Asseyez-vous avec nous devant cette incomparable page, et regardez la
scène, et puis retournez-vous et regardez en vous-mêmes: que sentez-vous?
Je vais vous le dire.
À l'âge de quinze à vingt ans, à cette époque de l'existence où l'horizon
de la vie est tout voilé d'une brume chaude qui noie et qui colore les
contours secs de toutes choses; à ce moment où la vie, commencée sans qu'on
en aperçoive le terme, paraît longue comme l'infini; à cette heure où cette
vie n'a pas dit encore son dernier mot à l'adolescent qu'elle caresse; à
cette minute où l'amour, qui n'est au fond que l'éternité de la vie,
déborde du coeur dans les sens et des sens dans le coeur, comme un océan de
cette vie qui baigne tous les objets et qui les transfigure; à cette
période de votre jeunesse, disons-nous, avez-vous jamais voyagé en Italie,
en rêvant, éveillé, la félicité d'Éden sous le ciel d'été de la campagne de
Naples ou de Rome? Vous souvenez-vous des impressions que vous a fait
éprouver l'heure de midi, un jour de canicule, à l'ombre d'un caroubier ou
d'un pan d'aqueduc romain entre les Abruzzes? Si vous ne vous en souvenez
pas, je vais m'en souvenir pour vous: écoutez, et reconnaissez vos
impressions physiques et morales dans les miennes. Je suis ivre d'Italie
depuis que j'ai respiré son atmosphère.