XI

Claude, en rentrant, avait trouvé Mlle Dimbre dans le cabinet de son

père. Elle y marchait d’un pas rapide devant Georges assis. Le seul

aspect de son visage l’avait fait pâlir.

--D’où venez-vous? s’était-elle écriée en l’apercevant.

Elle lui tirait l’oreille, lui secouait l’épaule, et il avait, par ses

aveux, ses explications, innocemment livré le plan maternel sous le

regard furieux de l’institutrice.

Pressée de le punir, celle-ci l’avait alors entraîné jusque dans sa

chambre, l’avait corrigé brutalement, puis jeté à genoux dans un angle

obscur en lui prescrivant d’y rester jusqu’à nouvel ordre et était

descendue retrouver Georges.

Il fumait des cigarettes d’un air consterné. La fuite de sa femme

l’avait ému, moins cependant que les reproches qu’il venait d’entendre.

Vingt minutes plus tôt, après avoir fouillé sans succès toute la maison,

visité le jardin et les taillis, Lola était entrée dans son cabinet et

lui avait demandé:

--Où est Claude?

Il n’avait fait qu’un bond jusque chez Denise. La vue de sa garde-robe

jonchant les meubles l’avait, au premier abord, rassuré. Mais son regard

était tombé sur le secrétaire et le désordre des tiroirs, en partie

vidés, était venu confirmer son pressentiment. Sa maîtresse attendait,

pleine d’inquiétude. Il lui avait alors conté la scène du matin.

La jeune femme était entrée dans une grande colère. Le traitant avec un

air de cinglant mépris, lui prodiguant le sarcasme et même l’injure,

elle lui avait fait honte de s’être livré sur une affirmation toute

gratuite. Ses yeux dardaient de froids éclairs et sa bouche sifflait.

Claude était arrivé sur ces entrefaites. Elle avait un instant abandonné

Georges pour passer sa rage sur l’enfant.

--Eh! bien? demanda-t-il lorsqu’elle reparut.

--Je l’ai fouetté, répondit-elle, comme un chien qu’il est! Là n’est pas

la question. Qu’allons-nous faire?

Il inclina la tête, se pinça la joue, poussa bruyamment quelques

soupirs, et dut avouer que, pris de court par les circonstances, il n’y

avait pas encore réfléchi.

--C’était pourtant le premier point à considérer! Quand votre femme vous

poursuivra de ses gémissements, nous n’en aurons guère le loisir.

--Puisqu’elle est partie! répliqua Georges.

--Vous êtes encore plus bête que je ne pensais! s’écria Lola hors

d’elle-même. Croyez-vous donc que son départ soit définitif, qu’elle

soit capable de s’enfuir en nous laissant Claude?

--Il est revenu seul...

--Elle le suivra!

Tant d’assurance parut agir fortement sur Georges. Ses mâchoires se

contractèrent, son front se plissa. A cette minute, se révoltait et

grondait en lui l’égoïste souci d’une tranquillité que la fureur de sa

maîtresse allait compromettre. Après avoir longtemps rêvé de quitter la

Cagne emportant pour tout bien cette femme unique, il envisageait sans

plaisir et redoutait presque de s’y voir obligé par les événements.

--Nous nous sommes mis, murmura-t-il, dans de jolis draps...

Lola lui répondit avec arrogance:

--Je ne vous empêche pas de refaire le lit!

Son amant leva sur elle des yeux si stupides qu’elle ne put réprimer un

léger sourire.

--Mais oui! poursuivit-elle en s’adoucissant. M’auriez-vous jamais prise

pour une de ces femmes dont l’amour, devenu caduc, se cramponne comme

les vieillards des îles de l’Océanie à la cime du cocotier que secouent

leurs fils? J’avoue ne pas me voir troublant un ménage sans le gré, tout

au moins, de l’une des parties. Il se peut qu’un jour vienne où je

l’essaierai: mais alors, mon ami, je serai moins jeune!

Elle s’arrêta devant la glace, le buste incliné, un genou sur le bord du

profond divan, et, dégageant du coude au pied, par un geste heureux, la

ligne provocante de son corps, feignit d’arranger sa chevelure.

--Lola! soupira Georges.

Elle reprit, sans paraître avoir entendu:

--Exprimez-en le désir et je pars demain: le temps de recevoir votre

aimable femme et de vous rendre à elle avec mes excuses...

A peine agrémentée d’ironie légère, sa voix, dont elle usait comme d’un

excitant, sonnait d’un timbre égal qui lui fit plaisir. Elle essaya,

dans le miroir, de distinguer Georges. Mais il était déjà près d’elle,

lui touchait la taille, balbutiait, le visage contre sa jupe, des

protestations éperdues. Comme il cherchait à l’attirer, elle se

défendit. Ses doigts pressés se dégagèrent par un lent travail, son

regard s’abaissa vers cet orgueilleux que moralement elle dominait avec

certitude, comme à cette minute physiquement. Et elle le vit sur les

coussins, la figure défaite, qui la contemplait, replié, avec l’ardeur

d’un malheureux que tourmente la soif.

--Sot! dit-elle en se penchant et tendant ses lèvres.

Il les reçut entre les siennes, la saisit par le cou, parut se dilater

de béatitude à respirer sur elle son parfum.

--Je ne veux pas, dit-il, que vous partiez! Vous m’êtes plus nécessaire

que le pain et l’eau...

--Vraiment? fit la jeune femme.

Elle se mit à rire.

--Laissons-là ce projet puisqu’il vous offusque! Il n’en a d’ailleurs

été question que par votre faute! Plus je vous étudie, mon pauvre loup,

plus je vous trouve de ressemblance avec les enfants. Il vous faut la

menace de la punition. Si je n’avais pas tout à l’heure élevé la voix,

vous seriez encore dans vos rêves.

--Auriez-vous réellement fait ce que vous disiez? lui demanda-t-il

naïvement, l’esprit trop occupé de ses moindres mots pour la soupçonner

d’une manœuvre.

--Cherchez plutôt, répliqua-t-elle avec coquetterie, si vous me l’auriez

laissé faire! Mais nous épiloguons, nous perdons du temps, et votre

femme peut rentrer d’un moment à l’autre. Je ne sais pas quelle attitude

elle aura choisie. Il convient qu’elle nous trouve en parfait accord.

Redevenue sérieuse, presque sévère, la jeune femme avait pris place à

côté de Georges et, de sa main posée câlinement sur lui, elle le

maintenait étendu. Le visage qu’elle lui montrait le rendait sans force.

Peut-être, un court instant, un réveil du sens moral s’était-il produit

chez cet amoureux dominé et avait-il entr’aperçu ce que sa passion

créait déjà autour de lui de malheur injuste. Mais il avait suffi d’un

mot de Lola, du flamboiement dans ses prunelles d’une lueur d’orage,

pour le rejeter brusquement dans son inconscience. Il y était gardé par

elle et s’y trouvait bien. Ce serait peu de dire qu’elle lui imposait:

comme on retire à un enfant un paquet d’épingles, elle le dépouillait

des éléments de sa volonté pour projeter dans son cerveau l’influx de la

sienne.

Il l’écouta donc sans surprise. Elle se déclarait lasse de tenir un rôle

à la longue humiliant et toujours ingrat. Tant que les circonstances l’y

avaient contrainte, elle avait su dissimuler ce qu’elle en souffrait.

Mais la situation venait de changer. A présent que Denise était

instruite, tout nouveau ménagement pris envers elle aboutirait à lui

donner un regain d’espoir. Elle y verrait le signe d’une hésitation. Et

comme, régulièrement, elle serait déçue, à chaque instant éclateraient

des scènes de violence dont le premier effet, le plus bénin, serait de

raviver sa blessure intime. La maison deviendrait bien vite un enfer.

--Déjà, répondit Georges, elle ne vaut guère mieux! l’expérience me

suffit. Allons-nous-en!

--Combien de fois faudra-t-il que je vous répète que nous ne sommes pas

faits pour une vie médiocre? Si vous voulez que notre amour se dessèche

et meure, logez-le à Paris, dans un appartement de deux pièces, où je

nettoierai la pierre d’évier pendant que vous mettrez les parquets en

cire. Avons-nous de l’argent pour éviter ça? Il se trouve que votre

femme est ainsi construite qu’elle supportera tout plutôt que de rompre:

c’est à nous d’en profiter intelligemment en attendant notre heure qui

finira bien par sonner!

--Je vous entends, répliqua-t-il, et pourtant j’hésite: si peu résolue

que soit Denise, elle n’acceptera pas une situation qui l’outragerait

publiquement.

Lola se renversa secouée d’un grand rire.

--Seigneur! s’écria-t-elle un instant après,--et elle serrait entre ses

paumes la figure de Georges, lui caressant les paupières avec ses

pouces,--Seigneur, faut-il que j’aie un amant si bête! Avez-vous jamais

pu croire, mon pauvre garçon, que je demanderais à votre femme sa

chambre et ses clés?

Il marqua des épaules qu’il l’ignorait:

--Avouez donc que de moi vous redoutez tout?

--Je n’ai fait que reprendre, observa-t-il, ce que vous veniez de me

déclarer formellement.

--Et vous l’avez interprété, vous l’avez grossi! Vous vous êtes vu dans

cette maison, devenue la mienne, gêné, pour vous soumettre à mes

exigences, par la présence de votre femme devenue servante... Nous

touchons là, en vérité, qu’il vous plaise ou non, au dernier degré du

burlesque!

--Alors, expliquez-vous! supplia Georges. Je ne comprends plus rien à

vos intentions.

Elle reposa sur les coussins la tête tourmentée, et la tenant sous son

regard brûlant d’énergie:

--Ce que je désire, prononça-t-elle, c’est que, sans vain éclat, notre

amour s’avoue. Nous n’avons été que trop longtemps un couple honteux.

Votre femme sait à présent quels sont nos rapports et il serait

contraire à ma dignité que vous parussiez l’oublier. Naguère, quand ses

soupçons devenaient aigus, nous nous évitions par prudence. Nous

imputions au hasard toutes nos rencontres. Nous n’hésiterons plus,

désormais, à sortir ensemble. Non pour la dépiter, pour la braver, mais

simplement parce qu’étant amant et maîtresse nous entendons nous

comporter selon notre guise. De même, à table, au lieu de me confiner

modestement dans mon rôle officiel d’institutrice, je prendrai part à la

conversation, ou la dirigerai, sur un pied de complète égalité avec

votre femme, ce qui aura pour avantage de rendre aux repas une animation

qui leur manque. Là se limitent, pour le moment, toutes mes prétentions.

Il ne s’agit, en somme, que d’une mesure d’ordre, d’une consécration

destinée à frapper Denise en lui montrant la vanité d’un effort

quelconque, nullement de nous embrasser devant elle, et encore moins de

l’envoyer cirer mes chaussures!

Georges avait écouté sans interrompre. Une monstrueuse admiration se

levait en lui pour l’impudence de cette maîtresse âpre et

toute-puissante, aussi naturellement à son aise dans le crime moral

qu’une favorite de roi barbare dans l’assassinat. Et il ne doutait

point, ne pouvait douter, que Denise, attaquée de cette manière, en

proie aux entreprises d’un génie lucide, radicalement impitoyable et net

de scrupules, ne dût finir par renoncer à toute résistance: d’où lui

venait pour sa femme un profond mépris.

--C’est bien, répondit-il, je vous comprends!

Il était midi. Elle sonna.

--Quand Armande sera prête, vous servirez, dit-elle en s’adressant à la

femme de chambre; Madame a dû partir tout à l’heure pour Aix et il se

peut qu’elle ne rentre pas déjeuner.

Claude, pardonné, s’assit entre eux, le visage craintif. Il n’osait pas

quitter des yeux son institutrice et employait toute sa prudence à ne

pas l’aigrir. Mais Lola paraissait d’excellente humeur. En se mettant à

table, elle avait caressé du bout des doigts la nuque de l’enfant, puis,

se penchant vers lui, l’avait embrassé. Le décisif avantage dont elle se

flattait la rendait indulgente pour son élève. Elle désirait voir autour

d’elle régner l’insouciance et appréciait judicieusement l’importance de

ce déjeuner pris à trois dans l’atmosphère particulière qu’elle voulait

créer. S’y montrer familière et pleine d’entrain, n’était-ce pas dire à

son amant: «Voyez comme je suis; comparez notre aisance lorsque nous

sommes seuls et la contrainte qui pèse sur nous quand Denise est là!»

Aussi s’ingéniait-elle à briller sans morgue. Son enjouement faisait

penser à ces roses tardives qui gagnent, à éclater d’un bouton moussu,

un charme plus subtil et plus attachant. Georges, fasciné, mangeait à

peine; tout son intérêt, tout son instinct allaient aux beaux regards

illuminés qui parfois, maternellement, se posaient sur Claude.

La fin de l’aventure lui importait peu. Imminente ou lointaine,

favorable ou non, il la subirait passivement, et ne cherchait d’ailleurs

pas plus à l’imaginer qu’un opiomane son retour à la vie réelle quand la

noire vapeur l’engourdit. Revenu un peu plus tard dans son cabinet, il

s’étendit sur le sofa, se mit à fumer: les anneaux qu’il soufflait vers

le plafond et les pensées qui ondulaient dans son mol esprit avaient

sensiblement la même consistance.

Il fallut pour le tirer de cette hébétude l’exclamation triomphante de

sa maîtresse, depuis quelques minutes en observation derrière les

contrevents à demi fermés:

--Tenez, la voici, j’en étais sûre!

--Denise? demanda-t-il comme sortant d’un rêve.

--Parbleu! fit-elle.

Il quitta le divan, la rejoignit. On apercevait entre les arbres la robe

de Denise, et bientôt on la distingua toute entière, marchant, la tête

baissée, d’un pas rapide. A sa main droite se balançait le grand sac de

toile dont le contenu un peu lourd lui battait la jambe.

Georges la vit venir sans nulle émotion, mais avec le sentiment de

contrariété qu’inspire à l’égoïste en pleine euphorie l’importune visite

d’une mendiante.

L'impudente · 第 11 / 14 题