Une branche de lierre n’est retenue au tronc d’un ormeau que par une
multitude de petites racines dont aucune ne le mord profondément. On
peut l’en séparer d’un léger effort: mais, à moins de la couper et de la
détruire, on n’évitera pas que bientôt elle rejoigne le fût et de
nouveau s’attache à sa rude écorce aussi étroitement que par le passé.
Cette aptitude particulière, cette vertu native, la souple plante la
doit à sa faiblesse même.
Si banal que puisse être le rapprochement, entre elle et Denise Elpémor,
il s’impose. Denise n’a pas la force de résister à la main malicieuse
qui l’éloigne de Georges. Mais, de ce que ses fibres cèdent facilement,
on concluerait à tort qu’elles sont brisées. Leur fragilité leur a
permis de rester intactes. Elles n’aspirent qu’à reprendre leur
adhérence.
La délaissée s’est crue maîtresse de régler sa vie, une fois la
séparation consommée. L’inattendu, la précision, la violence du choc ont
engourdi sur le moment ses nerfs délicats. Elle a pensé ne pas souffrir,
souffrant une passion. Ses rapides préparatifs, sa descente vers Luynes,
elle les a accomplis lucidement, comme un désespéré garnit son arme ou
mesure sa corde. Et peut-être avec une sorte de volupté. L’évasion et le
suicide poursuivent les même fins, celui-ci n’étant en somme, à l’usage
des forts, que la forme complète de celle-là. La seconde où le tramway
lui est apparu a été pour elle l’instant critique. Soudain, comme elle
se raidissait, son enfant l’a fuie.
C’est alors qu’à une apathie presque totale a succédé la conscience la
plus douloureuse. L’indiscrète attention des femmes de Luynes, ce
qu’elle a cru deviner de leurs réflexions tandis que, rouge de honte,
elle filait entre elles, ont achevé de l’éclairer sur son propre état.
Elle s’est vue détachée et livrée aux vents. Le vertige de la solitude
l’a saisie. Elle a couru au prêtre, à défaut d’une mère, à défaut d’une
parente ou d’une amie, lorsque l’apparition des fins clochers d’Aix est
venue lui rappeler que Dieu existait. Les radotages du confesseur l’ont
d’abord déçue, et bientôt leurs prétentions et leur impuissance l’ont
littéralement atterrée. Mais, à mesure que lui parlait la bouche
inhumaine, elle sentait se faire en elle un grand apaisement, comparable
à celui que procure la pluie à une blessure que cependant elle ne peut
guérir. Elle est sortie soulagée du piteux colloque: de cette
disposition plus favorable à la renaissance de l’espoir, son mol esprit
pouvait passer sans nulle transition.
La route lui a semblé plus longue en rentrant. C’est qu’elle n’avait
plus pour la faire cette fiévreuse ardeur qui l’empêchait, une heure
plus tôt, de compter ses pas. Chacun d’eux la rapproche du sacrifice, de
l’humiliation acceptée, mais combien pénible! Elle revient en épouse
chrétienne et en mère, convaincue de son rôle, de ses devoirs, et
profondément persuadée que les grâces d’en haut seront à la mesure de
son héroïsme. L’abbé Crémières le lui a dit, n’a dit que cela, et elle
s’est figurée ne pas l’entendre. Mais l’appel adressé à une âme
croyante, manquât-il de chaleur et d’imprévu, est enregistré
automatiquement par celle-ci, comme une mélodie par le cerveau d’un
compositeur qui l’a jugée sans intérêt et sans émotion. Elle en subit à
son insu l’entière influence. Son trésor spirituel n’en est pas accru:
grâce à lui, cependant, l’importance qu’elle lui prêtait devient plus
sensible et l’éclat qu’il jette en elle se trouve avivé.
Denise a tressailli en voyant la Cagne, mais un peu à la façon des
martyrs chrétiens quand se découvrait devant eux l’arène pleine de
fauves. C’est là qu’elle va souffrir et qu’elle espère vaincre. A mesure
qu’elle approche, son zèle grandit. Elle se rappelle avoir été la
fillette mystique, la vierge passionnée, mais obéissante, qui
n’envisageait que la règle et le renoncement au-delà du fiancé longtemps
défendu; qui, plus tard, devenue libre et l’ayant choisi, le conjurait
de lui faire grâce des épreuves trop rudes avec la mauvaise foi d’une
catéchumène exaltée. Elle aspirait, aspire encore à se dévouer toute et
ne conçoit le dévouement qu’à l’excès cruel. Que le sien la déchire,
elle s’en réjouira! Ce qu’elle en possédait, elle l’a voué à Georges. Sa
trahison lui donne un prix, sa folie le requiert, elle l’apporte. Tout
son mérite est justement d’enfin mériter. Et puis, auprès de Georges, il
y a son fils...
La voici à la lisière du carré de bois qui la masquait encore à la
vieille maison. Canne-à-pêche bondit du seuil, vole à sa rencontre,
s’escrime du museau contre son sac et sonne, par une fanfare
d’aboiements joyeux, le hallali courant de sa dignité. Le rideau de la
cuisine frémit par deux fois. Peu lui importe! Elle se sent pleine de
courage et va d’un pas ferme.
* * * * *
L’après-midi se passa sans aucun contact. Georges était enfermé dans son
cabinet, Lola dans sa chambre, avec Claude, et Denise, remontée chez
elle directement, rétablissait un peu d’ordre dans ses tiroirs. De même
qu’à la veille d’un engagement les adversaires, leurs positions prises,
se recueillent, les principaux acteurs de ce drame intime mûrissaient
dans le silence leurs résolutions.
Denise était nerveuse, mais à peine inquiète. Son activité la préservait
de toute défaillance. Dès le repas du soir, qu’elle prit avec eux, un
certain air buté chez son mari, chez Lola une parfaite liberté d’allures
et plus d’insistance dans l’audace, la renseignèrent sur le gros de leur
convention. Elle eut la certitude que le siège de Georges était fait et
ressentit une gêne affreuse des encouragements que lui lançaient en sa
présence des yeux effrontés. Mais il ne semblait pas s’y ouvrir sans
peine: d’où elle inféra que sans doute il était conduit. Pleine
d’illusions sur la nature de son caractère qu’elle n’avait jamais vu
qu’impatient et vif, elle voulut se persuader qu’un instant viendrait où
son esprit indépendant saurait s’affranchir. Cet espoir, joint au
bonheur de retrouver Claude, lui permit de conserver le front
d’étrangère que les circonstances l’obligeaient à montrer chez elle. La
conversation se poursuivait à bâtons rompus. Quand elle quitta la table,
elle n’avait pas dit une parole et s’étonnait d’avoir trouvé le repas si
court.
Sa contenance inattendue fit effet sur Georges.
--Que pensez-vous qu’elle soit en train de nous ménager? demanda-t-il à
sa maîtresse, quelques heures plus tard, lorsqu’elle le rejoignit comme
de coutume.
--Rien qui vaille qu’on s’en occupe! répondit Lola. Parlons d’elle, je
vous prie, le moins possible.
Mais l’inquiétude de son amant était manifeste. A certaines hésitations
qu’il laissait paraître, elle comprit, cette nuit-là et les jours
suivants, qu’un sourd travail de conscience se faisait en lui. La
délicatesse héritée d’une lignée bourgeoise l’empêchait de se mouvoir
avec insouciance dans les détours d’une situation scandaleuse. Il s’y
trouvait à tout moment surpris et gêné. Le visage de Denise
l’intimidait. Ses regards le surveillaient, le bravaient parfois, mais
ne pouvaient en soutenir le constant reproche.
Lola sentit qu’il lui fallait redoubler d’audace pour conjurer par les
effets de sa décision ceux qu’un si grand malaise pouvait engendrer.
Perspective astreignante, qui pourtant lui plut. La force était vraiment
son jeu naturel. Qu’elle l’exerçât par des moyens physiques ou moraux,
son emploi la gonflait d’une sauvage ivresse, l’animait d’une confiance
inébranlable. De plus, elle se flattait, dans cette conjoncture, si
Georges, timoré, la secondait mal, qu’il ne désavouerait aucun de ses
actes. Comme beaucoup de rêveurs, en souhaitant une fin, il reculait
devant l’effort présumé trop rude. C’était à elle à l’engager sur la
pente abrupte et à lui donner l’impulsion. A mesure que devant lui
décroîtrait la cime, la hâte de découvrir l’horizon nouveau stimulerait
les points critiques de son énergie. Peut-être alors devrait-elle même
modérer son pas de crainte qu’il n’atteignît le sommet trop tôt.
Elle commença par exiger un labeur suivi. L’esprit de Georges avait
besoin de cette discipline pour résister aux sollicitations
pernicieuses. Une des meilleures manières de l’armer contre elles était
de l’obliger, lorsqu’il était seul, à travailler à l’instrument de leur
évasion. Mais autre chose était de le stimuler, autre chose d’obtenir
son application sous l’empire des soucis qui le tourmentaient. A son
ardeur exceptionnelle des dernières semaines venait de succéder une
crise de paresse. Lola n’en doutait pas, bien qu’il n’en dît rien. Un
matin, elle entra dans son cabinet et le trouva sur le divan, en train
de fumer.
--Voilà donc, s’écria-t-elle, votre occupation? Quelle tête stupide il
faut avoir pour compter sur vous!
Il était gêné, mais sourit.
--Je n’ai guère de courage, murmura-t-il.
Elle lui jeta en s’asseyant un regard furieux. C’était la première fois
qu’elle venait chez lui sans y être conduite soit par ses fonctions,
soit par une circonstance vraiment importante.
S’emparant du manuscrit posé devant elle, elle commença d’en parcourir
le chapitre en cours, comme elle aurait examiné un devoir de Claude. Le
texte s’arrêtait au milieu d’une phrase. A cet endroit, les ratures
étaient nombreuses. La dernière, plus épaisse, violemment tracée,
n’avait été suivie d’aucune correction.
--Vous me faites penser, dit Lola, à un âne rétif, laissé libre une
minute sur le chemin, et qui n’a rien de plus pressé, dès qu’il se voit
seul, que de rompre ses brancards pour fuir dans la plaine.
Georges sourit une seconde fois, d’un air détaché.
--Votre comparaison n’a rien qui m’offusque: l’âne est un animal
ombrageux et fier.
--Mais qui s’amende, répliqua-t-elle avec énergie, lorsqu’il sent
derrière lui son conducteur!
Il inclina la tête à plusieurs reprises, dominé, comme toujours, par ce
rude accent, en outre, intimidé par le choix des mots. Cet effet obtenu,
elle s’adoucit. Commençant, d’une voix grave, à le questionner, le
suivant dans ses retraites et l’en délogeant avec autant d’opiniâtre
persévérance que de connaissance de ses ruses, elle entreprit
méthodiquement d’arracher l’aveu qui fournirait à son attaque un terrain
solide.
--Eh! bien, soit! finit-il par lui concéder, notre nouvel état m’est
insupportable!
--Est-ce une raison, demanda-t-elle, pour ne plus rien faire?
--C’en est une d’y penser très fréquemment. Quand je n’ai pas une
complète liberté d’esprit, il m’est aussi impossible de travailler que
si je souffrais par accès d’une blessure physique.
Elle se leva, lui prit la tête, la berça contre elle. Impitoyable à son
amant lorsqu’il la bravait, capable alors, tant l’orgueil inspirait ses
actes, de le sacrifier par dépit, elle lui rendait toute sa tendresse au
moindre abandon. Les mots câlins qu’elle sut choisir coulèrent sur ses
craintes. Ce qu’elle devinait d’inquiétant, de critique en lui, c’était
la rupture d’un équilibre jusque-là maintenu par les circonstances.
Georges s’en trouvait désemparé. Son égoïsme hésitait entre deux appuis,
de nature toute différente, d’attrait inégal, mais de consistance, lui
semblait-il, pareillement douteuse, incertain si le plus terne et le
plus discret n’était pas en même temps le moins précaire.
--Lorsque j’étais petite, dit-elle enfin, je m’appliquais de mauvaise
grâce et n’aimais qu’à jouer. Alors, pour que la tâche me parût moins
lourde, on encadrait au crayon bleu le fragment de fable qu’il me
fallait apprendre par cœur, et je l’étudiais facilement.
--Excellente précaution! murmura-t-il.
Il taquinait un médaillon qu’elle portait au cou et la regardait sans
comprendre.
Lui pinçant l’oreille, elle reprit:
--Tout aussi bonne pour les poètes que pour les enfants! Si l’effort de
chaque jour lui était dosé, le grand garçon que j’ai là s’en effraierait
moins.
--Peut-être, accorda-t-il, mais le moyen manque...
--Dites plutôt qu’il vous déplaît de l’envisager! Indépendant et
capricieux comme je vous connais, vous redoutez de vous soumettre à une
discipline. Cependant, mon amour, il vous en faut une: vous n’atteindrez
le but que nous poursuivons qu’au prix d’un travail méthodique.
Georges poussa un long soupir et ouvrit les bras.
--Puisque, sous le rapport du caractère, vous m’êtes inférieur,
continua-t-elle d’un air superbe et en s’animant, c’est à moi qu’il
appartient d’en avoir pour vous. Désormais, tous les jours, sauf le
dimanche, vous écrirez au moins trente lignes parfaites, et vous n’aurez
le droit qu’ensuite de jouer au cerceau!
Il se sentit rougir, la regarda et lut sur son visage une résolution que
l’ironie du trait final détendait à peine.
--Trente lignes! murmura-t-il.
--Oui, dit-elle. C’est peu!
L’assurance qu’elle montrait l’impatienta.
--Et vous croyez qu’il suffira que je veuille les faire? Que mes soucis
disparaîtront comme par enchantement parce que j’aurai promis d’écrire
ces trente lignes?
Lola haussa l’épaule.
--Vous voilà parti!... Je serai là, prononça-t-elle en le caressant, en
se penchant pour appuyer sur sa joue brûlante la moelleuse fraîcheur de
ses lèvres. Il ne faut pas considérer notre vie nouvelle du regard que,
malgré nous, justifiait l’ancienne. Oublieriez-vous que désormais votre
amie compte seule? Sans provoquer ouvertement, ce qui serait sot, nous
devons renoncer à l’hypocrisie. D’ailleurs, j’ai résolu d’y tenir la
main. Bien que votre domaine particulier, ce cabinet n’est pas un lieu
que l’on s’interdise et les domestiques ne sauraient trouver surprenant
de m’y voir entrer. Vous y recevrez donc ma visite parfois. Et, tenez,
je prendrai place dans ce fauteuil-ci! Je viendrai vous réconforter,
vous gronder, vous apporter une gourmandise ou changer les fleurs,
rompre, en un mot, cette atmosphère un peu déprimante. Ce sera comme si
déjà nous étions chez nous!...
Sa voix, pleine de nuances, s’exaltait, sombrait, se répandait en lentes
coulées d’un beau métal grave, déployant pour tenter Georges et le
persuader ses mille ressources délicates d’instrument subtil. Et
cependant qu’il s’en laissait docilement bercer, ses yeux lisaient ou
croyaient lire sur le fier visage le reflet de la tendresse qui dictait
les mots. Toute la personne de la jeune femme dominait sur lui. Il
n’était pas jusqu’à l’étreinte de ses mains nerveuses qui ne contribuât
à l’incliner vers la soumission.
Un rayon de soleil en dora la chair.
--Eh! bien, lui demanda-t-elle, est-ce promis?
Il hésita quelques instants.
--J’essaierai! dit-il.
Sur cette réponse, elle l’embrassa, puis elle le quitta.
Mais, dès le jour suivant, comme il travaillait, Georges la vit paraître
au seuil de la pièce sans avoir pris, avant d’ouvrir, la peine de
frapper. «Où se trouve mon amant, expliqua-t-elle, j’entre comme chez
moi!» Elle s’arrêta devant la glace, déplaça un siège, vint ensuite se
pencher sur le manuscrit en appuyant sa tête à celle du jeune homme. Il
tressaillit et naïvement se félicita de n’avoir pas été surpris en
pleine inaction.
Lola, froide et subtile, plutôt cultivée, était, réserve faite de ses
partis pris, un assez bon juge littéraire. Sans doute attachait-elle à
la fable elle-même, et notamment dans les passages les plus audacieux,
où celle-ci flattait ses passions, une importance par certains côtés
excessive. Sans doute encore hésitait-elle en matière de style, se
ralliant moins par goût que par raisonnement aux formes du langage les
plus dépouillées. Mais elle avait, chose assez rare chez une très jeune
femme, une remarquable connaissance de l’esprit humain. Ses réflexions,
la plupart du temps, tombaient juste, et parfois, quand leur objet
stimulait sa verve, rendaient, en s’égrenant, un son d’aphorismes.
Aussi réussit-elle, loin d’ennuyer Georges, à lui faire désirer ses
fréquentes visites. L’intimité qu’elles resserrèrent, doublant celle du
lit, où leurs conversations depuis longtemps l’avaient ébauchée, lui
faisait apprécier plus rigoureusement, sans égard à l’excuse de facultés
moindres et de circonstances différentes, la façon dont Denise autrefois
comprenait son rôle. Dans cet esprit tout occupé de son propre éclat et
pour lequel l’intelligence avait seule un prix, aucune note de la gamme
des sentiments faibles n’avait une chance de retentir avec avantage.
Tout au plus semblait-elle un léger grelot dont le son timide agaçait.
Georges se reprochait, se raillait surtout, d’y avoir, sous l’empire de
certains scrupules, un instant prêté l’oreille avec indulgence. Etait-ce
un bruit à dérouter un homme de sa force? D’ailleurs, il finissait par
ne plus l’entendre.
Peut-être s’en fût-il autrement soucié si Denise, par sa conduite et son
attitude, l’y avait rendu plus sensible. Mais celle-ci laissait voir une
résignation peu propre à susciter, faute de pathétique, les remords d’un
cœur endurci. Comme si l’acte de fuir, trop grand, trop lourd, avait
brisé en elle tout ressort physique, elle subissait le complément de sa
déchéance sans aucune révolte appréciable. Chaque journée lui paraissait
un nouveau calvaire. De la minute de son réveil, toujours écrasant, à
celle où la fatigue lui fermait les yeux, le sentiment de son malheur ne
la quittait pas. A table, cependant, un prodigieux effort de volonté lui
permettait d’adresser la parole à Georges. De même elle s’acquittait de
toutes ses fonctions. A la vérité, comme une machine. Mais cette
activité lui était prescrite par le plan d’existence qu’elle s’était
tracé.
Elle n’avait de sincère que ses nuits terribles. Alors, serrant les
dents, le visage enfoncé dans son oreiller qu’elle étreignait
silencieusement et baignait de larmes, la pensée tendue vers le couple,
elle concentrait sur les figures s’animant en elle toutes ses facultés
délirantes. Leurs attitudes et leurs regards, leurs paroles et leurs
gestes, leurs intentions réelles ou supposées, les subterfuges dont leur
malice leur soufflait l’emploi et les derniers affronts qu’elle avait
subis se présentaient successivement dans sa tête en feu. C’était comme
une revue d’instruments cruels passée par la victime qu’ils ont
déchirée. Le timbre grêle de la pendule annonçait les heures, mesurait
la fuite de la nuit, sans suggérer à son esprit, affolé d’images, la
nécessité du repos. Tant qu’elle pouvait penser, elle se consumait.
Cependant les sentiments les plus excessifs battaient dans son cœur
leurs coups sombres. Tantôt la honte, tantôt l’horreur, tantôt la
crainte, tantôt un tel dégoût que, se redressant, il lui semblait
soudain qu’elle allait vomir. Mais elle n’avait vraiment de haine que
pour sa rivale. Tempéré, à son insu, par l’immense amour, de certaine
façon maternel, écartelé comme une croix sur sa jeunesse et à la base
duquel elle avait placé l’indulgence, ce que, sous ce même nom, elle
vouait à Georges ressemblait bien plutôt à de la pitié. Avant de
l’accuser et de le maudire, elle le plaignait d’être tombé dans les
mains d’une fille. Son mari ne l’aimait plus, certes elle le savait!
L’ignominie de sa conduite depuis plusieurs mois, la monstrueuse
persévérance dont il témoignait après un aveu révoltant, avaient détruit
à cet égard toutes ses illusions. Jamais, pourtant, de propos ferme et
délibéré, il n’aurait aggravé jusqu’au désastre ce qui n’était pour eux
qu’un état critique. Tout le mal était l’ouvrage de cette intrigante. Et
la malheureuse femme gémissait en mordant ses draps:
--Mais en quoi m’est-elle supérieure?
Car elle avait parfois des instants lucides. Alors, faisant effort pour
être impartiale, évoquant l’étrangère auprès d’elle-même, elle
s’imposait de procéder entre leurs personnes à un parallèle minutieux.
Si sa sincérité eût été complète, le résultat l’en aurait sans doute
confondue. Mais elle mêlait naturellement à cet examen des arguments et
des réflexions d’un tel ordre qu’il finissait presque toujours par la
rassurer. «Certes, se disait-elle, ses yeux sont beaux. Les miens, tout
aussi purs, brillent d’un éclat moindre. Mais dans l’expression, quelle
différence! Même quand elle veut intéresser et qu’elle se surveille, son
regard a quelque chose de vraiment horrible! C’est comme cette taille
avantageuse dont elle est si fière: une coquine n’en jouerait pas avec
plus d’audace!»
La comparaison se poursuivait dans le même esprit et Denise, pour qui la
chair et ses choix aveugles restaient un mystère insondable, en tirait,
avec l’ardeur des désespérés, de réconfortantes conclusions. Il lui
semblait qu’un jour fatalement viendrait où Georges, à son tour, serait
frappé, où les défauts de sa maîtresse l’aigriraient contre elle.
C’était aussi à la faveur de ces accalmies qu’elle révisait et
raisonnait pour s’y fortifier les résolutions relatives à son attitude.
Son amour pour son fils les commandait toutes. Tant que la situation
n’aurait pas changé, ses efforts devaient tendre, au mépris d’elle-même,
à ce qu’il n’en souffrît que le moins possible. Or, elle craignait, en
se livrant à quelque violence, de provoquer chez Georges un accès
d’humeur, de l’inciter, par désir d’une solution nette, à les
abandonner, elle et Claude. Perspective qui suffisait à l’épouvanter.
D’avoir failli réaliser une rupture si grave, il lui restait comme le
vertige du gouffre entrevu. Elle en avait mesuré la profondeur. Une
circonstance indépendante de sa volonté l’avait empêchée d’y tomber,
mais plutôt que d’en courir de nouveau le risque elle était déterminée à
subir sans plainte les capitulations les plus dégradantes.
Où puiser la constance et l’énergie? Sa faiblesse avait besoin d’un
encouragement. Le chrétien qui fait vœu de se mortifier jette au pied de
la Croix toutes ses souffrances. Ce n’est qu’à se convaincre de leur
misère, du peu qu’elles représentent par rapport à la somme de
sacrifices que justifie Dieu, qu’il gagne assez de force et de volonté
pour s’en imposer de nouvelles. Ainsi, la malheureuse, se tournant vers
Claude, demandait à son fils l’appui moral faute duquel elle aurait sans
doute renoncé. Elle le trouvait dans un sourire, dans un épanchement,
dans un reflet rapide, aussitôt saisi, de sa petite âme lumineuse. A
mesure que Lola, occupée de Georges, multipliait les moyens de se
l’asservir, elle se donnait plus fiévreusement à cette entreprise et se
souciait moins de l’enfant. Sans qu’elle s’en rendît compte ou qu’elle y
prît garde, dans l’audacieux dispositif qu’elle mettait en œuvre, il
s’était produit une fissure. Denise essaya d’en profiter. Mais au lieu
d’aborder cette brèche ouverte avec une ardeur étourdie, elle ne s’en
approcha que prudemment, n’hésitant pas à rompre et à s’éloigner dès
qu’elle craignait d’attirer sur elle l’attention.
Les entrevues des amants la favorisèrent. Elles lui fournirent des
occasions d’embrasser son fils. C’était lui procurer un bonheur profond.
Si bien que, s’épuisant à les détester, elle les désira néanmoins, et
bientôt les attendit, à sa confusion, avec une amère impatience.
L’institutrice n’avait pas pénétré chez Georges, que déjà, recherchant
où se trouvait Claude, elle abandonnait toute besogne et, sans
affectation, le rejoignait. L’enfant la voyait venir la tête basse, mais
avec le frais sourire qu’elle gardait pour lui jusque dans les tourments
de ses pires épreuves. Un instant, par contenance, elle suivait ses
jeux. Et soudain, le prenant, le serrant contre elle, elle l’entraînait
dans une allée ou derrière un arbre et le caressait furieusement.
Il lui semblait se délecter d’un fruit défendu. Ses doigts, sans se
lasser, parcouraient la face, s’enfonçaient dans les cheveux du bambin
distrait. Sa bouche avide, en le baisant, lui pinçait la peau. Et tandis
que ses regards s’emplissaient de lui, son esprit, excité par ces
délices même, lui présentait l’image du couple impudent. Elle serrait
alors les dents pour ne pas crier. Des larmes, quelquefois, lui
troublaient la vue: elle-même n’aurait pu dire avec certitude si elles
étaient causées par le chagrin ou par la tendresse.
Autant que la crainte d’être surprise, la nécessité de recourir à des
expédients pour se livrer à ces rapides et piteuses débauches lui
façonnait à son insu une âme subalterne. Elle rougit de plaisir et
d’émotion en recevant un soir de l’institutrice la permission d’aller à
sa place coucher Claude. Les soirées se passaient chez son mari. Elle y
avait suivi, comme à l’ordinaire, les amants, auprès desquels, par
dignité, elle faisait figure jusqu’à ce que les domestiques eussent
gagné leurs chambres. Lola se plaignait d’une migraine. Lorsque neuf
heures sonnèrent, elle dit à l’enfant:
--Allumez votre bougie et débrouillez-vous: ce serait, en vérité, un
supplice pour moi que de monter vous déshabiller aujourd’hui.
--Ne vous dérangez pas, dit Denise, j’y vais!
Elle s’attendait à ce que, par protestation, la gouvernante se ressaisît
et fît son office. Mais celle-ci dédaigna même de tourner les yeux.
--Comme vous voudrez, Madame! répondit-elle.
Sa contenance, le ton de cette réplique dénotaient une indifférence si
complète que Denise, abusée, toute frémissante, entrevit un avenir
abrité d’ailes d’or où sa sollicitude pourrait librement s’exercer.
Quand elle redescendit, un instant après, elle ne se sentait plus la
même femme. Elle aurait au besoin, remercié Lola. Une vivifiante
compensation lui semblait possible entre le ravage momentané causé dans
sa vie par cette fille et le bonheur qu’elle pourrait lui devoir un
jour.
Ce premier succès l’enhardit. S’en étant exaltée jusqu’au sommeil, elle
s’éveilla, le lendemain, presque reposée et résolue à profiter, pour
ressaisir Claude, de toutes les défaillances de l’institutrice.
Celles-ci, assurément, n’étaient pas fréquentes. Un observateur
indifférent les aurait comptées, puis, rebuté par un total à peine
appréciable, négligées comme n’autorisant nul espoir. Mais Denise
possédait cette patience du cœur qui se félicite, s’alimente et se
fortifie du moindre avantage obtenu. En outre, elle inclinait, par
tempérament, à s’exagérer les plus humbles. Quelques-uns lui semblaient
définitifs. Et lorsque leur insignifiance lui apparaissait, l’illusion,
caressée avec ferveur, avait laissé dans son esprit une trace assez pure
pour qu’elle trouvât quelque plaisir à l’y rencontrer.
Ce fut donc sans amertume, ni découragement, qu’elle entreprit de
recueillir, comme une maigre manne, les bonheurs que Lola lui
abandonnait. Tantôt elle faisait goûter Claude, tantôt, le voyant seul à
l’heure du dîner, elle le menait à sa toilette se laver les mains. Plus
les soins qu’il réclamait étaient familiers, plus ils la replaçaient
dans son rôle de mère, et plus, par conséquent, elle se réjouissait.
L’enfant s’était, les premiers jours, dérobé par crainte. Devant
l’insistance qu’elle témoignait, encouragé, d’autre part, à y céder par
de timides expériences restées impunies, il avait fini peu à peu par
s’apprivoiser. A présent, du plus loin qu’il l’apercevait, c’était lui,
le plus souvent, qui courait à elle. Pour provoquer dans son cœur rien
de comparable à l’émotion que lui causaient de pareils élans, Denise, de
qui la joue en tremblait encore, devait se rappeler un Claude minuscule
lui prodiguant maladroitement ses premières caresses.
Elle le découvrit, un matin, qui fondait en larmes, immobile au milieu
d’une étroite pelouse que les averses de la nuit avaient détrempée.
--Qu’y a-t-il, mon chéri? lui demanda-t-elle.
Hoquetant, il répondit qu’il était tombé et désigna son tablier tout
couvert de boue.
--Voilà vraiment de quoi se désespérer! s’écria la jeune femme en
l’embrassant. Je vais t’en mettre un autre, et tout sera dit.
Le petit garçon pleura plus fort.
--Il était justement propre de tout à l’heure! réussit-il à faire
entendre entre deux sanglots. Et Mademoiselle m’a défendu de courir dans
l’herbe!... Comme elle va me punir quand elle le verra!
Denise réfléchit quelques instants.
--Viens! dit-elle.
Elle l’entraîna d’un pas rapide jusque dans sa chambre, choisit dans la
commode un tablier frais et le fit passer au bambin.
--Maintenant, va t’amuser! Je réponds du reste.
Quelques minutes plus tard, retirée chez elle, elle lavait dans sa
cuvette le petit sarrau, le mettait à sécher devant un grand feu.
L’après-midi, elle prit un fer et le repassa. Puis, se postant à la
fenêtre et prêtant l’oreille, elle profita d’une entrée de Lola chez
Georges pour faire signe à Claude de monter et lui montra le tablier sur
la pile des autres.
--Oh! Maman, lui dit-il, que tu es bonne!
Denise, en souriant, lui tendit les bras: elle le sentit se blottir
contre sa poitrine, comme autrefois, alors qu’il marchait à peine et
qu’il suffisait pour l’y jeter de la moindre alerte.
Ce lui devint, dès lors, un constant souci que d’épargner, lorsqu’elle
le pouvait, à son fils les brutales punitions qui suivaient ses fautes.
Malheureusement, nulle entreprise n’était plus ingrate. L’institutrice,
à qui rien n’échappait du manège dirigé timidement contre elle, trouvait
parfois à le subir des commodités, mais ne s’embarrassait d’aucun
ménagement pour couper court à son action dès qu’il la gênait. Claude ne
jouissait qu’en apparence de quelque répit. Elle s’était engagée à
l’instruire et tenait parole; à l’élever, et elle continuait,
inflexible, à exiger qu’il obéît, toute affaire cessante, à ses plus
frivoles commandements. Peu lui importait, après cela, qu’il suivît sa
mère, répondît à ses avances et à ses caresses quand elle lui laissait,
par aventure, la bride sur le cou. Un regard l’arrêtait, le ramenait. Il
n’y avait plus de ce côté nul danger pour elle.
Le principal, à cette heure de son existence, était d’asseoir si
fortement son empire sur Georges qu’il le subît d’un cœur égal et sans
discussion. Tel acte malicieux que repousse un faible, contre lequel
spontanément s’élève sa conscience, lui paraît excusable ou naturel,
imposé par une volonté supérieure. Il suffit qu’on le conduise à
raisonner faux. Déjà l’autorité lui déroute l’esprit: que se mêle à son
influence, par surcroît, l’étourdissant effet d’une passion violente, et
il n’est pas de paradoxe ou de mauvaise cause qui n’ait une chance de le
rallier à sa turpitude.
Ce dont Lola se prévalait particulièrement, c’était, tombée à point dans
une solitude où se consumait sans profit un cerveau d’élite, de l’avoir
obligé à chercher sa voie. Attaquant Georges à la fois dans son orgueil
et dans son indifférence pour sa femme, elle l’invitait à comparer ce
qu’il pouvait être avec ce que, sans elle, il serait resté. Les
chapitres terminés de l’ouvrage en cours lui servaient à fonder sa
démonstration. Et l’enthousiasme qu’elle montrait n’était point factice.
Elpémor n’écrivait rien qui ne la ravît, tant par la vigueur même de la
pensée que par la concision, la clarté d’un style dont le goût lui
venait à l’approfondir. Mais elle avait, en décernant le plus mince
éloge, une façon de le tourner qui doublait son prix, et ne perdait
surtout aucune occasion de rapprocher la tâche féconde inspirée par elle
des stériles besognes antérieures. Ainsi provoquait-elle l’ambition chez
Georges. Elle lui soufflait de son mérite une idée puissante et
l’incitait à regretter le temps gaspillé. Brodant ensuite sur le vieux
thème que l’on n’a qu’une vie, qu’un âge vient où l’esprit s’ouvre avec
stupeur à la vanité des raisons qu’il s’est données pour contrarier ou
détruire ses inclinations, elle le conjurait de servir ardemment les
siennes, de tenir pour sacrées leurs exigences, d’employer sans remords
toutes ses ressources à l’accomplissement intégral de sa destinée,
plutôt que de céder, par faiblesse de cœur, à des considérations
accessoires dont la plus grave n’avait d’autre consistance que celle que
son imagination lui prêtait.
Il l’écoutait et se laissait docilement convaincre. Sa conduite,
quelquefois, lui semblait indigne, mais la raison, pensait-il lorsqu’il
hésitait, lui parlait par la bouche de sa maîtresse. Aussi bien ne
pouvait-il exprimer un doute sans qu’aussitôt elle substituât à la
persuasion les moyens de le réduire qu’elle y savait propres. Sa chambre
se fermait pour deux ou trois nuits. Elle ne lui montrait entre temps
qu’un visage glacé, abrégeait ses visites, les espaçait, et quelquefois
même l’en privait. Lui adressait-elle la parole, c’était pour lui jeter,
avec une voix dure, un ordre si sévère dans sa concision qu’il le
faisait désespérer de rentrer en grâce. Le poids de cette colère, un
instant bravé, ne tardait pas, s’alourdissant, à accabler Georges. En
même temps le désir le tourmentait. Il ne connaissait plus ni repos, ni
trêve, qu’à force de constance et d’humilité il n’eût obtenu son pardon.
Alors, aussi déconcertante en ses sautes d’humeur que certaines
successions d’ombre et de soleil, Lola lui revenait, familière et gaie,
moralement et physiquement d’autant plus précieuse qu’il l’avait
davantage attendue. Lui reprochant l’insolence de sa conduite, elle
l’obligeait à lui faire des remerciements pour l’indulgence qu’elle
avait mise à la réprimer. Puis la besogne était reprise sous sa
direction. De nouveau, ses visites réconfortaient Georges. Et parfois
elle lui disait, lui montrant Denise qu’à travers les rideaux on
apercevait trop heureuse de surveiller son fils au jardin:
--Je suis contente que son service commence à lui plaire. Encore
quelques semaines d’assouplissement, et elle viendra me demander, le
matin, mes ordres!