IV

C'était la famille de Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne,

réfugié en Amérique avec d'opulents débris de ses royautés.

C'était la princesse Borghèse, soeur de Napoléon. Je vivais familièrement

avec son beau-frère, le prince Aldobrandini, et je voyais habituellement

son mari, le prince Borghèse, le Crassus de l'Italie moderne. Il était né

pour jouir et pour faire jouir, non pour gouverner; homme féminin, mari

indulgent, prince nul. Il habitait ses palais de Toscane; sa femme habitait

son palais et ses villas impériales de Rome. Je ne l'ai jamais connue, mais

je l'ai entrevue quelquefois dans ses promenades en voiture sous les pins

parasols, à travers les statues, moins belles qu'elle, des jardins

Borghèse. C'était dans les dernières années de sa courte vie; elle

resplendissait encore des reflets de son soleil couchant, comme une tête de

Vénus grecque effleurée, dans un musée, par un dernier rayon du soir. Je ne

sais par quel caprice, dans une femme où tout était caprice, jusqu'à la

mort, elle menait ordinairement avec elle un pauvre capucin, assis à ses

côtés dans sa voiture. Le contraste de ce capuchon de laine brune, de cette

tête de l'ascétisme chrétien, à côté de ces cheveux semés de fleurs et de

ce visage de beauté mourante après tant d'éclat, faisait monter le sourire

aux lèvres ou les larmes aux yeux. Charmante créature qui mourait enfant!

V

C'était la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en

temps à Rome ou en Toscane voir ses fils, et qui retournait vite à sa

solitude de Suisse. J'étais déjà prématurément connu littérairement alors;

elle était illustre par son rang, ses malheurs, son goût pour les lettres,

son talent pour la musique; elle voulait me voir; elle me fit témoigner le

désir de me rencontrer, comme par hasard, dans une allée _des Cascines_, où

j'avais l'habitude de me promener à cheval; elle m'assigna plusieurs fois

la place et l'heure. J'y manquai toujours; j'avais contre elle les

préventions vives d'un partisan de Louis XVIII; j'accusais cette reine

d'avoir trempé dans le retour de l'île d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un

grand plaisir pour ne pas faire une infidélité de simple politesse aux rois

que je servais.

C'était enfin le prince Napoléon, fils aîné du roi de Hollande et de la

reine Hortense, frère du prince, alors inconnu, à qui les versatilités du

peuple, les inexpériences de la liberté, les impatiences de la multitude et

les péripéties du sort préparaient de loin, dans l'ombre, un second empire.

Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), était un

des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de

l'éducation avaient façonnés pour toutes les fortunes. On venait, par un

mariage de famille, de lui donner pour épouse sa cousine, la princesse

Charlotte, fille aînée de Joseph Bonaparte: cette famille, impériale par le

souvenir, proscrite par le présent, ne pouvait guère s'unir qu'avec

elle-même. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause

innocente ou fatale de la mort de Léopold Robert. J'en dirai peu. Quant à

son mari, le prince Napoléon, l'attrait empressé qu'il témoignait pour moi

établit entre nous des rapports gênés par la politique, mais bizarres, qui

ressemblaient à ces inclinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on

se dissimule des lèvres.

Il avait l'extérieur d'un héros de roman, mais tempéré par la modestie, ce

voile du vrai mérite. Sa taille était élégante; sa tête, dégagée de ses

épaules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son oeil

était limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intéressait avant qu'on eût

appris son nom; il y avait dans ses traits cette dignité qui survit aux

éclipses du sort. Il n'y avait pas de mère qui n'eût désiré l'avoir pour

époux de sa fille, pas d'homme qui n'eût voulu en faire son ami. Je n'ai

connu que le duc d'Orléans, en France, qui représentât si bien l'espérance

d'une dynastie; mais le duc d'Orléans avait trop d'intention dans

l'attitude: on voyait qu'il posait involontairement pour un trône

populaire. Le prince Napoléon ne posait pas, il primait et il charmait.

S'il n'avait été Bonaparte je l'aurais aimé avec plus de liberté.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 11 / 326 题