XIV

--Vraiment? A ce point-là? Oh! que c’est drôle! dit Lola qui, pleine

d’aigreur, se forçait à rire.

Georges la ramenait de la gare d’Aix. La veille, le surprenant en pleine

paix morale, alors que fatigué d’une promenade il se mettait à table

pour le dîner, un billet, retardé dans sa transmission, était venu lui

annoncer qu’elle était en route. Il en avait brièvement informé sa

femme.

--Comment! s’était écriée Denise, elle revient?

Il avait répondu un peu gêné:

--Elle ne comptait même pas rester si longtemps absente.

Puis, imposant à son visage un masque glacé, il avait achevé de dîner

sans lever les yeux et s’était retiré seul dans son cabinet.

Des sentiments contraires s’agitaient en lui. A la joie, qui

l’envahissait comme un fleuve, de revoir sa maîtresse à si bref délai,

s’opposait le souci non moins impérieux de l’accueil que ferait à

celle-ci sa femme. Par indolence et respect de sa quiétude, il s’était

jusqu’à ce jour, rien ne l’en pressant, sévèrement interdit d’y penser.

Et soudain, bousculé par les circonstances, voilà qu’il éprouvait à

considérer cette question le vertige de l’excursionniste novice

découvrant une faille. Deux parois de rocher verticales et lisses

allaient, lui semblait-il, demain se heurter. Quelle désagrégation

suivrait leur rencontre?

Son égoïsme frissonnait sous la vive menace. Et dans sa conscience même

il était troublé. Quantité de contingences dont il n’avait cure, que

férocement il dédaignait de considérer avant la longue séparation voulue

par Lola, sur le point de se reproduire toutes ensemble, lui

apparaissaient monstrueuses, et proprement pour Denise insupportables, à

présent qu’à la faveur de leur rapprochement il avait pénétré sans le

vouloir dans la sensibilité de celle-ci. Car autre chose est de savoir

qu’une souffrance existe et autre chose de l’avoir vue se manifester.

Alors, celui qui l’a causée, à moins d’être une brute, compare aux mille

effets de sa cruauté les raisons qu’il a eues d’être cruel: et rarement

conclut-il qu’il se peut absoudre.

Georges ne dormait pas, se levait tôt, se rendait à la gare presque avec

ennui. Lola sautait du train, désinvolte et fraîche. Il n’avait pas

encore les mains dans les siennes que déjà ses scrupules s’évaporaient,

que se dissipaient toutes ses craintes, qu’il n’était plus, courant à

elle, qu’un homme ébloui, secoué par la tendresse et le ravissement.

Elle aussi lui faisait fête sans hypocrisie. Et aussitôt dans la

voiture, en traversant Aix, elle se mettait en devoir de l’interroger,

impatiente de pressentir l’atmosphère morale qu’elle allait trouver à la

Cagne. Toute une partie, la plus récente, des lettres de Georges l’avait

laissée à cet égard dans l’incertitude. Elle devinait que bien des

choses lui étaient cachées, que certaines phrases, en apparence pleines

de détachement, étaient dictées à son amant par un sourd malaise, mais

se renfermait dans le silence, craignant, par une enquête, de tendre à

l’extrême les fils d’une situation délicate. Dès les premières questions

il s’épanouissait. Le regard appuyé sur sa maîtresse, un grand besoin

naissait en lui, éclatait bientôt, de la renseigner, de l’instruire, de

fortifier sans retard leur nouvelle alliance par une connaissance

partagée des manœuvres qui s’étaient dessinées contre elle. Et il en

retraçait fidèlement la suite, en décrivait avec un feu de sincérité

toutes les circonstances, toutes les phases, montrant Denise dans ses

attaques d’autant plus hardie que son espoir prenait racine et

s’affermissait.

Lola l’écoutait avidement. Quelquefois, aux détails les plus imprévus,

une exclamation de surprise lui venait aux lèvres.

--Mais enfin, finit-elle par s’écrier, si j’étais restée absente une

semaine de plus, je vous retrouvais dans son lit!

--La couverture était faite, répondit Georges.

--Ah! soupira-t-elle, que vous êtes faible!

Il la sentait déjà toute prête à gronder. Pourtant elle se contint, lui

sourit même, ne voulant pas qu’en plein accès de confiance heureuse il

pût regretter sa franchise.

--Et Claude? demanda-t-elle sur un ton sec, tandis que son visage et

toute sa personne s’imprégnaient brusquement de sévérité. Vous semblez

perdre de vue qu’il m’occupe aussi. Que devient-il au milieu de vos

roucoulements?

--Je l’ai fait travailler tous les matins.

--Et il vous obéit?

--Comme à vous-même.

--Vous avez donc usé de la manière forte?

Il se contenta de répondre négativement.

--Alors, je vois d’ici ce qu’il peut donner! Joli bilan! conclut-elle en

haussant l’épaule. Une femme qui se figure vous avoir repris et un

enfant livré près d’elle à tous ses caprices. Comme il est temps que je

revienne pour mettre un peu d’ordre!

Les révélations de son amant l’avaient édifiée. Persuadée qu’elle

courait au-devant d’une lutte, elle se rengorgea, se cambra, vaniteuse

comme ces coqs qui lissent leur plumage avant d’affronter l’adversaire.

On n’aurait pu lire sur son visage la trace d’un souci, ni dans son

regard une expression qui ne fût celle de la plus sereine volonté.

Georges la contemplait avec amour. Telle elle était partie, telle elle

rentrait, n’ayant perdu, au cours de sa longue absence, aucun des

éléments de fascination qui la lui rendaient si précieuse. Maintenant,

attentive à la campagne d’Aix, elle évoquait à voix chantante, avec des

mots fins, les souvenirs pleins de douceur qu’elle en avait eu: et le

jeune homme, sans l’écouter, observait ses lèvres, trouvant délicieux de

l’entendre et se sentant caressé par ses paroles comme si chacune

directement s’appliquait à lui.

Personne, devant le seuil, ne les attendait. Seul, le jardinier les

salua. Les chambres dormaient toutes derrière leurs persiennes et le

dallage du vestibule, quand ils le foulèrent, rendit sous leurs pas un

son morne. Ils gagnèrent la salle à manger. Mais aucune collation n’y

était servie.

--Voilà, dit la jeune femme, qui commence bien!

Georges sonna.

--Le déjeuner de Mademoiselle devrait être ici! jeta-t-il d’une voix

sèche à la cuisinière.

Celle-ci les regardait, interloquée.

--Il faut le temps, dit-elle, que je le prépare... Madame ne m’a pas

donné d’ordres.

Elle sortie, les amants se cherchèrent des yeux, en proie à l’inquiétude

des cœurs possédés lorsque sur leur chemin se dresse un obstacle. Lola,

s’étant reprise, haussa l’épaule.

--Si nous avions, déclara-t-elle, un peu réfléchi, nous nous serions

attendus à cette réception! Je monte chez moi. J’ai besoin de me

rafraîchir le visage plus que je n’ai faim.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’elle redescendit.

--Je vous donne à deviner, dit-elle en pouffant, dans quel état je viens

de trouver ma chambre?

Georges fit signe qu’il l’ignorait.

--Les rideaux fermés, les housses mises, le tapis roulé contre un des

murs, le lit sans un drap! Du reste, il m’a suffi d’une brève inspection

pour m’assurer qu’elle n’avait pas été balayée depuis mon départ.

--C’est odieux! gronda-t-il en serrant les poings.

--Pas du tout! Au contraire, je trouve ça très drôle!

Elle se forçait à rire, mortifiée, rageuse, pour amortir par sa gaieté

dans l’esprit de Georges l’effet de l’affront qu’elle subissait, car le

malaise de celui-ci était évident et rien ne pouvait être plus nuisible

au respect d’un homme tel que lui que d’en voir l’objet bravé avec

insolence.

--Je me demande où nous allons! finit-il par dire, comme écrasé,

maintenant qu’il réfléchissait, par cette offensive imprévue.

--A une partie délicate, répondit-elle, mais qu’il faudra qu’on joue

serré pour gagner sur nous!

Elle était redevenue la volonté même, ne songeait plus, par son

attitude, ses propos, qu’à galvaniser l’énergie de son faible amant.

Aucun plan dans son esprit ne se dessinait. Loin de la stimuler à cette

heure critique, la situation lui apparaissait sans issue. Mais elle

comptait un peu sur les circonstances, beaucoup sur son audace et sur

son sang-froid.

Du cabinet de travail, où ils se rendirent, ils voyaient se dérouler

devant eux la terrasse déserte. L’ombre du marronnier frissonnait à

peine. Et tel était le silence de toute la maison qu’ils auraient pu

raisonnablement s’y croire seuls. L’impression était gênante, Lola le

sentit, et elle essaya par ses caresses d’en préserver Georges, comme on

couvre d’un châle un convalescent pour lui éviter la fraîcheur. Il

l’écoutait lui raconter son séjour au loin, se troublait quand, élevant

à dessein la voix, elle le gourmandait sur ses lettres. Le plus commun

des artifices le trouvait docile. D’ardents baisers les unissaient, des

querelles fusaient, la réciproque évocation de leurs impatiences les

rapprochait front contre front, joints par tous leurs doigts. Lui par

lâcheté, elle par prudence, ils atteignirent le moment de se mettre à

table sans avoir abordé l’inquiétant sujet qui les occupait avant tout.

Le couvert n’était dressé que pour deux personnes. La femme de chambre

annonça comme ils s’asseyaient:

--Madame fait prévenir Monsieur qu’elle déjeunera dans sa chambre et

qu’elle garde avec elle M. Claude.

Lola s’attendait à cette nouvelle. Elle l’accueillit, les paupières

basses, d’un sourire glacé. Mais Georges en éprouva de l’irritation.

Toute expression d’une volonté mordant sur la sienne, dérangeant ses

combinaisons, ses calculs, le jetait sur-le-champ dans une froide

colère; et, à cause de la présence de la domestique, sa maîtresse se

trouvait sans action sur lui. De temps en temps, comme on s’efforce

d’animer un enfant boudeur avec l’espoir de le ressaisir peu à peu, elle

se bornait à le cingler de son dur regard pour lui arracher une parole.

Lorsqu’ils demeurèrent seuls, le café servi:

--Ne nous trouvez-vous pas, demanda-t-elle, assez ridicules, et

désirez-vous ajouter par votre attitude aux raisons de rire de l’office?

--Question sans intérêt! répondit Georges. Ce que peut penser l’office

m’est indifférent.

Il s’était exprimé sur un ton bourru.

--Voilà un air et une chanson bien nouveaux pour moi! observa la jeune

femme d’une voix paisible, en le dévisageant, la tête dans ses mains.

Sans doute allait-il répliquer, et avec un autre accent, par de sottes

excuses, déjà repris à l’artifice des yeux immobiles resplendissant

comme des étoiles dans la face d’albâtre, lorsque soudain la femme de

chambre, entrant sans frapper, l’informa que Denise l’attendait chez

elle.

Il dut faire un effort pour cacher son trouble et Lola elle-même

tressaillit.

--Que vais-je lui dire? murmura-t-il, les sourcils froncés.

--Ce qu’il vous plaira. Je vous laisse libre!

--Si je n’y allais pas?

--Vous auriez l’air de redouter une explication.

Elle se leva, vint appuyer sa joue contre celle de Georges et, promenant

ses doigts aigus sur le front plissé:

--Nous avons retardé l’instant critique, mais voici que les

circonstances nous l’imposent. Si vraiment vous m’aimez, comme je le

crois, il faut être, mon chéri, résolu à tout!

--Ce qui signifie? demanda-t-il.

--Que le souci de notre amour doit seul vous guider dans le choix du

parti que vous allez prendre... Souvent, ajouta-t-elle avec un sourire,

je vous ai représenté comme la pire des choses une solution qui nous

réduirait, faute d’argent, à nous accommoder d’un état médiocre. C’était

surtout par lâcheté que je m’inquiétais. Aujourd’hui, je vous supplie de

compter sans moi: à quelque épreuve que nous conduise votre décision, je

saurai la subir avec courage.

--Merci! dit-il en se levant. Vous êtes délicieuse!

Le baiser qu’elle lui donna le brûlait encore lorsqu’il pénétra chez sa

femme.

Denise reposait sur une chaise longue, les mains inoccupées, la face

pâle et triste. Claude, installé près d’elle, jouait avec des cubes. Sur

un signe de sa mère, il sortit.

Alors Denise regarda Georges et dit simplement:

--Je t’ai fait demander de venir me voir parce que je désirais connaître

tes intentions.

Il s’attendait à quelque éclat, injure ou prière, dont la violence

aurait provoqué la sienne. Cet accueil imprévu le déconcerta. Un instant

désarmé par sa douceur, il ne put que murmurer sur un ton maussade:

--De quelles intentions veux-tu parler?

--J’ai reçu, dit Denise, un coup terrible! Oui, prononça-t-elle avec

conviction, si stupide que cela puisse te paraître, je croyais mon

martyre enfin terminé. Tu semblais prendre intérêt aux études de Claude,

tu me supportais sans aigreur. Il a fallu la lettre d’hier soir pour

m’ouvrir les yeux.

--Elle m’a surpris, balbutia-t-il, autant que toi-même.

--Pas de la même façon, dans tous les cas! Au surplus, c’est un détail

qui importe peu. La question que je te pose, la seule qui m’occupe, est

celle-ci: quand mets-tu à la porte Mlle Dimbre?

L’expression employée fit effet sur Georges.

--Mlle Dimbre tient à moi par des liens trop forts, articula-t-il

rageusement, pour que je tolère qu’en ma présence tu te permettes de la

traiter comme une domestique!

--Elle n’est, pour moi, pas autre chose, répliqua Denise; ou, du moins,

j’aime encore mieux lui donner ce nom que certains autres plus blessants

et tout aussi justes.

Son intention de braver Georges était manifeste. Et soudain, devant

cette femme qui osait lutter, mais qu’il savait, au fond, si faible et

si lâche, il prétendit, par l’impudence, avoir raison d’elle. Se carrant

dans un fauteuil et croisant les jambes:

--Domestique ou putain, déclara-t-il, Mlle Dimbre est à la Cagne par ma

volonté et elle continuera de l’habiter aussi longtemps qu’il me

conviendra qu’elle y reste!

--Excepté, dit Denise, si je l’en chasse! Car enfin tu n’es pas le seul

maître ici!

A son tour, elle s’animait, se piquait au jeu.

--Il ne faudrait pas l’oublier! J’ai pu mettre mon bonheur et mon

orgueil même à m’y effacer derrière toi. Je ne demande qu’à continuer,

si tu le permets. Mais si, dans ta fureur, sans égards pour nous, tu

t’es juré de déshonorer cette maison, je saurai me souvenir qu’elle

m’appartient.

--C’est cela! jeta-t-il d’une voix stridente. Et que j’y vis depuis dix

ans grâce à tes largesses!

--Georges, comment peux-tu me parler ainsi?

--C’est un droit que ton argent ne me retire pas! Me prends-tu pour un

sot, poursuivit-il, s’excitant à mesure qu’il savait plus fausses les

accusations qu’il portait, et crois-tu que je me fasse la moindre

illusion sur tes sentiments véritables?

--Je n’en ai pas de deux espèces, répliqua Denise. Tout le dévouement,

tout l’amour que je puis offrir vous ont toujours appartenu à Claude et

à toi.

--Air connu! dit-il.

Et il feignit, se renversant, la main gauche levée, de pincer les nerfs

d’une guitare.

Mais déjà la colère renaissait en lui.

--Mieux vaut, d’ailleurs, une fois pour toutes, découvrir nos âmes et

nous expliquer brutalement! A l’origine de notre union, tu le sais comme

moi, il n’y a eu que ton désir et ma pauvreté. Celle-ci craignait la

lutte, et elle s’est vendue. Depuis lors, me considérant comme ton bien,

indifférente à ma froideur la moins déguisée, tu ne t’es jamais plus

occupée de mes aspirations, de mes goûts, que de ceux d’un animal

domestique mangeant à sa faim. N’avais-tu pas donné l’argent pour me

rendre heureux? Etait-ce ta faute si, capricieux, bâti comme personne,

j’estimais insuffisants, même offerts par toi, les plaisirs de la

digestion et du lit? On ne tient pas, pendant dix ans, le rôle de

victime avec un naturel plus parfait! A te voir n’opposer à mes

impatiences que résignation, que douceur, moi-même j’avais fini par me

croire un monstre. Mais aujourd’hui que la chaîne te paraît tendue,

craignant tout à coup qu’elle ne se rompe, tu renonces violemment à

l’hypocrisie: alors tu sais te redresser, me montrer la niche, et le

seul mot que t’inspire la situation est pour me rappeler ma dette envers

toi!

Denise écoutait atterrée. A chacun des outrages qui se succédaient, elle

se sentait plus incapable de dire un mot pour en arrêter l’effusion. Par

l’altération de son visage, le son de sa voix, son mari lui faisait

l’effet d’un fou. Elle était pénétrée d’une douleur immense; mais,

dilatés par la stupeur, ses yeux restaient secs, et ses traits, comme si

son cœur eût cessé de battre, n’accusaient aucune réaction.

Georges fixait sur elle un regard haineux. Pareil aux fauves dont les

instincts ont longtemps dormi et que la vue d’une goutte de sang incite

au carnage, le spectacle de sa femme, confondue, brisée, accroissait son

désir de dévastation. Soudain, pour l’achever, d’une voix sarcastique:

--Sois sans inquiétude! lança-t-il. Ta vertueuse demeure, un instant

souillée, va pouvoir être purifiée de la cave aux combles. Demain, à

cette heure-ci, nous l’aurons quittée!

La nouvelle eut sur Denise l’action d’un fer chaud.

--Georges! s’écria-t-elle.

Il s’était enfui. Comme il traversait le palier, il entendit ouvrir une

porte avec précaution et vit Lola qui, de sa chambre, lui faisait signe.

--Eh! bien? demanda-t-elle lorsqu’il l’eut rejointe.

Il lui raconta l’entrevue: mais, par crainte d’être blâmé s’il avouait

sa fougue, avec plus de prudence que de franchise, se donnant comme de

sang-froid durant toute la scène, montrant Denise inébranlable jusqu’à

la fin dans son exigence d’une rupture.

--Mieux vaut tard que jamais! dit la jeune femme. Elle aura mis du temps

à se révolter!

Déjà, son parti pris, trop adroite pour se soucier uniquement

d’elle-même, par toutes sortes de caresses et de séductions elle

s’appliquait à étourdir son docile amant. L’entreprise ne demandait pas

grand effort. S’adressant à une tête chaude de rancune, Lola sentait

répondre à sa moindre avance les audaces d’une bouche passionnée. Peu à

peu, l’ivresse la gagna. La certitude montait en elle d’une victoire si

nette qu’elle n’avait rien imaginé de plus concluant. Et soudain elle

s’écria, transportée d’orgueil:

--A lutter contre moi, on est sûr de perdre! J’ai fait connaître ici ma

volonté, je l’imposerai jusqu’au bout!

--Oui, dit-il sans bien comprendre et par soumission.

Sautant de ses genoux, elle lui prit la main, le conduisit jusqu’à la

porte masquée d’indienne qui faisait communiquer sa chambre avec celle

de Claude.

--Regardez! dit-elle en l’ouvrant.

Les persiennes étaient fermées, la pièce semblait vide. Georges ne

distingua qu’au bout d’un instant son fils agenouillé dans un coin plein

d’ombre, les poignets réunis par une courroie, le visage tourné vers le

mur.

Un vif mécontentement altéra ses traits. Il faillit s’écrier: «Quelle

maladresse!» Mais les doigts de la jeune femme étreignaient les siens

et, sans qu’elle dît un mot, comme pour le dompter, ils se resserrèrent

sur leur prise.

--Qu’il bronche! menaça-t-elle en se retirant. Je commence par le

fouetter de la bonne manière et je le remets dans cette position

jusqu’au soir!

La phrase était moins dite pour terrifier Claude que pour en imposer à

Georges hésitant. Certaine de son pouvoir, ainsi qu’un malfaiteur, pour

le mieux tenir, exige d’un complice timide qu’il s’engage, elle désirait

qu’il approuvât sa dernière vengeance. Quand son amant l’avait quittée,

vingt minutes plus tôt, elle avait, montant chez elle, rencontré dans

l’escalier le petit garçon à l’instant congédié par sa mère. Il était

devenu écarlate en l’apercevant, avait baisé la main qu’elle lui tendait

et répondu d’une voix tremblante à ses sèches questions.

--Ne vous ai-je pas habitué à la politesse? Ne saviez-vous pas que

j’étais de retour depuis ce matin? lui avait-elle demandé sans

préambule.

--Si, Mademoiselle.

--Comment donc se fait-il que, le sachant, vous ne m’ayez pas donné

signe de vie?

--Maman me gardait dans sa chambre.

--Et vous avez pu croire, petit nigaud, que je supporterais une telle

insolence alors que j’ai tout fait pour vous rendre aimable?

Il avait balbutié quelques excuses.

--C’est bien! Passez devant: je vous accompagne.

Aussitôt chez elle, sans pourtant le frapper, par crainte de ses cris,

elle l’avait fait agenouiller dans un angle obscur, puis, arrachant une

des sangles de sa valise, était revenue lui en lier étroitement les

mains.

--Une heure de pénitence! lui avait-elle dit. Une autre fois, vous vous

rappellerez que j’existe.

Aucun dessein de faire tourner cette rapide violence à la confusion

d’une rivale ne l’avait animée dans l’exécution. Simplement, impuissante

à punir Denise et rencontrant son élève comme elle en souffrait, elle

avait, sous un prétexte aussitôt trouvé, déchargé sur lui sa colère. Ce

n’était que par la suite, en attendant Georges, qu’elle s’était avisée

du parti cruel dont l’occasion lui était conjointement offerte.

--N’avais-je pas raison de vous dire que ma volonté devrait être subie

jusqu’au bout? interrogea-t-elle sur le ton le plus orgueilleux

lorsqu’elle se retrouva seule avec Elpémor. A cette heure-ci, votre

femme doit attendre Claude. Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle le reverra.

--Quand comptez-vous le lui rendre? demanda-t-il.

--Avant notre départ, demain matin. Je ne me tiendrai qu’alors pour

libérée des fonctions dont vous avez bien voulu m’investir.

Une révérence accompagna ces dernières paroles.

--Mais, murmura Georges, heureux de se rabattre sur un détail pour

éviter de traiter la question à fond, ne pouviez-vous vous contenter de

retenir Claude sans lui infliger une punition qu’il ne mérite pas?

--Comment, protesta-t-elle, qu’il ne mérite pas? Un enfant qui fait

preuve d’impertinence au point de ne pas venir me saluer!

--C’est à sa mère qu’en revient uniquement la faute.

--Faudrait-il donc aussi que je lui offrisse des pastilles si elle lui

avait ordonné de cracher sur moi? s’écria la jeune femme en se

redressant. Mille regrets! Ma justice est moins sotte personne!

Elle ajouta, haussant l’épaule, avec un rire sec:

--Au surplus, rassurez-vous! Il en a vu d’autres! Quelques quarts

d’heure d’une pénitence méritée ou non ne valent pas qu’il en soit si

longtemps parlé. Nous avons pour le moment autre chose à faire. Et

d’abord vos malles!

Sans laisser à son amant le temps d’une réplique, elle le dérangea pour

passer et se rendit dans sa chambre, où il la suivit. A peine y

étaient-ils que la femme de chambre parut, demandant, de la part de

Denise, que le petit garçon lui fût immédiatement renvoyé.

Georges regarda sa maîtresse.

--Dites à Madame que M. Claude est avec Monsieur, répondit la dure fille

sans s’émouvoir, et que Monsieur, jusqu’à nouvel avis, désire le garder.

Cependant, par prudence, la servante sortie, elle traversa de nouveau le

corridor, alla fermer intérieurement la porte de Claude, puis condamna

la sienne et en prit la clé.

--Ainsi, dit-elle en revenant, nous serons tranquilles!

Elpémor ne parut pas avoir entendu. De son armoire à glace largement

ouverte, il tirait une par une les pièces de son linge et les apportait

sur son lit. Ses gestes, sa démarche et son expression trahissaient un

mécontentement résigné. Lola s’en rendit compte aussitôt assise,

attribua sans hésiter cet état d’esprit à l’excessive intransigeance

dont elle faisait preuve et pensa un instant à relâcher Claude. Mais

elle se dit qu’une concession serait mal venue, l’autorité qu’il lui

faudrait dans les dernières heures ne pouvant qu’en être ébranlée.

Alors, elle essaya, pour le ressaisir, d’intéresser son amant à leur vie

future: le choix qu’elle savait faire de certains détails la parait d’un

lustre attrayant.

Rien, cependant, ne parvenait à captiver Georges. Les paroles

bourdonnaient à ses oreilles sans lui donner plus de confiance ou de

soulagement que n’en aurait produit un vol d’abeilles d’or. Dans son

esprit dégagé d’un épais brouillard, net comme un paysage en plein

soleil, des pensées trop sérieuses s’opposaient aux mots pour qu’il fût

en leur pouvoir de les disperser. La vue de Claude avait été le rayon

soudain grâce auquel s’était faite, un quart d’heure plus tôt, cette

illumination intérieure. Elle avait, en l’indignant, réveillé en lui son

principal grief contre Lola. Qu’un enfant qu’il savait vif, plein

d’intelligence, par animosité ou par caprice, fût injustement maltraité,

n’était-ce pas le méfait d’une âme si perfide qu’on la pouvait croire de

plain-pied avec toutes les ruses? Et, pour la première fois, timidement

encore, il soupçonnait sa maîtresse de duplicité, commençait à discerner

la part de l’intrigue dans le drame, patiemment agencé par elle, dont le

dénouement approchait. Certes, son amour même n’était pas atteint. Mais,

par l’effet révélateur d’un louche incident éclairant de biais certaines

ombres, la partie égoïste de sa nature subissait une crise de confiance.

«Réfléchissons, se disait-il, car, en somme, où vais-je? Un parti tel

que celui qu’on m’incite à prendre suppose une passion partagée. Ce

n’est qu’en plein accord de dévouement que nous surmonterons des

difficultés dont les premières nous attendent à deux pas d’ici. Que Lola

se dérobe, son but atteint, qu’elle me laisse seul aux prises avec une

vie dure, se bornant à me témoigner qu’elle en souffre et à me reprocher

aigrement mes efforts stériles, quel bonheur pourrai-je goûter en sa

compagnie? Non-seulement elle me rendra l’existence amère, mais encore

je finirai par me lasser d’elle. Combien alors je maudirai mon

emportement!» Ainsi raisonnait-il, supputant ses risques. Et à mesure

qu’il découvrait dans son lot futur de nouveaux motifs d’inquiétude, il

se prenait parallèlement à faire plus grand cas des biens qu’il

s’apprêtait à lui sacrifier. Sa maison lui paraissait un séjour exquis.

Certaines images dont sa mémoire conservait l’empreinte y brillaient

d’un éclat singulièrement frais.

Il obéissait malgré tout. Partagé, taciturne et pourtant docile. De même

qu’un jeune cheval dompté par la bride finit par la subir sans lutter

contre elle, il frémissait de se sentir à ce point mâté, mais se

soumettait à l’entrave. Le courage lui faisait défaut pour la rompre et

la certitude, profonde en lui, que toute tentative échouerait n’était

pas de nature à lui en donner. De plus, enfin conscient de sa turpitude,

à supposer que par un prodige d’énergie il parvînt à briser le funeste

frein, il tenait pour désormais frappé d’impuissance tout moyen dont il

viendrait à vouloir user pour se rapprocher de sa femme. Celle-ci

pardonnerait, mais n’oublierait pas. Affaibli par le temps, d’autres

soucis, le souvenir de l’outrage essuyé par elle resterait toujours

assez fort pour s’interposer rigoureusement entre sa fierté et ses

impulsions les plus vives. Et il se voyait, en conséquence, menant à la

Cagne une existence tolérée plutôt que chérie, à jamais victime de sa

faute, vieillissant dans une sorte de quarantaine.

Autant valait courir jusqu’au bout la chance! Certains défilés noirs

d’aspect, plus rébarbatifs à mesure que l’on s’y enfonce, aboutissent à

des paysages lumineux. La conduite de sa maîtresse lui semblait indigne,

mais n’en tirait-il pas de fausses conclusions, et un intérêt passionné,

pour garder ses droits, se fait-il faute de recourir à toutes les

bassesses? Au pis-aller, dans le choix qui s’offrait à lui, Lola

représentait l’élément douteux préférable à une déprimante certitude. En

outre, elle était là, elle ordonnait. Elle était donc en même temps le

parti facile. Son regard aurait brisé toute hésitation. Il n’était pas

jusqu’à la musique de ses phrases, déconcertant la volonté par sa

douceur même, charmant à la longue les scrupules, qui ne rendît

l’obéissance à peu près fatale.

Quand ils retournèrent dans la chambre de la jeune femme, le bagage de

Georges était prêt. L’institutrice alla délivrer Claude. Alors ils se

trouvèrent réunis tous trois et l’atmosphère entre eux devint si pesante

que l’enfant fut invité, au bout d’un instant, à se retirer avec ses

jouets dans la pièce voisine.

Tout n’était que silence dans la vieille maison. A peine, de loin en

loin, montait-il de l’office un bruit de vaisselle ou celui du hachoir

pilant une viande. Lola, pour se donner une contenance, avait tiré de

son sac à main un ouvrage auquel elle travaillait sans lever les yeux.

L’attention qu’elle y prêtait ne l’empêchait pas de parler, mais elle

aimait mieux, par prudence, éviter le regard de son amant, persuadée que

du choc de leurs prunelles pourrait soudain jaillir l’incident banal qui

compromettrait tout l’acquis. Arrivée à ce point de la phase critique où

il semblait qu’il n’y eût plus qu’à prendre patience pour la voir se

résoudre heureusement, elle éprouvait, la figure chaude et les mains

nerveuses, un peu de l’émotion d’une danseuse de corde dont l’existence

est à la merci d’un faux pas.

Son sourire déguisait mal cette appréhension, et chaque minute qui

s’écoulait la rendait plus vive.

Le soir commençait à tomber. Georges, près d’une fenêtre, accoudé

nonchalamment au bras d’un fauteuil, se sentait pénétré d’une tristesse

affreuse. Il comprenait que derrière lui s’effaçait un monde, voyait

approcher l’heure du départ et ne pouvait s’accoutumer à l’idée de

quitter son fils.

De la campagne environnante montaient des bruits clairs, jaillissaient,

les couvrant, de rauques appels, comme si, des quatre points de son

horizon, s’entre-croisaient les voix brisées d’un immense adieu. «Mon

dernier crépuscule! pensa-t-il en se laissant aller à l’alanguissement.

Peu de chance que jamais j’en puisse voir un autre descendre sur ma

terre et sur mes arbres! Ai-je été malheureux dans cette demeure? Et ne

serait-ce pas, d’aventure, une félicité trop unie que j’aurais confondue

avec l’infortune?» Les paroles de sa maîtresse, occupée à coudre,

tintaient monotones, abondantes, continuaient à l’étourdir comme un

bourdonnement. La pensée de Claude l’accablait. Il inspectait le ciel

d’un regard tenace, en homme qui s’attend presque à y lire un signe.

Le gris de l’ombre y refoulait toute la gamme des roses. Rien n’était

plus apaisé que ce firmament, plus propre à baigner l’âme de sérénité.

Cependant, à quelques fenêtres de la sienne, d’autres yeux le

contemplaient avec désespoir.

Denise, littéralement, se sentait mourir. L’avis jeté par son mari, son

furieux départ, puis le refus qu’elle lui prêtait de lui rendre Claude,

la surprenant en pleine agonie morale, l’avaient poignardée coup sur

coup. A la troisième de ces dures péripéties, comme un assassiné, dans

une convulsion, trouve encore le moyen d’allonger les bras, elle n’avait

fait qu’un bond jusqu’à sa porte. Puis elle était restée sur place, le

bouton en main. La pensée d’apparaître à l’horrible couple, la

perspective de se heurter à son entêtement et de se retirer sous un

outrage l’avaient, dans un éclair, glacée d’épouvante. Et elle était

revenue à sa chaise longue.

Là, son esprit avait pu bouillonner à l’aise. Car on ne saurait désigner

par un autre mot la nature du travail qui s’y était fait. Toute sa vie,

son mariage, la naissance de Claude, sa sourde mésentente avec Elpémor,

l’abandon progressif de celui-ci, enfin l’arrivée de Lola et les

cruelles étapes de son calvaire, se présentaient à elle en traits

fulgurants, lui donnant à déplorer avec la même fougue ses emportements

d’amoureuse, ses mortelles négligences d’épouse honnête et son manque de

fermeté envers l’intrigante. Par-dessus tout, un remords lui rongeait le

sein comme une goutte d’acide une brûlure: celui d’avoir été une mère

timide. Pour s’être dessaisie sur une injonction du plus personnel de

ses droits, il fallait que son devoir lui eût fait bien peur! Dieu l’en

punissait terriblement!

Et ne la frappait-il que pour ce motif? Quel bonheur avait-elle pu

sincèrement attendre d’une union contractée malgré son père? Elle se le

demandait avec amertume, mais sa douleur, sollicitée par d’autres

objets, ne s’arrêtait pas sur ce point: tout au plus l’effleurait-elle

pour gagner en force, comme un sauteur, du bout du pied, la planche

élastique.

Le présent l’accablait, le futur surtout dont la face incertaine et

toujours affreuse la faisait gémir d’épouvante. Ainsi, Georges, gagné,

s’apprêtait à fuir! Entre tant de délicats, de précieux trésors,

éprouvés par une expérience de dix ans, et les promesses perfides d’une

aventurière, c’était les promesses qu’il choisissait! Quelques heures,

et de son long séjour de maître obéi il ne resterait à la Cagne que les

vestiges! Son pas aurait cessé d’en frôler les dalles, sa mélancolie

d’en parfumer le discret silence! Que deviendrait-elle avec Claude?

Quelle existence frileuse connaîtraient-ils, cernés dans leur amour par

le chagrin et gênés comme un corps amputé d’un membre? Et comment, elle

si chétive, encore affaiblie, parviendrait-elle sans auxiliaire à guider

l’enfant? Lorsqu’elle tentait de concevoir leur état prochain, elle

pensait invinciblement à deux arbres, inégaux par la force et la

hauteur, perdus l’un contre l’autre au milieu d’une plaine et résignés,

quand l’ouragan ne vient pas les tordre, à subir une averse

ininterrompue. Alors, se détendant, elle fondait en larmes.

Une pendule, auprès d’elle, sonnait les heures. C’était la même qui

mesurait ses longues insomnies. Quelque tendresse avait fini par la lier

à ce frêle objet, confident presqu’animé de toutes ses souffrances. Elle

le consultait par instants. Il lui tardait immensément de revoir son

fils. A sept heures, elle s’inquiéta. Un peu plus tard, la femme de

chambre, venue aux ordres, l’informa que l’enfant se mettait à table

avec Mademoiselle et Monsieur.

La violence de sa peine en fut accrue, car elle dut rapprocher de son

abandon les sentiments qui persistaient dans le cœur de Georges. C’était

donc elle seule qu’il fuyait! Toujours attaché à son fils, il aimait

mieux se mutiler dans cette affection que d’endurer plus longtemps sa

présence, à elle! Quelle disgrâce lui valait d’être ainsi maudite? Elle

ne se révoltait plus, ne s’indignait plus, mais pleurait abondamment et

silencieusement dans son bras replié sur ses yeux. L’ombre, autour

d’elle, s’épaississait sans qu’elle y prît garde. Il se fit quelque

rumeur dans le vestibule, de confuses répliques s’échangèrent, puis des

pas résonnèrent dans l’escalier. Le repas avait pris fin, Claude allait

venir. Elle eut encore le courage d’essuyer ses larmes et de se jeter

sur la figure un nuage de poudre.

Un quart d’heure s’écoula. Denise, angoissée par les ténèbres, avait

allumé près de son lit une petite lampe basse. Et elle ne quittait plus

du regard la porte, persuadée à tout instant qu’elle allait s’ouvrir.

Mais que l’absence de Claude se prolongeait donc! L’oreille attentive au

moindre bruit, elle en avait surpris d’à peine perceptibles et, à

chacun, le cœur stoppé, tous les nerfs tendus, avait pensé que les

amants libéraient son fils. D’autres minutes passèrent, un nouveau quart

d’heure, ensuite un temps qu’elle mesura seconde par seconde sans en

contrôler la durée. Soudain, neuf coups tintèrent à l’église de Luynes.

Elle remarqua qu’un profond silence s’était fait, que toute l’aile

gauche de la maison paraissait dormir.

--Je dois me tromper, murmura-t-elle; Georges ne se couche pas à cette

heure-ci et Claude serait venu me dire bonsoir...

Cependant elle éprouvait un malaise physique qui n’était pas la

courbature que donne le chagrin.

Sa pensée s’acheva dans un cri d’horreur. Dressée d’un bond, les yeux

hagards, les bras étendus, elle voulut faire un pas, se sentit fléchir,

et retomba lourdement sur sa chaise longue.

Foudroyante et dévorante, tangible et totale, comme un serpent jaillit

d’un buisson d’épines et ne se laisse apercevoir, tant l’attaque est

prompte, que déjà roulé sur sa proie, la certitude venait de surgir en

elle qu’elle s’était abusée jusqu’à présent, que le fond vu de son

malheur n’était qu’une surface par rapport au fond réel qu’elle touchait

enfin, que Georges s’apprêtait à lui ravir Claude, que Lola,

vindicative, l’y encourageait, qu’ils le tenaient séquestré par

précaution et qu’ils l’emmèneraient avec eux le matin suivant.

Jamais comme à cette heure, dans cette solitude, elle n’avait eu le

sentiment de son impuissance. Et elle pensa, juste le temps de maudire

la Cagne, au secours qu’elle aurait trouvé dans une ville. Ici, toute

tentative courait à l’échec. Occuper l’escalier, barrer la porte, se

jeter sous la voiture quand elle partirait, autant de moyens propres à

retarder, non à faire échouer l’entreprise. Celle-ci, pour elle, avait

l’audace et surtout la force. Brusquement, son mari lui fit horreur:

n’était-ce pas lui qui réduirait ses dernières défenses et permettrait à

l’attentat de se consommer?

Denise le vit dressé contre elle, lui tordant les mains, l’écrasant du

genou contre une muraille, opposant aux vains efforts de son désespoir

son brillant visage impassible. Elle se représenta son âme à nu comme un

fumier pestilentiel où grouillaient des larves. Derrière ce personnage

présumé conduit, longtemps l’objet, malgré ses fautes, de tant

d’indulgence, et qu’elle venait d’apercevoir sous les traits d’un

monstre, même celui de Lola disparaissait: sa grimace était marquée de

moins d’infamie.

Il ne reprit toute sa valeur qu’un instant après, lorsque, distraite et

détournée du souci d’elle-même, sa pensée s’arrêta sur le sort de

Claude. Et sa fureur, alors, devint si grande que toute sa personne en

trembla. Une femme peut condamner, détester un homme, sa passion est

incomplète, elle ne hait qu’une femme. Car ce n’est que de son sexe, au

fond méprisé, que lui paraît pouvoir jaillir dans sa plénitude une

ignominie sans excuse. Denise en fit l’épreuve par son propre état, par

l’espèce de cauchemar qui s’empara d’elle et la précision du désir

qu’elle sentit monter. Un décor se forma, qu’elle ignorait. C’était

celui d’un salon bleu donnant sur un parc, décoré de miroirs et de

tableaux, où sa rivale se prélassait dans des robes de prix. Le regard

de l’impudente se fixait sur Claude qu’on apercevait dans un coin. Une

cruelle colère y flambait. L’enfant pâlissait, terrorisé. Et Denise,

folle de douleur, voyait clair en lui: comme des oiseaux d’un arbre où

l’on jette une pierre, le souvenir et le regret d’une enfance heureuse

s’enfuyaient de ses réflexions à tire-d’aile, tandis qu’il s’abattait,

proférant un cri, sous le coup sifflant d’une cravache.

Brusquement elle se leva, ouvrit un tiroir, y remua des écrins d’une

main fiévreuse, en retira le pistolet à crosse noire et plate qu’elle

avait reçu de son père.

La voici dans le corridor. Elle marche vite. Ses doigts, pourtant,

suivent la muraille pour guider son pas. Au fond de l’ombre, à gauche,

assez loin d’elle, un rai de lumière souligne une porte. C’est vers

cette clarté qu’elle se dirige.

Avant d’ouvrir, elle se tapit contre le chambranle; retenant sa

respiration, elle écoute.

Elpémor, à cette minute, disait à Lola:

--Non! non! J’ai réfléchi. Vous partirez seule. Je n’ai jamais été plus

sûr de manquer ma vie, mais quelque chose, au fond de moi, m’empêche de

vous suivre!

Denise reconnut la voix de Georges. Les paroles qu’il prononçait ne lui

parvinrent pas.

Elle vit une lampe, le lit défait, des mains étendues; puis comme une

suite de souffles courts dans un froid matin et elle pensa que ses

tympans allaient éclater sous le fracas, mêlé de cris, des détonations.

Alors elle jeta l’arme et courut chez Claude.

La porte était fermée intérieurement. Ses furieuses saccades

l’ébranlèrent. La résistance qu’elle lui offrait la rendit plus folle.

Elle la pressait de son genou, la heurtait du poing, et elle criait le

nom de Claude dans l’obscurité d’une voix pleine d’épouvante qui montait

sans cesse.

Les domestiques, en arrivant, la trouvèrent ainsi.

Lorsque l’un d’eux l’eut emportée en pleine crise nerveuse, doux comme

la plainte d’une jeune colombe, un sanglot perça. Ceux qui restaient se

dirigèrent vers cette mélopée et découvrirent, à peu près nue, les mains

rouges de sang, l’Impudente qui gémissait sur leur maître mort.

Décembre 1918-Juillet 1922.

ACHEVÉ D’IMPRIMER

LE 23 SEPTEMBRE 1923

PAR F. PAILLART A

ABBEVILLE (FRANCE).

L'impudente · 第 14 / 14 题