,
écrite sur ses traits. Il repartit soudainement pour Neuchâtel; il chercha
quelques souvenirs de ses jours obscurs dans sa famille, à la
Chaux-de-Fonds. Il ne s'arrêta de nouveau qu'à Florence. «J'y ai retrouvé,
dit-il, la princesse Charlotte; sa mère et elle ne sortent pas du tout.
Leur société m'est très-agréable, parce qu'elle est douce, naturelle,
simple, droite de coeur, vraie et franche. Je voudrais travailler à mon
tableau des _Saisons_, mais il y a une épine dans ma vie qui me pique; il
faut que je m'éloigne; peut-être à distance la sentirai-je moins!» L'épine,
c'était le regard de Charlotte.
Les lettres de Robert à cette époque sont pleines d'inspirations mystiques
vers _cette autre vie_ où l'on sera réuni à ce qui est digne d'être aimé
dans ce bas monde. Il dessine son tombeau d'artiste, symbole des sombres
pressentiments qui travaillaient son âme. Il s'enfuit de Florence à Venise
pour exécuter ce tombeau. Qu'est-ce qui le décida cette fois à se détacher
d'un séjour et d'une société intime qui le possédaient par tous les liens
mystérieux de l'âme? On l'ignore; peut-être une jalousie maladive qu'il
n'osait s'avouer à lui-même, mais dont la suite des événements a révélé
quelques symptômes dans la vie de la princesse comme dans les lettres de
Robert.