La plaine est grise comme une cendre d'herbes brûlées par le soleil; autour
de vous une vapeur ambiante sort des pierres et rampe presque visible sur
le sol; de légers nuages de poussière rose s'élèvent et retombent çà et là
sous les pieds de l'alouette qui secoue en partant la tige des pavots
saupoudrés de terre; le silence du sommeil, à l'heure de la sieste, pèse
sur l'espace; on entend seulement, de loin en loin, le frôlement métallique
de l'épi contre l'épi, quand la brise de mer effleure en passant les grands
champs de blé; les ombres crues de l'aqueduc se replient, comme pour fuir
la chaleur du milieu du jour, sous les arcades.
Les montagnes de Tivoli, de Frascati, d'Albano, du Soracte, s'élèvent,
grandies par le mirage de la vapeur diurne, et semblent danser derrière
vous dans le firmament; l'horizon de la mer ne se distingue de l'horizon du
ciel que par un ruban d'azur foncé qui indique au pêcheur le premier
frisson du vent qui se lève; une ou deux voiles commencent à palpiter dans
le lointain; la lumière qui descend de la voûte céleste, qui rejaillit des
montagnes, qui flotte sur les vagues, qui se répercute du sol au mur de
l'aqueduc et de l'aqueduc au sol, vous immerge dans un éblouissement tiède,
où vous croyez voir, sentir, respirer le jour sans ombre et sans fin; il
vous semble nager en Dieu, la lumière des pensées.
Votre âme se transfigure en rayons et se répand, comme cette pluie de feu,
dans toute l'étendue; vous n'êtes plus ici ou là; vous êtes partout, vous
contractez l'ubiquité de cette lumière: elle est si transparente que vous
croyez lire jusqu'au fond du firmament, comme on voit dans une eau claire,
à l'ombre d'un cap, jusqu'aux grains de sable de la plage. Une silencieuse
contemplation qui flotte sur tout, qui ne s'attache à rien, s'empare de
vous, semblable à un sommeil imparfait où l'on se sent rêver, mais où on
sait qu'on rêve.