A part quelques rapides excursions à Aix, Lola, depuis sept mois qu’elle
vivait à la Cagne, n’était pas sortie du domaine. Elle s’y tenait comme
un stratège dans une position où sa présence continuelle est
indispensable. Et, du reste, elle l’avait assez vite aimé. Son orgueil
se plaisait dans cette solitude où la passion qu’elle inspirait la
sacrait maîtresse, et c’est à peine si elle trouvait un motif d’aigreur
à n’y point régner notoirement.
Les premiers temps de son séjour, par routine d’abord, puis, incertaine
de la tournure que prendraient les choses, par désir de se garder
quelques sympathies, elle avait continué d’entretenir, tant avec des
personnes d’un commerce utile qu’avec de rares amies faites en
Angleterre, une correspondance importante. Le succès définitif de ses
entreprises l’avait interrompue presque subitement. Ce n’était certes
pas pour son plaisir qu’elle consacrait, chaque semaine, plusieurs
soirées à assurer de sa tendresse des indifférentes ou à répondre, avec
la prolixité qu’elles exigent, à d’intarissables épistolières
britanniques. Aussitôt libre d’en secouer l’assujettissement, elle
s’était libérée de cette contrainte. De courts billets avaient succédé
aux lettres, puis le silence en dépit de pressants rappels.
La seule à n’avoir pas été comprise dans cette proscription était sa
vieille cousine, Mme Ardant. De celle-ci, pauvre et simple, indulgente
et grave, Lola, bien que souvent elle l’eût contristée, pouvait dire
sans mensonge qu’elle lui était chère. Son dévouement inaltérable et sa
modestie en avaient fait pour elle, dès son enfance, une espèce de
sainte domestique. Elle aurait confondu cette honnête parente en la
mettant dans le secret de son aventure. Mais elle lui écrivait avec joie
qu’elle était heureuse. C’était comme lui payer la rente légitime de
l’humble effort qu’elle avait fait pour qu’elle le devînt. Une lettre à
son adresse était expédiée de Luynes chaque lundi et la réponse,
analytique comme un mémorial, en était toujours lue avec intérêt. A
part, de loin en loin, timidement avouée, quelque difficulté pécuniaire
de mince importance, la vieillesse effacée de Mme Ardant s’écoulait sans
complications d’aucune sorte. Elle avait un matou et une belle-sœur: et
tantôt son matou l’accompagnant, tantôt sa belle-sœur la suivant, elle
partageait son temps entre la campagne, où cette dernière possédait une
petite maison, et ses deux chambres sur la cour de la rue des Dames dont
le matou, gras et fourré, était le vrai maître.
Un matin de février, sous un pâle soleil, Georges se promenait au bord
du ruisseau lorsqu’il vit venir la jeune femme. Elle marchait d’un pas
vif et semblait inquiète.
Lui montrant une lettre, elle lui dit:
--Ma cousine est souffrante. Elle me réclame. J’ai l’intention de partir
aujourd’hui même.
--Pour quoi faire? murmura-t-il dans son saisissement.
--Sans doute pour la soigner!
--Alors, et moi?
Le bref éclat de rire dont elle fut saluée lui fit sentir l’impertinence
de cette répartie.
--Vous figurez-vous, par hasard, que vous comptez seul?
Il garda le silence quelques instants. Cette nouvelle inattendue le
déconcertait, ouvrait dans son esprit comme un trou plein d’ombre au
fond duquel ne s’agitait aucune solution. Levant ensuite les yeux et
domptant son trouble, il déclara à sa maîtresse qu’il comptait la
suivre.
--Vraiment! fit-elle.
--Oui. Pourquoi pas?
--Dans un village perdu, c’est une idée!... Et le retour, après nous
serait facile!
--Mais que vais-je devenir en votre absence?
--Vous essaierez de montrer du caractère, occupation assez nouvelle pour
vous absorber, et vous attendrez dans la retraite que je vous revienne.
En vain supplia-t-il, évoquant Denise, insistant sur les dangers d’une
séparation. Elle se bornait à sourire sans rien céder. Sa confiance dans
l’empire qu’elle avait sur lui, la perspective d’une arrivée plutôt
scandaleuse dans la bourgade insignifiante de Basse-Normandie où
résidait alors Mme Ardant, suffisaient à la rendre inébranlable.
Georges, de son côté, trouvait naturel qu’elle répondît négativement à
son insistance. Il la prolongeait par devoir. Mais si, moins opiniâtre,
elle avait fléchi, son embarras eût été tel qu’évoluant soudain il
aurait repris contre elle toutes ses objections.
Elle espérait que son absence serait assez brève, la lettre qu’elle
venait de recevoir n’étant pas, à proprement parler, alarmante.
Cependant, la bonne dame était fort âgée. L’accès de grippe, même bénin,
dans ce corps chétif, traînerait peut-être en longueur. Lola, dans tous
les cas, ne repartirait que la santé de la malade ne fût en bonne voie.
Elle fit promettre à Georges de lui écrire, et non à l’occasion, quand
il s’ennuierait, mais tous les jours, régulièrement, et au moins huit
pages. Il s’y engagea d’un air triste.
--Voilà de l’enthousiasme! dit la jeune femme. Que diriez-vous,
demanda-t-elle pour le taquiner, si je vous quittais pour toujours?
Il inclina la tête et répondit:
--En ce moment, je crois, guère plus, guère moins...
Elle connut à son visage qu’il était sincère. Il devait faire un rude
effort pour ne pas pleurer, et elle-même se sentit vraiment émue en se
laissant aller sur son épaule et en tendant vers lui sa bouche pour
qu’il la baisât.
--Grand enfant que vous êtes! murmura-t-elle. Ne serai-je pas de retour
avant une quinzaine?
A quelques heures de là, sur la route d’Aix, elle lui répétait à mi-voix
cet encouragement, parce que, dans la charrette qui les emportait, elle
voyait ses mains crispées trembler sur les guides.
Tous deux étaient saisis de cette crainte obscure qui, présidant comme
une revanche de leurs voluptés aux séparations des amants, même les plus
brèves, les rend pathétiques et grotesques. La traversée de la ville les
étourdit. Georges poussait dans son action le petit cheval et leurs
regards, pleins d’amertume, s’évitant l’un l’autre, en observaient
machinalement la crinière flottante. La jeune femme regrettait presque
sa décision. Sur le quai de la gare, comme déjà le train s’ébranlait,
ils se pressèrent une dernière fois les mains, n’osant s’embrasser.
Puis le poney reprit au pas le chemin du gîte. Son conducteur, à mesure
qu’il en approchait, sentait jaillir des pensées nettes, mais
désagréables, du fond mélancolique de ses réflexions. N’allait-il pas se
retrouver seul avec Denise, endurer sans nul appui, nul dérivatif, le
constant reproche de ses yeux? Un tel souci, à peine formé, lui parut
indigne. Mais en vain fit-il appel à toute sa tristesse pour le
recouvrir d’un plus noble. C’était comme si, ayant à craindre une
agression proche, il s’était préoccupé d’un état morbide susceptible à
la longue de l’inquiéter. Les exhortations qu’il s’adressait rendaient
un son faux.
Ce lui fut un soulagement, aussitôt rentré, que d’apprendre que sa
femme, souffrant d’une migraine, ne descendrait pas pour dîner. Il ne
crut pas au malaise une seule minute, mais conclut de son désir de
rester chez elle à une timidité qui l’enhardit. Claude vint, en
gambadant, le rejoindre à table. L’enfant portait déjà sur toute sa
personne comme un signe matériel d’affranchissement. Ses réparties
étaient plus vives, ses regards plus droits, ses gestes moins prudents
et plus naturels. Le repas terminé, huit heures sonnaient. Georges le
conduisit dans son cabinet et lui montra des images pour le distraire.
C’était une collection d’estampes satiriques. Le petit garçon s’en
amusait sans toutes les comprendre. Il se surprit à lui donner des
explications et à sourire quand il battait naïvement des mains. Sa
pensée, de temps en temps, fuyait vers Lola, qu’il se représentait
allongée sur une banquette grise, ses grands yeux dilatés dans la
pénombre, emportée vers le centre à toute vapeur. Assurément, de la
tendresse frémissait en lui; mais aussi, et très vive, la satisfaction
de se sentir pour quelques jours maître de ses actes.
L’espèce d’orgueil qu’il en conçut, en le tonifiant, lui rendit un
équilibre assez compromis par la perspective d’affronter prochainement
Denise. Tout, dans leurs tête-à-tête, lui serait pénible. Mais ce qu’il
redoutait en premier lieu, c’était de s’y montrer dans la sotte posture
de qui subit une influence exercée de loin. Indépendant, il était prêt à
toutes les audaces. Sa personnalité sans lésion pourrait écraser, comme
un corps sain peut s’employer à gagner une lutte dans le mépris complet
de tout ménagement. Voués d’avance à l’échec pour cette raison, tels
coups déconcertants cessaient d’être à craindre. Mais n’était-ce pas
grandir Denise et l’estimer trop que de lui accorder l’énergie d’en
porter aucun?
De fait, la malheureuse était confondue. Si Georges avait pu lire dans
ses pensées tandis que s’écoulaient les heures de la nuit où leur ménage
se retrouvait dans son isolement, il se serait bientôt senti
parfaitement tranquille. Etourdie par le départ de l’institutrice,
Denise, qui en connaissait à peine la cause et se demandait jusqu’à quel
point elle était exacte, s’efforçait d’imaginer avec vraisemblance la
péripétie qui suivrait. Elle aurait pu la colorer d’un vague optimisme.
Mais tant de déceptions l’avaient éprouvée que sa méfiance, devenue
presque maladive, lui faisait craindre un nouveau piège dans tout
incident. Ce parti de s’éloigner qu’avait pris Lola ne marquait-il pas
le début d’une machination dont la fin, détestable et tournée contre
elle, lui apparaîtrait avant peu? Georges, à son tour, n’allait-il pas
déserter la Cagne? L’incertitude, douloureusement, lui battait les
tempes, ainsi qu’une bille longtemps captive et soudain lâchée les
parois sonores d’un grelot. Sa situation antérieure était accablante:
mais elle l’avait mesurée, la connaissait, et se surprenait, pleine de
honte, à la regretter devant les inquiétudes que jetait en elle une
conjoncture en apparence faite pour la réjouir.
Son attitude portait l’empreinte de ce désarroi lorsqu’elle reparut
devant Georges. Elle donnait l’impression d’une créature qui se sent
menacée d’un danger terrible et se demande de quel horizon il va fondre.
Ses regards divaguaient, effarouchés, et ses gestes, sa voix, sa
physionomie, plus encore qu’à l’ordinaire, manquaient d’assurance.
Georges était trop avide de noter ce trouble et s’y attendait d’ailleurs
trop pour ne l’avoir pas démasqué au premier indice. L’avantage qu’il
lui donnait le mit à son aise. Il affecta une complète liberté d’esprit,
se bornant à prévenir par quelque raideur toute tentative d’indiscrétion
qui pourrait percer. Ainsi se trouvèrent-ils, dès le premier jour,
plutôt affrontés qu’adversaires, chacun gardant pour soi les questions
brûlantes qui les auraient jetés l’un sur l’autre. La présence, entre
eux, de leur fils leur permettait d’avoir une pensée commune. Ils en
tiraient parti sans trop se contraindre.
C’est peut-être un des effets de l’éducation les plus dignes d’être
généralement admirés que cette maîtrise de soi qu’elle donne à deux
êtres dans les instants les plus critiques de leurs différends. Ils se
haïssent, ou se méprisent, ou se soupçonnent, ce leur serait un
soulagement que de s’en ouvrir avec une violence étourdie. Mais
l’étranger, les domestiques, les enfants sont là. Leur visage se compose
par respect d’eux-mêmes, non moins que par souci d’un certain prestige
qu’ils doivent exercer autour d’eux. Leurs sentiments tyrannisés
s’aigrissent et s’enragent, mais les apparences sont sauvées. Nul ne
peut invoquer pour les desservir un spectacle de bassesse qu’ils
auraient offert.
A observer une contenance qui fît illusion, à glacer de douceur son
amertume et de politesse ses instincts, Denise avait, d’ailleurs, seule
un vrai mérite, et encore l’incertitude qui la tourmentait était-elle de
nature à le diminuer. De quel point, en admettant qu’elle l’eût osé
faire, se serait-elle élancée pour attaquer Georges? Toute hypothèse
n’était-elle pas également plausible? Le supplier de demeurer s’il
comptait rester, d’empêcher que Lola ne revînt chez eux si justement
elle n’en avait pas l’intention, c’était s’offrir vaincue d’avance à son
ironie. Une réplique l’abattrait, la confondrait, et nul effort ne
parviendrait à combler ensuite ce désavantage initial. Elle aurait pu
lui demander un éclaircissement: mais la réponse qu’il eût donnée
l’aurait engagé, alors qu’en le laissant à ses réflexions elle pouvait,
à la rigueur, espérer du temps qu’il les inclinerait vers la sagesse.
Car elle faisait à Elpémor un dernier crédit. Les longues parties de la
journée qu’il passait loin d’elle, elle aimait mieux ne pas douter qu’il
ne les vécût dans les débats méticuleux d’une crise de conscience.
Cependant, aucun remords n’en comblait les vides et elle se méprenait
sur leur emploi. Il les laissait fuir dans l’ennui. Quarante-huit heures
avaient suffi à le décevoir sur le plaisir qu’il attendait de sa
liberté; il lui semblait s’être réjoui d’une mutilation et il n’aspirait
plus qu’à l’heureux moment où il irait à la gare d’Aix recevoir Lola.
Une lettre lui parvint au bout de cinq jours. La jeune femme, sans du
reste s’en excuser, expliquait son silence par l’état de santé de Mme
Ardant qui lui causait, affirmait-elle, un sérieux souci. Le docteur
n’était pas sans inquiétude. Il visitait la malade matin et soir et ne
pourrait se prononcer avant une semaine.
Lola se voyait absente pour un mois. Elle en marquait un peu d’humeur
tant à cause de Georges qu’à raison des études de son élève qui
menaçaient ainsi d’être interrompues. Et elle invitait son amant à la
remplacer en consacrant sur ses loisirs, qu’elle savait nombreux,
quelques heures par jour à l’enfant. A sa lettre était joint un étroit
programme. Il lui était recommandé de s’y conformer.
La perspective de se vouer à instruire son fils, à lui inculquer avec
méthode ces notions élémentaires qu’il voyait de haut comme une
poussière formant la base de ses connaissances, était plutôt de nature à
consterner Georges. Le métier de pédagogue lui semblait ingrat, il en
ignorait toute la pratique et ne s’y croyait, au demeurant, aucune
aptitude. Mais le ton de la lettre était péremptoire. C’était moins un
désir qui s’y exprimait qu’un ordre à exécuter point par point; et dans
les sentiments où le tenait l’absence de Lola, Elpémor trouva plus doux
de lui obéir que de suivre les conseils de sa nonchalance.
La fraîche intelligence du petit garçon était d’espèce à stimuler
l’intérêt d’un maître. Les fessées et les taloches de sa gouvernante
l’avaient, en outre, accoutumé, qu’il s’y plût ou non, à montrer du zèle
en toute chose. Georges fut étonné de son attention. Il ne le fut pas
moins, dès le premier jour, de l’étendue relative de son savoir, assez
poussé déjà sur différents points au lieu d’être borné, comme il le
pensait, à la division par deux chiffres et aux récits les plus
frappants du règne de Clovis. L’ayant interrogé à bâtons rompus, il
constata dans ses réponses une sagacité qu’un certain air, tenu de lui,
rendait malicieuse. Toutes les idées qu’il se faisait d’une tête de neuf
ans en furent subitement confondues.
Sa curiosité s’excita. Les leçons se donnaient chaque matin chez lui, et
elles joignaient à la vertu d’un fond substantiel la séduction du tour
le plus familier. Le professeur s’inspirait des réflexions faites pour
régler le niveau de son enseignement. Mais parfois, emporté par son
sujet, il se laissait aller à des digressions dont il ne s’avisait qu’en
regardant Claude, visiblement désemparé et en peine de suivre: c’était
alors pour lui un réel plaisir que d’entendre son élève lui poser
soudain une question indiquant que, malgré leur aridité, certains points
de l’intempestif développement avaient sollicité son intelligence.
--Tu n’es pas, lui disait-il, tout à fait un sot. Je finirai par faire
quelque chose de toi!
L’enfant rougissait de fierté et son père, le remarquant, se sentait
ému. Ainsi s’établissait le subtil contact grâce auquel, sans peut-être
s’aimer plus fort, ils prenaient conscience l’un et l’autre de s’être
jusque-là toujours ignorés.
Denise avait noté, presque avec stupeur, ce qu’elle tenait pour une
initiative prise par Georges et où elle essayait de trouver la preuve
d’un retour à des sentiments plus honnêtes. Claude lui avait bien dit
que l’institutrice reviendrait et que son père ne faisait que la
remplacer. Mais, malgré tout, elle voulait voir dans sa décision un
signe réconfortant d’autorité, premier sursaut de sa nature lasse d’être
contrainte, et ensuite elle espérait, toujours chimérique, que la grâce
de son fils, agissant sur lui, contribuerait efficacement à sa
conversion. Aussi, dès la troisième des séances scolaires, tomba-t-elle,
sanglotante, sur son prie-Dieu. La crainte qu’elle avait eue de quelque
caprice, à la merci d’une saute d’humeur ou d’une déception, s’était
brusquement dissipée. Ce que son mari entreprenait était bien une tâche.
Il en avait délibéré et la poursuivrait. Les froids conseils de
résignation, de patience, qu’elle avait jadis reçus de l’abbé Crémières
et qui, sur le moment, l’avaient indignée, resplendissaient dans sa
mémoire comme de saintes paroles dont l’inspiration, lui semblait-il,
était évidente. Dieu, qui l’aimait, l’avait choisie pour une grande
épreuve, et maintenant, satisfait de sa soumission, allait jeter le
repentir au cœur du pécheur. Ce qu’elle savait des procédés que lui
prête l’Eglise, de son goût de frapper pour secourir, d’épuiser les âmes
par tendresse, s’appliquait trop strictement à son propre cas pour que
son sens mystique n’en fût pas ému. Elle oubliait toutes ses
souffrances, se voyait comblée. Son ancien désespoir, encore palpitant,
s’exhalait en reconnaissance vers le Ciel.
Simple comme elle l’était, une évolution morale de cette importance
devait se traduire chez elle physiquement. L’effet fut immédiat et des
plus sensibles. Georges même, qui pourtant ne l’observait guère, fut
surpris de la voir se transformer comme si, par un prodige, d’une
journée à l’autre, elle avait perdu toute mémoire. Ses façons,
naturelles sans aucun effort, semblaient n’attendre que d’y être
invitées d’un mot pour glisser de l’aisance à l’enjouement. Son visage
s’était vraiment dépouillé d’un masque. Jusqu’aux ornements de sa
toilette qui, disposés non par devoir mais par coquetterie, prenaient de
ce chef une grâce nouvelle et attestaient éloquemment son désir de
plaire.
Un phénomène aussi subtil, en un tel moment, ne pouvait s’expliquer que
par une méprise. Georges eut vite fait de l’attribuer à sa cause exacte.
Et il écrivit à Lola ce qu’il en était. Il espérait la troubler dans sa
quiétude et, par le jeu d’une jalousie qu’il pensait extrême, bien que
jamais elle ne se fût aucunement trahie, lui inspirer le désir de
rentrer bientôt. Elle lui répondit sans s’émouvoir qu’elle comptait sur
lui pour enlever à Denise toute illusion et qu’il lui suffirait, au
surplus, de rosser son fils pour qu’elle reprît aussi vite qu’elle
l’avait perdu le sentiment des réalités inflexibles.
Cette dernière suggestion déplut à Georges. Elle révélait chez sa
maîtresse d’assez bas calculs et surtout un instinct qu’il flattait
plutôt en le qualifiant jusque-là de sévérité. Aussi bien commençait-il
à trouver étrange qu’elle prétendît ne pouvoir assujettir Claude sans
user de violence envers lui. En admettant que sa cervelle fût un peu
légère, son caractère ombrageux, parfois têtu, ne témoignait-il pas
d’une intelligence assez vive pour accepter d’être conduit par le
raisonnement? Le battre à tout propos n’était pas utile. Et son
mécontentement se doublait du fait que Lola, personnellement, le
laissait dans ombre, ne semblant ni pressée de revenir, ni sensible à la
délicatesse de sa position.
Comme tous les égoïstes, Elpémor ne commençait à juger quelqu’un que
lorsqu’il avait à s’en plaindre. Jusque-là, les apparences qui
s’offraient à lui suffisaient à satisfaire sa curiosité. Tant que Lola,
même le brimant et l’asservissant, était restée dans ses rigueurs proche
et saisissable, il n’avait arrêté sa pensée sur elle que pour lui
accorder toutes les perfections. Désappointé, sans nul recours, sans
espoir précis, il se fit dans son esprit un travail contraire au cours
duquel les tares morales qu’il lui découvrait prirent aussitôt figure de
difformités.
Par un effet de son caractère incertain, ses plus violents désirs
n’étaient pas tenaces et tous ses sentiments portaient l’empreinte d’une
frivolité incurable. Sa mollesse, au surplus, haïssait la lutte. Nul
bonheur, pour si grand, si complet qu’il fût, ne lui paraissait
justifier un sérieux effort, notamment s’il devait et le donner seul, et
prendre ensuite la peine d’y persévérer. Le départ de sa maîtresse
l’avait confondu. Il avait été suivi d’une semaine pénible. Tout son
être, sans répit, se tendait vers elle, parce qu’alors il ignorait en la
réclamant si quatre jours s’écouleraient sans qu’elle lui revînt. Quand
il comprit que malgré sa propre impatience aucune concession ne lui
serait faite par l’absente sur la date de retour qu’elle s’était fixée,
il tomba dans une sorte d’indifférence que ne réussissaient à secouer
que passagèrement les lettres tonifiantes qu’il recevait d’elle.
Aussi supporta-t-il sans mauvaise humeur la nouvelle attitude de Denise,
d’autant plus ferme en ses espoirs les moins raisonnables qu’elle ne s’y
voyait pas contrariée. La constater, en mesurer les effets possibles,
c’était comme une vengeance qu’il se donnait de l’abandon où sa
maîtresse le laissait languir. Il était d’avance convaincu qu’elle
n’aurait sur lui aucune prise, mais jouissait malicieusement de frôler
un piège dans lequel, à la rigueur, il aurait pu choir.
Les journées du petit Claude s’écoulaient heureuses. Entre son père, qui
tous les matins l’instruisait, et sa mère, qui le reste du temps le
quittait à peine, il reprenait une confiance illimitée dans le destin
que la vie réserve aux enfants. Plus de réprimandes, plus de coups, et
surtout, ce qui peut-être était le meilleur, plus de cette surveillance
toujours agressive multipliant en travers de ses fantaisies les
interdictions arbitraires! Il lui était permis de courir et de prendre
chaud, de déchirer ses tabliers, de grimper aux arbres, de jouer à des
jeux salissants, de tomber. En un mot, il respirait et se sentait libre.
Quand il venait de commettre quelque sottise et relevait la tête,
consterné, il était sûr de ne pas voir, attaché sur lui, la fixité d’un
froid regard chargé d’une menace.
Denise pourtant faisait effort pour lui imposer. Elle avait fini par
comprendre que les anciens reproches de son mari sur la façon dont elle
se comportait envers Claude n’étaient pas uniquement inspirés par la
malveillance. Et surtout, se croyant observée, elle ne voulait donner
prise à aucune critique. Mais au contrôle qu’il lui fallait exercer sur
elle pour témoigner d’une sévérité suffisante, quelle merveilleuse
compensation ne trouvait-elle pas dans le bonheur d’être seule à soigner
son fils, de pouvoir l’embrasser à toute heure du jour, l’admirer avec
passion, bien que secrètement, jusque dans les écarts qu’elle blâmait
tout haut! Animé par le dépit ou l’ardeur au jeu, il lui faisait l’effet
d’un jeune lion: et l’aveugle soumission qu’elle montrait au père
lorsqu’ils vivaient encore en étroit contact, elle en retrouvait dans
son cœur tous les éléments pour les incliner vers l’enfant.
Le partage de celui-ci ne pouvait durer sans provoquer entre elle et
Georges une légère détente. Pour la première fois, réellement, depuis
leur union, un intérêt commun les rapprochait. Car ils n’avaient goûté
de même, au cours des années, ni l’amour dispensé, ni l’amour reçu, ni
l’émotion que leur avait causée la naissance d’un fils, ni aucune des
contrariétés et des joies que déterminent dans le ménage le moins agité
les menues surprises de la vie. Ces réactions, chez Denise toujours
profondes, n’étaient chez son mari que superficielles, ou alors les
affectaient si différemment que tout échange de sentiments les
déconcertait.
Collaborant avec cœur à un noble ouvrage, ils conçurent d’abord l’un
pour l’autre l’estime pleine de réserve et parfois jalouse de deux
artisans consciencieux. Puis leurs rapports se colorèrent de quelque
confiance. Claude, aux repas, de satellite, devint un centre autour
duquel gravitait la conversation. Denise en faisait surtout les frais,
mais Georges, que d’ailleurs elle n’ennuyait pas, se laissait souvent
entraîner. Il avait aussi ses jours de mauvaise humeur où, retombé dans
le silence et le front maussade, il ne répondait à sa femme que du bout
des lèvres: celle-ci, alors, ne doutait pas que, le matin même, il n’eût
reçu directement des mains du facteur une de ces lettres parfumées d’une
odeur violente qu’elle avait surprises par deux fois.
Son courage, cependant, demeurait uni. Incapable, en admettant qu’elle
l’eût voulu faire, de peindre par le style avec relief, elle était loin
de soupçonner la forte influence que peut avoir sur le cerveau d’un
intellectuel le choix d’une épithète ou le tour d’une phrase. Autant
elle ignorait la passion perverse, autant ses moyens et leurs effets.
Pour elle, une correspondance était un jeu, sans doute en l’espèce
abominable, mais, à tout prendre, aussi futile qu’un échange de fleurs
entre deux adolescents contrariés. L’institutrice devait écrire qu’elle
se morfondait, et Georges lui répondre sur le même ton. Qu’à cela se
joignissent des conseils d’une part, de l’autre des promesses plus ou
moins vives, c’était inoffensif et comptait à peine auprès des réalités
mortifiantes qu’elle avait dû subir pendant plusieurs mois.
Elle était encouragée à penser ainsi par le peu de durée des instants
moroses qu’elle constatait chez son mari lors de chaque rechute. Il
s’habituait visiblement à sa privation. Comme elle voulait se persuader
qu’il n’en souffrait plus, elle épiait sur son visage et dans ses
manières le premier symptôme d’une détente, et plus il était prompt à le
donner, plus elle se sentait fortifiée dans sa conjecture. Aussitôt,
comme un oiseau que l’ombre a fait taire et que la prime aurore incite
de nouveau à chanter, elle reprenait son babillage de mère vigilante, se
hâtait de rétablir l’harmonieux courant. Certains jours lui apportaient
quelque récompense. Tantôt, à l’issue du repas, Georges, au lieu de se
lever automatiquement, continuait avec elle la conversation commencée,
tantôt, la rencontrant sur la terrasse, il lui adressait la parole et
passait un court instant en sa compagnie. Charités insignifiantes et
pourtant précieuses qu’elle recevait avec une reconnaissance exaltée! La
plus menue contribuait à l’enhardir. Ses yeux, naturellement, se
portaient sur Claude, et elle croyait voir, comme une lumière, étinceler
autour du front de l’enfant joyeux le commun bonheur retrouvé. A ces
minutes, elle frémissait de toutes les audaces. Il lui semblait, tant
était grande sa confiance en elle, que la plus aventureuse, la plus
téméraire, la plus folle, ne pourrait ni blesser Georges, ni même le
surprendre.
Elle lui dit un soir:
--Telle que nous la menons tous les trois depuis quelque temps, ne
trouves-tu pas, mon ami, que la vie est bonne?
Georges la regarda, un peu interdit. Il répondit en tirant sur sa
cigarette:
--La sagesse est de s’en accommoder telle qu’elle est.
--Ce n’est pas toujours facile! observa Denise.
Elle parut réfléchir quelques instants et ajouta d’une voix très basse,
avec émotion:
--Cependant, je suis sûre qu’on y parviendrait si certaines gens ne vous
la gâtaient à plaisir...
C’était la première fois, depuis son départ, qu’elle osait faire
allusion à l’institutrice. Sans doute fût-elle troublée, car elle
rougit. Mais Georges continuait à fumer sans hâte et rien ne décelait
dans son attitude qu’il eût pris la remarque en mauvaise part. Elle
résolut de profiter de son avantage.
--Es-tu toujours satisfait du travail de Claude? demanda-t-elle pour ne
pas laisser tomber l’entretien et sans savoir où la conduirait cette
question.
--Oui, répondit-il. C’est un bon petit garçon. Il s’applique.
--Tel n’était pas l’avis de Mlle Dimbre!
--Elle a eu le mérite de le former.
--Je connais Claude, dit Denise avec douceur. Je le connaissais même
avant Mademoiselle... On aurait pu, je t’assure, le rendre docile sans
recourir aux moyens dont elle s’est servie.
--C’est facile à dire après coup! Quand son institutrice l’a pris en
main, Claude tournait au cancre. Elle a peut-être, par nature et piquée
au jeu, réagi un peu sévèrement, mais ce qu’il faut considérer pour
juger ses actes ce sont les résultats qu’elle a obtenus.
Denise fixa sur son mari un regard ardent.
--Hélas! s’écria-t-elle en joignant les mains, si tu les voyais tous
comme je les vois!
Les vibrations de cette réplique n’étaient pas éteintes qu’elle en
mesurait la portée. Elle détourna la tête, rougit encore. Un lourd
silence tomba entre les époux.
Georges avait gardé tout son calme. La veille, précisément, il avait
appris par quelques lignes tracées au crayon que Lola, à son tour
atteinte de la grippe, venait d’être obligée de se mettre au lit. La
convalescence de Mme Ardant était en bonne voie et il espérait, sur la
foi d’une précédente lettre, revoir sa maîtresse avant peu. L’avis du
contretemps l’avait déprimé. De nouveau s’offrait à lui, déjà las
d’attendre, une perspective illimitée d’aigrissants mécomptes. La
maladie de la jeune femme ne l’inquiétait pas. Ce n’était, après tout,
qu’un assez gros rhume dont elle guérirait rapidement. Mais, à mesure
qu’il méditait sur sa déception, se formait dans son cœur et y
grossissait une colère, celle des êtres possédés d’une confiance aveugle
qui soudain croient s’apercevoir qu’ils sont dupes. L’empressement de sa
maîtresse à quitter la Cagne, où tout aurait dû la retenir, pour voler
au chevet d’une petite parente, ne dénotait-il pas son indifférence
envers lui? Et l’inutile prolongation de cette sotte absence dont elle
le savait accablé, de laquelle, par tant de lettres, il s’était plaint,
la conjurant en vain d’y mettre un terme, n’était-elle pas une autre
preuve de mépris complet? «Par quelle aberration, se demandait-il, ai-je
pu longtemps interpréter contre tout bon sens des indices aussi
rigoureux, aussi nets? Elle me témoigne à l’évidence qu’elle se moque de
moi et, au lieu d’aviser, j’en disconviens!» Il en voulait à sa
maîtresse d’avoir cru en elle comme un ministre renégat à une religion
dont il a pénétré le constant mensonge. Son orgueil humilié la
détestait. Il allait même jusqu’à se nier qu’elle lui fût précieuse,
existât dans sa vie comme un besoin,--et ne pensait pas à autre chose
depuis trente-six heures.
Opposant à sa femme un front réfléchi:
--Qui sait, répondit-il en pesant ses mots, si justement ma vue ne
s’améliore pas avec l’âge?
Surprise par ces paroles, étranglée, ravie, Denise aurait voulu le
presser un peu, obtenir, pour se griser de reconnaissance, un aveu de
repentir encore plus formel. Mais déjà il s’était levé, s’éloignait.
L’ombre s’épaississait sur la terrasse. Un taillis lui déroba son
hautain profil.
Elle passa dans le délire une nuit délicieuse. Sa poitrine se dilatait,
son cœur bondissait, le passé immédiat n’était plus qu’un songe, les
espoirs les plus extravagants lui semblaient permis. A l’autre extrémité
du corridor, Georges, se retournant entre ses draps, se traitait de sot
et regrettait déjà l’imprudente réplique. Il y voyait comme le coup de
pioche maladroit qui sape un édifice patiemment construit; et il
craignait la fureur de sa maîtresse si jamais elle venait à le
soupçonner d’avoir, en son absence, compromis leur cause.
Aussi s’efforça-t-il, dès le jour suivant, de rétablir par une série de
subtiles manœuvres ce que sa vivacité d’un instant avait ébranlé. Mais
c’était une entreprise des plus laborieuses. Denise, en plein élan de
résurrection, attribuait à son caractère versatile le changement
d’humeur survenu chez lui et ne voulait y attacher aucune importance.
Tout au plus s’observait-elle, le voyant soucieux, pour ne pas
l’importuner dans leurs tête-à-tête par les traits d’une exubérante
allégresse. Et lui, de son côté, avait beau faire, il ne parvenait pas,
faute d’énergie, à donner complètement à sa manière d’être la
signification qu’il aurait souhaitée. Dans les rouages de la machine que
formait leur couple s’était introduite une goutte d’huile dont l’action
se faisait sentir malgré tout.
Il finit assez vite par renoncer.
--Advienne que pourra! pensa-t-il. Les circonstances sont les maîtresses
de nos destinées. Celles qui doivent régir la mienne se préparent dans
l’ombre et se produiront en leur temps.
C’était laisser à l’imprévu le principal rôle. Cette décision, qui
s’accordait à sa nonchalance, lui parut d’abord celle d’un sage et il ne
s’avisa qu’à la réflexion que ce pouvait être également celle d’un amant
lassé.
Denise la connut par ses effets qui furent de rendre à Georges, avec
l’insouciance, sa relative aménité des dernières semaines. Aussi bien
n’attendait-elle qu’un pareil retour pour s’abandonner à son cœur. La
maison, ornée par elle, prit un air de fête, accueillit le printemps,
dans toutes ses chambres, du frais sourire de mimosas et de violettes
pâles adroitement piquées dans des vases, tandis que les rideaux,
partout remplacés, dégageaient, se mêlant au parfum des fleurs, une
odeur discrète de lavande. Elle-même, en circulant, jetait une note
gaie, comme l’oiseau-mouche lorsqu’il traverse, d’une aile rapide, les
végétations apprêtées d’une riante volière. Aucune obligation de son
sort d’épouse ne lui était lourde à remplir. La toilette lui semblait
une récompense. Son mari l’entendait quelquefois chanter.
Mais ce fut principalement vis-à-vis de Claude que sa foi limpide
s’affirma. Après avoir veillé sur lui comme sur un dépôt, elle se vit
libre de traiter en bien exclusif ce qu’elle aimait dans le partage de
passion jalouse. Du coup, l’amère saveur que tirait sa joie du sentiment
de ne goûter qu’un bonheur précaire se fondit et disparut dans la
certitude que la période de son épreuve était enfin close. Au lieu de
procéder par soudains accès, effusions violentes, prolongées, que des
éléments de désespoir rendaient pathétiques, sa tendresse maternelle
s’épura, prit raisonnablement ses dispositions pour fournir d’un rythme
égal une carrière utile. Elle se sentit, comme autrefois, guide et
responsable. Mais avec la plénitude d’une conscience formée. La terrible
leçon lui avait servi. Elle n’en déplorait qu’une seule chose, qui était
que son enfant, contre toute justice, eût subi de longs mois, en même
temps qu’elle, la punition de ses imbéciles complaisances.
Sans doute, au plus haut point de son ravissement, alors que, rayonnante
de confiance heureuse, maîtresse, pensait-elle de l’avenir, elle
évoquait un peu l’idée de la jeune Aurore assemblant les rênes de son
char, la moindre réflexion l’aurait-elle conduite à se préoccuper du
silence de Georges. Par aucune allusion, par aucun acte, il n’avait
confirmé l’étonnant propos en vertu duquel elle s’ouvrait. Mais
fallait-il qu’il y revînt pour se mortifier? Il ne l’avait pas désavoué,
c’était l’essentiel. Et le moyen de mesurer, en pleine abondance, le
crédit qu’elle faisait à ce taciturne dont le charme agissait de nouveau
sur elle par toutes ses puissances mystérieuses?