--Vraiment? A ce point-là? Oh! que c’est drôle! dit Lola qui, pleine
d’aigreur, se forçait à rire.
Georges la ramenait de la gare d’Aix. La veille, le surprenant en pleine
paix morale, alors que fatigué d’une promenade il se mettait à table
pour le dîner, un billet, retardé dans sa transmission, était venu lui
annoncer qu’elle était en route. Il en avait brièvement informé sa
femme.
--Comment! s’était écriée Denise, elle revient?
Il avait répondu un peu gêné:
--Elle ne comptait même pas rester si longtemps absente.
Puis, imposant à son visage un masque glacé, il avait achevé de dîner
sans lever les yeux et s’était retiré seul dans son cabinet.
Des sentiments contraires s’agitaient en lui. A la joie, qui
l’envahissait comme un fleuve, de revoir sa maîtresse à si bref délai,
s’opposait le souci non moins impérieux de l’accueil que ferait à
celle-ci sa femme. Par indolence et respect de sa quiétude, il s’était
jusqu’à ce jour, rien ne l’en pressant, sévèrement interdit d’y penser.
Et soudain, bousculé par les circonstances, voilà qu’il éprouvait à
considérer cette question le vertige de l’excursionniste novice
découvrant une faille. Deux parois de rocher verticales et lisses
allaient, lui semblait-il, demain se heurter. Quelle désagrégation
suivrait leur rencontre?
Son égoïsme frissonnait sous la vive menace. Et dans sa conscience même
il était troublé. Quantité de contingences dont il n’avait cure, que
férocement il dédaignait de considérer avant la longue séparation voulue
par Lola, sur le point de se reproduire toutes ensemble, lui
apparaissaient monstrueuses, et proprement pour Denise insupportables, à
présent qu’à la faveur de leur rapprochement il avait pénétré sans le
vouloir dans la sensibilité de celle-ci. Car autre chose est de savoir
qu’une souffrance existe et autre chose de l’avoir vue se manifester.
Alors, celui qui l’a causée, à moins d’être une brute, compare aux mille
effets de sa cruauté les raisons qu’il a eues d’être cruel: et rarement
conclut-il qu’il se peut absoudre.
Georges ne dormait pas, se levait tôt, se rendait à la gare presque avec
ennui. Lola sautait du train, désinvolte et fraîche. Il n’avait pas
encore les mains dans les siennes que déjà ses scrupules s’évaporaient,
que se dissipaient toutes ses craintes, qu’il n’était plus, courant à
elle, qu’un homme ébloui, secoué par la tendresse et le ravissement.
Elle aussi lui faisait fête sans hypocrisie. Et aussitôt dans la
voiture, en traversant Aix, elle se mettait en devoir de l’interroger,
impatiente de pressentir l’atmosphère morale qu’elle allait trouver à la
Cagne. Toute une partie, la plus récente, des lettres de Georges l’avait
laissée à cet égard dans l’incertitude. Elle devinait que bien des
choses lui étaient cachées, que certaines phrases, en apparence pleines
de détachement, étaient dictées à son amant par un sourd malaise, mais
se renfermait dans le silence, craignant, par une enquête, de tendre à
l’extrême les fils d’une situation délicate. Dès les premières questions
il s’épanouissait. Le regard appuyé sur sa maîtresse, un grand besoin
naissait en lui, éclatait bientôt, de la renseigner, de l’instruire, de
fortifier sans retard leur nouvelle alliance par une connaissance
partagée des manœuvres qui s’étaient dessinées contre elle. Et il en
retraçait fidèlement la suite, en décrivait avec un feu de sincérité
toutes les circonstances, toutes les phases, montrant Denise dans ses
attaques d’autant plus hardie que son espoir prenait racine et
s’affermissait.
Lola l’écoutait avidement. Quelquefois, aux détails les plus imprévus,
une exclamation de surprise lui venait aux lèvres.
--Mais enfin, finit-elle par s’écrier, si j’étais restée absente une
semaine de plus, je vous retrouvais dans son lit!
--La couverture était faite, répondit Georges.
--Ah! soupira-t-elle, que vous êtes faible!
Il la sentait déjà toute prête à gronder. Pourtant elle se contint, lui
sourit même, ne voulant pas qu’en plein accès de confiance heureuse il
pût regretter sa franchise.
--Et Claude? demanda-t-elle sur un ton sec, tandis que son visage et
toute sa personne s’imprégnaient brusquement de sévérité. Vous semblez
perdre de vue qu’il m’occupe aussi. Que devient-il au milieu de vos
roucoulements?
--Je l’ai fait travailler tous les matins.
--Et il vous obéit?
--Comme à vous-même.
--Vous avez donc usé de la manière forte?
Il se contenta de répondre négativement.
--Alors, je vois d’ici ce qu’il peut donner! Joli bilan! conclut-elle en
haussant l’épaule. Une femme qui se figure vous avoir repris et un
enfant livré près d’elle à tous ses caprices. Comme il est temps que je
revienne pour mettre un peu d’ordre!
Les révélations de son amant l’avaient édifiée. Persuadée qu’elle
courait au-devant d’une lutte, elle se rengorgea, se cambra, vaniteuse
comme ces coqs qui lissent leur plumage avant d’affronter l’adversaire.
On n’aurait pu lire sur son visage la trace d’un souci, ni dans son
regard une expression qui ne fût celle de la plus sereine volonté.
Georges la contemplait avec amour. Telle elle était partie, telle elle
rentrait, n’ayant perdu, au cours de sa longue absence, aucun des
éléments de fascination qui la lui rendaient si précieuse. Maintenant,
attentive à la campagne d’Aix, elle évoquait à voix chantante, avec des
mots fins, les souvenirs pleins de douceur qu’elle en avait eu: et le
jeune homme, sans l’écouter, observait ses lèvres, trouvant délicieux de
l’entendre et se sentant caressé par ses paroles comme si chacune
directement s’appliquait à lui.
Personne, devant le seuil, ne les attendait. Seul, le jardinier les
salua. Les chambres dormaient toutes derrière leurs persiennes et le
dallage du vestibule, quand ils le foulèrent, rendit sous leurs pas un
son morne. Ils gagnèrent la salle à manger. Mais aucune collation n’y
était servie.
--Voilà, dit la jeune femme, qui commence bien!
Georges sonna.
--Le déjeuner de Mademoiselle devrait être ici! jeta-t-il d’une voix
sèche à la cuisinière.
Celle-ci les regardait, interloquée.
--Il faut le temps, dit-elle, que je le prépare... Madame ne m’a pas
donné d’ordres.
Elle sortie, les amants se cherchèrent des yeux, en proie à l’inquiétude
des cœurs possédés lorsque sur leur chemin se dresse un obstacle. Lola,
s’étant reprise, haussa l’épaule.
--Si nous avions, déclara-t-elle, un peu réfléchi, nous nous serions
attendus à cette réception! Je monte chez moi. J’ai besoin de me
rafraîchir le visage plus que je n’ai faim.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’elle redescendit.
--Je vous donne à deviner, dit-elle en pouffant, dans quel état je viens
de trouver ma chambre?
Georges fit signe qu’il l’ignorait.
--Les rideaux fermés, les housses mises, le tapis roulé contre un des
murs, le lit sans un drap! Du reste, il m’a suffi d’une brève inspection
pour m’assurer qu’elle n’avait pas été balayée depuis mon départ.
--C’est odieux! gronda-t-il en serrant les poings.
--Pas du tout! Au contraire, je trouve ça très drôle!
Elle se forçait à rire, mortifiée, rageuse, pour amortir par sa gaieté
dans l’esprit de Georges l’effet de l’affront qu’elle subissait, car le
malaise de celui-ci était évident et rien ne pouvait être plus nuisible
au respect d’un homme tel que lui que d’en voir l’objet bravé avec
insolence.
--Je me demande où nous allons! finit-il par dire, comme écrasé,
maintenant qu’il réfléchissait, par cette offensive imprévue.
--A une partie délicate, répondit-elle, mais qu’il faudra qu’on joue
serré pour gagner sur nous!
Elle était redevenue la volonté même, ne songeait plus, par son
attitude, ses propos, qu’à galvaniser l’énergie de son faible amant.
Aucun plan dans son esprit ne se dessinait. Loin de la stimuler à cette
heure critique, la situation lui apparaissait sans issue. Mais elle
comptait un peu sur les circonstances, beaucoup sur son audace et sur
son sang-froid.
Du cabinet de travail, où ils se rendirent, ils voyaient se dérouler
devant eux la terrasse déserte. L’ombre du marronnier frissonnait à
peine. Et tel était le silence de toute la maison qu’ils auraient pu
raisonnablement s’y croire seuls. L’impression était gênante, Lola le
sentit, et elle essaya par ses caresses d’en préserver Georges, comme on
couvre d’un châle un convalescent pour lui éviter la fraîcheur. Il
l’écoutait lui raconter son séjour au loin, se troublait quand, élevant
à dessein la voix, elle le gourmandait sur ses lettres. Le plus commun
des artifices le trouvait docile. D’ardents baisers les unissaient, des
querelles fusaient, la réciproque évocation de leurs impatiences les
rapprochait front contre front, joints par tous leurs doigts. Lui par
lâcheté, elle par prudence, ils atteignirent le moment de se mettre à
table sans avoir abordé l’inquiétant sujet qui les occupait avant tout.
Le couvert n’était dressé que pour deux personnes. La femme de chambre
annonça comme ils s’asseyaient:
--Madame fait prévenir Monsieur qu’elle déjeunera dans sa chambre et
qu’elle garde avec elle M. Claude.
Lola s’attendait à cette nouvelle. Elle l’accueillit, les paupières
basses, d’un sourire glacé. Mais Georges en éprouva de l’irritation.
Toute expression d’une volonté mordant sur la sienne, dérangeant ses
combinaisons, ses calculs, le jetait sur-le-champ dans une froide
colère; et, à cause de la présence de la domestique, sa maîtresse se
trouvait sans action sur lui. De temps en temps, comme on s’efforce
d’animer un enfant boudeur avec l’espoir de le ressaisir peu à peu, elle
se bornait à le cingler de son dur regard pour lui arracher une parole.
Lorsqu’ils demeurèrent seuls, le café servi:
--Ne nous trouvez-vous pas, demanda-t-elle, assez ridicules, et
désirez-vous ajouter par votre attitude aux raisons de rire de l’office?
--Question sans intérêt! répondit Georges. Ce que peut penser l’office
m’est indifférent.
Il s’était exprimé sur un ton bourru.
--Voilà un air et une chanson bien nouveaux pour moi! observa la jeune
femme d’une voix paisible, en le dévisageant, la tête dans ses mains.
Sans doute allait-il répliquer, et avec un autre accent, par de sottes
excuses, déjà repris à l’artifice des yeux immobiles resplendissant
comme des étoiles dans la face d’albâtre, lorsque soudain la femme de
chambre, entrant sans frapper, l’informa que Denise l’attendait chez
elle.
Il dut faire un effort pour cacher son trouble et Lola elle-même
tressaillit.
--Que vais-je lui dire? murmura-t-il, les sourcils froncés.
--Ce qu’il vous plaira. Je vous laisse libre!
--Si je n’y allais pas?
--Vous auriez l’air de redouter une explication.
Elle se leva, vint appuyer sa joue contre celle de Georges et, promenant
ses doigts aigus sur le front plissé:
--Nous avons retardé l’instant critique, mais voici que les
circonstances nous l’imposent. Si vraiment vous m’aimez, comme je le
crois, il faut être, mon chéri, résolu à tout!
--Ce qui signifie? demanda-t-il.
--Que le souci de notre amour doit seul vous guider dans le choix du
parti que vous allez prendre... Souvent, ajouta-t-elle avec un sourire,
je vous ai représenté comme la pire des choses une solution qui nous
réduirait, faute d’argent, à nous accommoder d’un état médiocre. C’était
surtout par lâcheté que je m’inquiétais. Aujourd’hui, je vous supplie de
compter sans moi: à quelque épreuve que nous conduise votre décision, je
saurai la subir avec courage.
--Merci! dit-il en se levant. Vous êtes délicieuse!
Le baiser qu’elle lui donna le brûlait encore lorsqu’il pénétra chez sa
femme.
Denise reposait sur une chaise longue, les mains inoccupées, la face
pâle et triste. Claude, installé près d’elle, jouait avec des cubes. Sur
un signe de sa mère, il sortit.
Alors Denise regarda Georges et dit simplement:
--Je t’ai fait demander de venir me voir parce que je désirais connaître
tes intentions.
Il s’attendait à quelque éclat, injure ou prière, dont la violence
aurait provoqué la sienne. Cet accueil imprévu le déconcerta. Un instant
désarmé par sa douceur, il ne put que murmurer sur un ton maussade:
--De quelles intentions veux-tu parler?
--J’ai reçu, dit Denise, un coup terrible! Oui, prononça-t-elle avec
conviction, si stupide que cela puisse te paraître, je croyais mon
martyre enfin terminé. Tu semblais prendre intérêt aux études de Claude,
tu me supportais sans aigreur. Il a fallu la lettre d’hier soir pour
m’ouvrir les yeux.
--Elle m’a surpris, balbutia-t-il, autant que toi-même.
--Pas de la même façon, dans tous les cas! Au surplus, c’est un détail
qui importe peu. La question que je te pose, la seule qui m’occupe, est
celle-ci: quand mets-tu à la porte Mlle Dimbre?
L’expression employée fit effet sur Georges.
--Mlle Dimbre tient à moi par des liens trop forts, articula-t-il
rageusement, pour que je tolère qu’en ma présence tu te permettes de la
traiter comme une domestique!
--Elle n’est, pour moi, pas autre chose, répliqua Denise; ou, du moins,
j’aime encore mieux lui donner ce nom que certains autres plus blessants
et tout aussi justes.
Son intention de braver Georges était manifeste. Et soudain, devant
cette femme qui osait lutter, mais qu’il savait, au fond, si faible et
si lâche, il prétendit, par l’impudence, avoir raison d’elle. Se carrant
dans un fauteuil et croisant les jambes:
--Domestique ou putain, déclara-t-il, Mlle Dimbre est à la Cagne par ma
volonté et elle continuera de l’habiter aussi longtemps qu’il me
conviendra qu’elle y reste!
--Excepté, dit Denise, si je l’en chasse! Car enfin tu n’es pas le seul
maître ici!
A son tour, elle s’animait, se piquait au jeu.
--Il ne faudrait pas l’oublier! J’ai pu mettre mon bonheur et mon
orgueil même à m’y effacer derrière toi. Je ne demande qu’à continuer,
si tu le permets. Mais si, dans ta fureur, sans égards pour nous, tu
t’es juré de déshonorer cette maison, je saurai me souvenir qu’elle
m’appartient.
--C’est cela! jeta-t-il d’une voix stridente. Et que j’y vis depuis dix
ans grâce à tes largesses!
--Georges, comment peux-tu me parler ainsi?
--C’est un droit que ton argent ne me retire pas! Me prends-tu pour un
sot, poursuivit-il, s’excitant à mesure qu’il savait plus fausses les
accusations qu’il portait, et crois-tu que je me fasse la moindre
illusion sur tes sentiments véritables?
--Je n’en ai pas de deux espèces, répliqua Denise. Tout le dévouement,
tout l’amour que je puis offrir vous ont toujours appartenu à Claude et
à toi.
--Air connu! dit-il.
Et il feignit, se renversant, la main gauche levée, de pincer les nerfs
d’une guitare.
Mais déjà la colère renaissait en lui.
--Mieux vaut, d’ailleurs, une fois pour toutes, découvrir nos âmes et
nous expliquer brutalement! A l’origine de notre union, tu le sais comme
moi, il n’y a eu que ton désir et ma pauvreté. Celle-ci craignait la
lutte, et elle s’est vendue. Depuis lors, me considérant comme ton bien,
indifférente à ma froideur la moins déguisée, tu ne t’es jamais plus
occupée de mes aspirations, de mes goûts, que de ceux d’un animal
domestique mangeant à sa faim. N’avais-tu pas donné l’argent pour me
rendre heureux? Etait-ce ta faute si, capricieux, bâti comme personne,
j’estimais insuffisants, même offerts par toi, les plaisirs de la
digestion et du lit? On ne tient pas, pendant dix ans, le rôle de
victime avec un naturel plus parfait! A te voir n’opposer à mes
impatiences que résignation, que douceur, moi-même j’avais fini par me
croire un monstre. Mais aujourd’hui que la chaîne te paraît tendue,
craignant tout à coup qu’elle ne se rompe, tu renonces violemment à
l’hypocrisie: alors tu sais te redresser, me montrer la niche, et le
seul mot que t’inspire la situation est pour me rappeler ma dette envers
toi!
Denise écoutait atterrée. A chacun des outrages qui se succédaient, elle
se sentait plus incapable de dire un mot pour en arrêter l’effusion. Par
l’altération de son visage, le son de sa voix, son mari lui faisait
l’effet d’un fou. Elle était pénétrée d’une douleur immense; mais,
dilatés par la stupeur, ses yeux restaient secs, et ses traits, comme si
son cœur eût cessé de battre, n’accusaient aucune réaction.
Georges fixait sur elle un regard haineux. Pareil aux fauves dont les
instincts ont longtemps dormi et que la vue d’une goutte de sang incite
au carnage, le spectacle de sa femme, confondue, brisée, accroissait son
désir de dévastation. Soudain, pour l’achever, d’une voix sarcastique:
--Sois sans inquiétude! lança-t-il. Ta vertueuse demeure, un instant
souillée, va pouvoir être purifiée de la cave aux combles. Demain, à
cette heure-ci, nous l’aurons quittée!
La nouvelle eut sur Denise l’action d’un fer chaud.
--Georges! s’écria-t-elle.
Il s’était enfui. Comme il traversait le palier, il entendit ouvrir une
porte avec précaution et vit Lola qui, de sa chambre, lui faisait signe.
--Eh! bien? demanda-t-elle lorsqu’il l’eut rejointe.
Il lui raconta l’entrevue: mais, par crainte d’être blâmé s’il avouait
sa fougue, avec plus de prudence que de franchise, se donnant comme de
sang-froid durant toute la scène, montrant Denise inébranlable jusqu’à
la fin dans son exigence d’une rupture.
--Mieux vaut tard que jamais! dit la jeune femme. Elle aura mis du temps
à se révolter!
Déjà, son parti pris, trop adroite pour se soucier uniquement
d’elle-même, par toutes sortes de caresses et de séductions elle
s’appliquait à étourdir son docile amant. L’entreprise ne demandait pas
grand effort. S’adressant à une tête chaude de rancune, Lola sentait
répondre à sa moindre avance les audaces d’une bouche passionnée. Peu à
peu, l’ivresse la gagna. La certitude montait en elle d’une victoire si
nette qu’elle n’avait rien imaginé de plus concluant. Et soudain elle
s’écria, transportée d’orgueil:
--A lutter contre moi, on est sûr de perdre! J’ai fait connaître ici ma
volonté, je l’imposerai jusqu’au bout!
--Oui, dit-il sans bien comprendre et par soumission.
Sautant de ses genoux, elle lui prit la main, le conduisit jusqu’à la
porte masquée d’indienne qui faisait communiquer sa chambre avec celle
de Claude.
--Regardez! dit-elle en l’ouvrant.
Les persiennes étaient fermées, la pièce semblait vide. Georges ne
distingua qu’au bout d’un instant son fils agenouillé dans un coin plein
d’ombre, les poignets réunis par une courroie, le visage tourné vers le
mur.
Un vif mécontentement altéra ses traits. Il faillit s’écrier: «Quelle
maladresse!» Mais les doigts de la jeune femme étreignaient les siens
et, sans qu’elle dît un mot, comme pour le dompter, ils se resserrèrent
sur leur prise.
--Qu’il bronche! menaça-t-elle en se retirant. Je commence par le
fouetter de la bonne manière et je le remets dans cette position
jusqu’au soir!
La phrase était moins dite pour terrifier Claude que pour en imposer à
Georges hésitant. Certaine de son pouvoir, ainsi qu’un malfaiteur, pour
le mieux tenir, exige d’un complice timide qu’il s’engage, elle désirait
qu’il approuvât sa dernière vengeance. Quand son amant l’avait quittée,
vingt minutes plus tôt, elle avait, montant chez elle, rencontré dans
l’escalier le petit garçon à l’instant congédié par sa mère. Il était
devenu écarlate en l’apercevant, avait baisé la main qu’elle lui tendait
et répondu d’une voix tremblante à ses sèches questions.
--Ne vous ai-je pas habitué à la politesse? Ne saviez-vous pas que
j’étais de retour depuis ce matin? lui avait-elle demandé sans
préambule.
--Si, Mademoiselle.
--Comment donc se fait-il que, le sachant, vous ne m’ayez pas donné
signe de vie?
--Maman me gardait dans sa chambre.
--Et vous avez pu croire, petit nigaud, que je supporterais une telle
insolence alors que j’ai tout fait pour vous rendre aimable?
Il avait balbutié quelques excuses.
--C’est bien! Passez devant: je vous accompagne.
Aussitôt chez elle, sans pourtant le frapper, par crainte de ses cris,
elle l’avait fait agenouiller dans un angle obscur, puis, arrachant une
des sangles de sa valise, était revenue lui en lier étroitement les
mains.
--Une heure de pénitence! lui avait-elle dit. Une autre fois, vous vous
rappellerez que j’existe.
Aucun dessein de faire tourner cette rapide violence à la confusion
d’une rivale ne l’avait animée dans l’exécution. Simplement, impuissante
à punir Denise et rencontrant son élève comme elle en souffrait, elle
avait, sous un prétexte aussitôt trouvé, déchargé sur lui sa colère. Ce
n’était que par la suite, en attendant Georges, qu’elle s’était avisée
du parti cruel dont l’occasion lui était conjointement offerte.
--N’avais-je pas raison de vous dire que ma volonté devrait être subie
jusqu’au bout? interrogea-t-elle sur le ton le plus orgueilleux
lorsqu’elle se retrouva seule avec Elpémor. A cette heure-ci, votre
femme doit attendre Claude. Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle le reverra.
--Quand comptez-vous le lui rendre? demanda-t-il.
--Avant notre départ, demain matin. Je ne me tiendrai qu’alors pour
libérée des fonctions dont vous avez bien voulu m’investir.
Une révérence accompagna ces dernières paroles.
--Mais, murmura Georges, heureux de se rabattre sur un détail pour
éviter de traiter la question à fond, ne pouviez-vous vous contenter de
retenir Claude sans lui infliger une punition qu’il ne mérite pas?
--Comment, protesta-t-elle, qu’il ne mérite pas? Un enfant qui fait
preuve d’impertinence au point de ne pas venir me saluer!
--C’est à sa mère qu’en revient uniquement la faute.
--Faudrait-il donc aussi que je lui offrisse des pastilles si elle lui
avait ordonné de cracher sur moi? s’écria la jeune femme en se
redressant. Mille regrets! Ma justice est moins sotte personne!
Elle ajouta, haussant l’épaule, avec un rire sec:
--Au surplus, rassurez-vous! Il en a vu d’autres! Quelques quarts
d’heure d’une pénitence méritée ou non ne valent pas qu’il en soit si
longtemps parlé. Nous avons pour le moment autre chose à faire. Et
d’abord vos malles!
Sans laisser à son amant le temps d’une réplique, elle le dérangea pour
passer et se rendit dans sa chambre, où il la suivit. A peine y
étaient-ils que la femme de chambre parut, demandant, de la part de
Denise, que le petit garçon lui fût immédiatement renvoyé.
Georges regarda sa maîtresse.
--Dites à Madame que M. Claude est avec Monsieur, répondit la dure fille
sans s’émouvoir, et que Monsieur, jusqu’à nouvel avis, désire le garder.
Cependant, par prudence, la servante sortie, elle traversa de nouveau le
corridor, alla fermer intérieurement la porte de Claude, puis condamna
la sienne et en prit la clé.
--Ainsi, dit-elle en revenant, nous serons tranquilles!
Elpémor ne parut pas avoir entendu. De son armoire à glace largement
ouverte, il tirait une par une les pièces de son linge et les apportait
sur son lit. Ses gestes, sa démarche et son expression trahissaient un
mécontentement résigné. Lola s’en rendit compte aussitôt assise,
attribua sans hésiter cet état d’esprit à l’excessive intransigeance
dont elle faisait preuve et pensa un instant à relâcher Claude. Mais
elle se dit qu’une concession serait mal venue, l’autorité qu’il lui
faudrait dans les dernières heures ne pouvant qu’en être ébranlée.
Alors, elle essaya, pour le ressaisir, d’intéresser son amant à leur vie
future: le choix qu’elle savait faire de certains détails la parait d’un
lustre attrayant.
Rien, cependant, ne parvenait à captiver Georges. Les paroles
bourdonnaient à ses oreilles sans lui donner plus de confiance ou de
soulagement que n’en aurait produit un vol d’abeilles d’or. Dans son
esprit dégagé d’un épais brouillard, net comme un paysage en plein
soleil, des pensées trop sérieuses s’opposaient aux mots pour qu’il fût
en leur pouvoir de les disperser. La vue de Claude avait été le rayon
soudain grâce auquel s’était faite, un quart d’heure plus tôt, cette
illumination intérieure. Elle avait, en l’indignant, réveillé en lui son
principal grief contre Lola. Qu’un enfant qu’il savait vif, plein
d’intelligence, par animosité ou par caprice, fût injustement maltraité,
n’était-ce pas le méfait d’une âme si perfide qu’on la pouvait croire de
plain-pied avec toutes les ruses? Et, pour la première fois, timidement
encore, il soupçonnait sa maîtresse de duplicité, commençait à discerner
la part de l’intrigue dans le drame, patiemment agencé par elle, dont le
dénouement approchait. Certes, son amour même n’était pas atteint. Mais,
par l’effet révélateur d’un louche incident éclairant de biais certaines
ombres, la partie égoïste de sa nature subissait une crise de confiance.
«Réfléchissons, se disait-il, car, en somme, où vais-je? Un parti tel
que celui qu’on m’incite à prendre suppose une passion partagée. Ce
n’est qu’en plein accord de dévouement que nous surmonterons des
difficultés dont les premières nous attendent à deux pas d’ici. Que Lola
se dérobe, son but atteint, qu’elle me laisse seul aux prises avec une
vie dure, se bornant à me témoigner qu’elle en souffre et à me reprocher
aigrement mes efforts stériles, quel bonheur pourrai-je goûter en sa
compagnie? Non-seulement elle me rendra l’existence amère, mais encore
je finirai par me lasser d’elle. Combien alors je maudirai mon
emportement!» Ainsi raisonnait-il, supputant ses risques. Et à mesure
qu’il découvrait dans son lot futur de nouveaux motifs d’inquiétude, il
se prenait parallèlement à faire plus grand cas des biens qu’il
s’apprêtait à lui sacrifier. Sa maison lui paraissait un séjour exquis.
Certaines images dont sa mémoire conservait l’empreinte y brillaient
d’un éclat singulièrement frais.
Il obéissait malgré tout. Partagé, taciturne et pourtant docile. De même
qu’un jeune cheval dompté par la bride finit par la subir sans lutter
contre elle, il frémissait de se sentir à ce point mâté, mais se
soumettait à l’entrave. Le courage lui faisait défaut pour la rompre et
la certitude, profonde en lui, que toute tentative échouerait n’était
pas de nature à lui en donner. De plus, enfin conscient de sa turpitude,
à supposer que par un prodige d’énergie il parvînt à briser le funeste
frein, il tenait pour désormais frappé d’impuissance tout moyen dont il
viendrait à vouloir user pour se rapprocher de sa femme. Celle-ci
pardonnerait, mais n’oublierait pas. Affaibli par le temps, d’autres
soucis, le souvenir de l’outrage essuyé par elle resterait toujours
assez fort pour s’interposer rigoureusement entre sa fierté et ses
impulsions les plus vives. Et il se voyait, en conséquence, menant à la
Cagne une existence tolérée plutôt que chérie, à jamais victime de sa
faute, vieillissant dans une sorte de quarantaine.
Autant valait courir jusqu’au bout la chance! Certains défilés noirs
d’aspect, plus rébarbatifs à mesure que l’on s’y enfonce, aboutissent à
des paysages lumineux. La conduite de sa maîtresse lui semblait indigne,
mais n’en tirait-il pas de fausses conclusions, et un intérêt passionné,
pour garder ses droits, se fait-il faute de recourir à toutes les
bassesses? Au pis-aller, dans le choix qui s’offrait à lui, Lola
représentait l’élément douteux préférable à une déprimante certitude. En
outre, elle était là, elle ordonnait. Elle était donc en même temps le
parti facile. Son regard aurait brisé toute hésitation. Il n’était pas
jusqu’à la musique de ses phrases, déconcertant la volonté par sa
douceur même, charmant à la longue les scrupules, qui ne rendît
l’obéissance à peu près fatale.
Quand ils retournèrent dans la chambre de la jeune femme, le bagage de
Georges était prêt. L’institutrice alla délivrer Claude. Alors ils se
trouvèrent réunis tous trois et l’atmosphère entre eux devint si pesante
que l’enfant fut invité, au bout d’un instant, à se retirer avec ses
jouets dans la pièce voisine.
Tout n’était que silence dans la vieille maison. A peine, de loin en
loin, montait-il de l’office un bruit de vaisselle ou celui du hachoir
pilant une viande. Lola, pour se donner une contenance, avait tiré de
son sac à main un ouvrage auquel elle travaillait sans lever les yeux.
L’attention qu’elle y prêtait ne l’empêchait pas de parler, mais elle
aimait mieux, par prudence, éviter le regard de son amant, persuadée que
du choc de leurs prunelles pourrait soudain jaillir l’incident banal qui
compromettrait tout l’acquis. Arrivée à ce point de la phase critique où
il semblait qu’il n’y eût plus qu’à prendre patience pour la voir se
résoudre heureusement, elle éprouvait, la figure chaude et les mains
nerveuses, un peu de l’émotion d’une danseuse de corde dont l’existence
est à la merci d’un faux pas.
Son sourire déguisait mal cette appréhension, et chaque minute qui
s’écoulait la rendait plus vive.
Le soir commençait à tomber. Georges, près d’une fenêtre, accoudé
nonchalamment au bras d’un fauteuil, se sentait pénétré d’une tristesse
affreuse. Il comprenait que derrière lui s’effaçait un monde, voyait
approcher l’heure du départ et ne pouvait s’accoutumer à l’idée de
quitter son fils.
De la campagne environnante montaient des bruits clairs, jaillissaient,
les couvrant, de rauques appels, comme si, des quatre points de son
horizon, s’entre-croisaient les voix brisées d’un immense adieu. «Mon
dernier crépuscule! pensa-t-il en se laissant aller à l’alanguissement.
Peu de chance que jamais j’en puisse voir un autre descendre sur ma
terre et sur mes arbres! Ai-je été malheureux dans cette demeure? Et ne
serait-ce pas, d’aventure, une félicité trop unie que j’aurais confondue
avec l’infortune?» Les paroles de sa maîtresse, occupée à coudre,
tintaient monotones, abondantes, continuaient à l’étourdir comme un
bourdonnement. La pensée de Claude l’accablait. Il inspectait le ciel
d’un regard tenace, en homme qui s’attend presque à y lire un signe.
Le gris de l’ombre y refoulait toute la gamme des roses. Rien n’était
plus apaisé que ce firmament, plus propre à baigner l’âme de sérénité.
Cependant, à quelques fenêtres de la sienne, d’autres yeux le
contemplaient avec désespoir.
Denise, littéralement, se sentait mourir. L’avis jeté par son mari, son
furieux départ, puis le refus qu’elle lui prêtait de lui rendre Claude,
la surprenant en pleine agonie morale, l’avaient poignardée coup sur
coup. A la troisième de ces dures péripéties, comme un assassiné, dans
une convulsion, trouve encore le moyen d’allonger les bras, elle n’avait
fait qu’un bond jusqu’à sa porte. Puis elle était restée sur place, le
bouton en main. La pensée d’apparaître à l’horrible couple, la
perspective de se heurter à son entêtement et de se retirer sous un
outrage l’avaient, dans un éclair, glacée d’épouvante. Et elle était
revenue à sa chaise longue.
Là, son esprit avait pu bouillonner à l’aise. Car on ne saurait désigner
par un autre mot la nature du travail qui s’y était fait. Toute sa vie,
son mariage, la naissance de Claude, sa sourde mésentente avec Elpémor,
l’abandon progressif de celui-ci, enfin l’arrivée de Lola et les
cruelles étapes de son calvaire, se présentaient à elle en traits
fulgurants, lui donnant à déplorer avec la même fougue ses emportements
d’amoureuse, ses mortelles négligences d’épouse honnête et son manque de
fermeté envers l’intrigante. Par-dessus tout, un remords lui rongeait le
sein comme une goutte d’acide une brûlure: celui d’avoir été une mère
timide. Pour s’être dessaisie sur une injonction du plus personnel de
ses droits, il fallait que son devoir lui eût fait bien peur! Dieu l’en
punissait terriblement!
Et ne la frappait-il que pour ce motif? Quel bonheur avait-elle pu
sincèrement attendre d’une union contractée malgré son père? Elle se le
demandait avec amertume, mais sa douleur, sollicitée par d’autres
objets, ne s’arrêtait pas sur ce point: tout au plus l’effleurait-elle
pour gagner en force, comme un sauteur, du bout du pied, la planche
élastique.
Le présent l’accablait, le futur surtout dont la face incertaine et
toujours affreuse la faisait gémir d’épouvante. Ainsi, Georges, gagné,
s’apprêtait à fuir! Entre tant de délicats, de précieux trésors,
éprouvés par une expérience de dix ans, et les promesses perfides d’une
aventurière, c’était les promesses qu’il choisissait! Quelques heures,
et de son long séjour de maître obéi il ne resterait à la Cagne que les
vestiges! Son pas aurait cessé d’en frôler les dalles, sa mélancolie
d’en parfumer le discret silence! Que deviendrait-elle avec Claude?
Quelle existence frileuse connaîtraient-ils, cernés dans leur amour par
le chagrin et gênés comme un corps amputé d’un membre? Et comment, elle
si chétive, encore affaiblie, parviendrait-elle sans auxiliaire à guider
l’enfant? Lorsqu’elle tentait de concevoir leur état prochain, elle
pensait invinciblement à deux arbres, inégaux par la force et la
hauteur, perdus l’un contre l’autre au milieu d’une plaine et résignés,
quand l’ouragan ne vient pas les tordre, à subir une averse
ininterrompue. Alors, se détendant, elle fondait en larmes.
Une pendule, auprès d’elle, sonnait les heures. C’était la même qui
mesurait ses longues insomnies. Quelque tendresse avait fini par la lier
à ce frêle objet, confident presqu’animé de toutes ses souffrances. Elle
le consultait par instants. Il lui tardait immensément de revoir son
fils. A sept heures, elle s’inquiéta. Un peu plus tard, la femme de
chambre, venue aux ordres, l’informa que l’enfant se mettait à table
avec Mademoiselle et Monsieur.
La violence de sa peine en fut accrue, car elle dut rapprocher de son
abandon les sentiments qui persistaient dans le cœur de Georges. C’était
donc elle seule qu’il fuyait! Toujours attaché à son fils, il aimait
mieux se mutiler dans cette affection que d’endurer plus longtemps sa
présence, à elle! Quelle disgrâce lui valait d’être ainsi maudite? Elle
ne se révoltait plus, ne s’indignait plus, mais pleurait abondamment et
silencieusement dans son bras replié sur ses yeux. L’ombre, autour
d’elle, s’épaississait sans qu’elle y prît garde. Il se fit quelque
rumeur dans le vestibule, de confuses répliques s’échangèrent, puis des
pas résonnèrent dans l’escalier. Le repas avait pris fin, Claude allait
venir. Elle eut encore le courage d’essuyer ses larmes et de se jeter
sur la figure un nuage de poudre.
Un quart d’heure s’écoula. Denise, angoissée par les ténèbres, avait
allumé près de son lit une petite lampe basse. Et elle ne quittait plus
du regard la porte, persuadée à tout instant qu’elle allait s’ouvrir.
Mais que l’absence de Claude se prolongeait donc! L’oreille attentive au
moindre bruit, elle en avait surpris d’à peine perceptibles et, à
chacun, le cœur stoppé, tous les nerfs tendus, avait pensé que les
amants libéraient son fils. D’autres minutes passèrent, un nouveau quart
d’heure, ensuite un temps qu’elle mesura seconde par seconde sans en
contrôler la durée. Soudain, neuf coups tintèrent à l’église de Luynes.
Elle remarqua qu’un profond silence s’était fait, que toute l’aile
gauche de la maison paraissait dormir.
--Je dois me tromper, murmura-t-elle; Georges ne se couche pas à cette
heure-ci et Claude serait venu me dire bonsoir...
Cependant elle éprouvait un malaise physique qui n’était pas la
courbature que donne le chagrin.
Sa pensée s’acheva dans un cri d’horreur. Dressée d’un bond, les yeux
hagards, les bras étendus, elle voulut faire un pas, se sentit fléchir,
et retomba lourdement sur sa chaise longue.
Foudroyante et dévorante, tangible et totale, comme un serpent jaillit
d’un buisson d’épines et ne se laisse apercevoir, tant l’attaque est
prompte, que déjà roulé sur sa proie, la certitude venait de surgir en
elle qu’elle s’était abusée jusqu’à présent, que le fond vu de son
malheur n’était qu’une surface par rapport au fond réel qu’elle touchait
enfin, que Georges s’apprêtait à lui ravir Claude, que Lola,
vindicative, l’y encourageait, qu’ils le tenaient séquestré par
précaution et qu’ils l’emmèneraient avec eux le matin suivant.
Jamais comme à cette heure, dans cette solitude, elle n’avait eu le
sentiment de son impuissance. Et elle pensa, juste le temps de maudire
la Cagne, au secours qu’elle aurait trouvé dans une ville. Ici, toute
tentative courait à l’échec. Occuper l’escalier, barrer la porte, se
jeter sous la voiture quand elle partirait, autant de moyens propres à
retarder, non à faire échouer l’entreprise. Celle-ci, pour elle, avait
l’audace et surtout la force. Brusquement, son mari lui fit horreur:
n’était-ce pas lui qui réduirait ses dernières défenses et permettrait à
l’attentat de se consommer?
Denise le vit dressé contre elle, lui tordant les mains, l’écrasant du
genou contre une muraille, opposant aux vains efforts de son désespoir
son brillant visage impassible. Elle se représenta son âme à nu comme un
fumier pestilentiel où grouillaient des larves. Derrière ce personnage
présumé conduit, longtemps l’objet, malgré ses fautes, de tant
d’indulgence, et qu’elle venait d’apercevoir sous les traits d’un
monstre, même celui de Lola disparaissait: sa grimace était marquée de
moins d’infamie.
Il ne reprit toute sa valeur qu’un instant après, lorsque, distraite et
détournée du souci d’elle-même, sa pensée s’arrêta sur le sort de
Claude. Et sa fureur, alors, devint si grande que toute sa personne en
trembla. Une femme peut condamner, détester un homme, sa passion est
incomplète, elle ne hait qu’une femme. Car ce n’est que de son sexe, au
fond méprisé, que lui paraît pouvoir jaillir dans sa plénitude une
ignominie sans excuse. Denise en fit l’épreuve par son propre état, par
l’espèce de cauchemar qui s’empara d’elle et la précision du désir
qu’elle sentit monter. Un décor se forma, qu’elle ignorait. C’était
celui d’un salon bleu donnant sur un parc, décoré de miroirs et de
tableaux, où sa rivale se prélassait dans des robes de prix. Le regard
de l’impudente se fixait sur Claude qu’on apercevait dans un coin. Une
cruelle colère y flambait. L’enfant pâlissait, terrorisé. Et Denise,
folle de douleur, voyait clair en lui: comme des oiseaux d’un arbre où
l’on jette une pierre, le souvenir et le regret d’une enfance heureuse
s’enfuyaient de ses réflexions à tire-d’aile, tandis qu’il s’abattait,
proférant un cri, sous le coup sifflant d’une cravache.
Brusquement elle se leva, ouvrit un tiroir, y remua des écrins d’une
main fiévreuse, en retira le pistolet à crosse noire et plate qu’elle
avait reçu de son père.
La voici dans le corridor. Elle marche vite. Ses doigts, pourtant,
suivent la muraille pour guider son pas. Au fond de l’ombre, à gauche,
assez loin d’elle, un rai de lumière souligne une porte. C’est vers
cette clarté qu’elle se dirige.
Avant d’ouvrir, elle se tapit contre le chambranle; retenant sa
respiration, elle écoute.
Elpémor, à cette minute, disait à Lola:
--Non! non! J’ai réfléchi. Vous partirez seule. Je n’ai jamais été plus
sûr de manquer ma vie, mais quelque chose, au fond de moi, m’empêche de
vous suivre!
Denise reconnut la voix de Georges. Les paroles qu’il prononçait ne lui
parvinrent pas.
Elle vit une lampe, le lit défait, des mains étendues; puis comme une
suite de souffles courts dans un froid matin et elle pensa que ses
tympans allaient éclater sous le fracas, mêlé de cris, des détonations.
Alors elle jeta l’arme et courut chez Claude.
La porte était fermée intérieurement. Ses furieuses saccades
l’ébranlèrent. La résistance qu’elle lui offrait la rendit plus folle.
Elle la pressait de son genou, la heurtait du poing, et elle criait le
nom de Claude dans l’obscurité d’une voix pleine d’épouvante qui montait
sans cesse.
Les domestiques, en arrivant, la trouvèrent ainsi.
Lorsque l’un d’eux l’eut emportée en pleine crise nerveuse, doux comme
la plainte d’une jeune colombe, un sanglot perça. Ceux qui restaient se
dirigèrent vers cette mélopée et découvrirent, à peu près nue, les mains
rouges de sang, l’Impudente qui gémissait sur leur maître mort.
Décembre 1918-Juillet 1922.
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 23 SEPTEMBRE 1923
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (FRANCE).