En ce temps-là vivaient, tantôt à Florence, tantôt à Rome, tantôt en
Suisse, au bord du lac de Constance, des familles exilées, dont les
prodigieuses vicissitudes d'élévation et de chute seront l'étonnement de
l'histoire. Elles étaient alors le spectacle de l'Italie: c'étaient des
branches de la famille des Bonaparte. Plusieurs de ces branches, détachées
du tronc par l'exil de Napoléon à Sainte-Hélène, s'étaient réfugiées en
Italie, terre des ruines et patrie de leurs ancêtres. C'était d'abord la
mère de Napoléon, _Hécube_ de cette race, vivant à l'ombre, avec ses
orgueils et ses mémoires d'aïeule, dans le palais du cardinal son frère.
C'était Lucien Bonaparte, dont le nom répondait autant à la République qu'à
l'Empire, caractère à deux aspects des hommes de deux dates, la République
et l'Empire. Il avait dédaigné un trône offert au prix de la répudiation
d'une épouse de son choix; il élevait une belle et nombreuse famille de
fils et de filles qui portent tous, dans un coin de leur nature, le sceau
d'une étrange puissance d'originalité et de volonté. Parent de la femme de
Lucien par ma mère, j'ai eu moi-même l'occasion de connaître cette femme,
que son mari avait préférée à un sceptre. Ceux de ses enfants que j'ai
connus par elle avaient une empreinte de son énergie: Romains, Corses,
Toscans, natures granitiques.