C'était ensuite Louis Bonaparte, roi volontairement descendu du trône de
Hollande, homme né pour être le contraste avec le chef de sa maison, fait
pour la vie privée, ambitieux de repos, de mérite littéraire, et non de
puissance. Je l'ai connu mystérieusement à Florence, pendant plusieurs
années, sans que le public soupçonnât nos rapports, que les convenances
politiques de ma situation m'empêchaient d'ébruiter. Je n'allais jamais
dans son palais; il venait chez moi, la nuit, dans une voiture sans
armoirie, suivi d'un seul valet de chambre qui aidait ses pas infirmes à
monter l'escalier de ma villa, hors des murs de Florence. Nous passions de
longues soirées, tête à tête, dans des entretiens purement littéraires ou
philosophiques qu'il avait la complaisance de rechercher. Je servais les
Bourbons; il était Bonaparte: il y avait cette incompatibilité entre nous;
mais il était avant tout philosophe et poëte; il me lisait ses
compositions; j'oubliais qu'il était roi d'une dynastie que je ne
reconnaissais pas: les lettres nivellent tout pendant qu'on en parle.
L'entretien terminé, bien avant dans la nuit, je le reconduisais
respectueusement jusqu'à sa voiture; il laissait après lui dans ma pensée
un parfum d'honnêteté que je crois respirer encore.