La jeune femme ne s’était résolue à cette expérience que par désir de
mesurer son empire sur Georges. Elle ignorait, le lendemain, en ouvrant
les yeux, dans quelle disposition elle l’allait trouver. Si l’orgueil
était plus fort en lui que l’amour, un seul regard sur son visage l’en
avertirait et rien ne lui serait aussi facile que de se faire pardonner
sa blessante audace. Mais elle eut bientôt fait de s’apercevoir qu’il ne
songeait pas à bouder, qu’au contraire il s’ingéniait à paraître aimable
et quêtait pour lui-même l’absolution.
Quand elle le rejoignit, la nuit suivante, l’ayant encore, par
coquetterie, fait attendre un peu, il ne lui adressa aucun reproche. Sa
contenance était celle d’un enfant puni qui n’ose croire au bonheur de
rentrer en grâce. Après quelques minutes d’hésitation, autorisé par un
sourire à marquer sa joie, il l’exprima par les caresses les plus
emportées et les plus naïves effusions.
Dès lors, elle possédait un moyen certain de régir exactement, au mieux
de ses vues, la passion allumée dans le cœur de Georges. Elle n’avait
plus à redouter de ces sottes surprises, de ces trahisons inconscientes
qui ruinent, au seul profit d’un accès d’humeur, un avenir
intelligemment ménagé. Non qu’elle eût, dans sa pensée, arrêté un plan:
aux premiers temps d’une liaison vouée à l’imprévu, soumise à la menace
de mille circonstances, alors qu’aucune péripétie ne s’était produite
qui permît d’augurer le tour qu’elle prendrait, c’eût été manquer
d’esprit que d’en former un. Mais elle comptait, par la suite, se
déterminer en réglant ses prétentions sur les événements et, pour cela,
il importait qu’elle les pût manier sans risquer de se voir débordée par
eux.
Le fond de sa nature apparut bientôt dans sa manière d’être envers
Georges, une fois fixée sur le degré de sa soumission. Elle était de ces
avides qui ne peuvent régner sans verser sur-le-champ dans la tyrannie.
Multipliant les consignes comme à plaisir, dédaignant même
ordinairement, par excès d’orgueil, d’énoncer les motifs qui les lui
dictaient, elle exigeait de son amant, sous peine d’abstinence, la
minutieuse observation des plus arbitraires. Puis, elle lui reprocha de
ne point l’aimer. Ses silences qu’elle adorait, les sachant à elle, il
suffisait qu’elle fût à court d’autres arguments pour les invoquer
contre lui. Elle-même n’aurait pu dire si c’était par feinte ou si
vraiment, sous l’influence de certaines humeurs, elle les interprétait
dans un sens blessant. Libre de s’exprimer, son impérieux, son natif
besoin d’asservir cherchait impudemment à se satisfaire sans discuter
les prétextes qu’il se donnait: si bien que tantôt Georges était
délaissé pour avoir fait preuve d’imprudence et tantôt, lorsque, docile,
il veillait sur lui, pour avoir exagéré la circonspection.
L’esprit indépendant qu’elle brimait ainsi ne s’inclinait pas sans
gronder. Régulièrement, à chaque épreuve, en cherchant la cause, ou bien
la devinant et s’en irritant, Elpémor, entre les murs que reliait son
pas, subissait dans sa fierté de viriles révoltes. Mais si parfois il
s’y mêlait des résolutions, elles n’étaient suivies d’aucun acte. Il se
couchait gonflé de haine envers sa maîtresse, se promettant, au jour, de
l’en accabler, et s’éveillait, la chair à ce point timide qu’il
appréhendait leur rencontre. L’impertinent sourire avait à peine lui que
déjà les félicités espérées pour la nuit suivante l’éblouissaient
littéralement comme une danse de flammes. L’orgueil lui revenant avec la
confiance, sa rancune se tournait contre Denise, cause innocente, mais
effective, de l’affront subi: il maudissait alors en elle toutes ses
déceptions et lui reprochait d’exister.
Lola s’en rendait compte. Elle lui dit un soir:
--Si jamais, quelque jour, je vous quittais, j’ai l’impression que vous
ne m’en voudriez presque pas, mais que vous divorceriez par vengeance!
Il en convint et ajouta de sa voix sérieuse:
--Plus j’ai le bonheur de vous aimer, plus la contrainte où nous vivons
m’est insupportable!
--Que voudriez-vous faire? lui demanda-t-elle.
--Partir avec vous! répondit Georges.
Elle laissa tomber le propos. Mais, de lui-même, il le reprit quelques
jours après, la conjurant de se prêter à leur évasion. Appuyée de
l’épaule au traversin, la nuque fléchie comme sous le poids de ses
lourds cheveux qu’un ruban rose et noir lui serrait aux tempes, Lola se
délectait à l’observation du brillant visage passionné. Les paroles en
sortaient comme une musique. Elle le saisit entre ses mains et finit par
dire:
--Vos projets sont délicieux. Je vous crois sincère. Mais de quoi
vivrions-nous, mon pauvre chéri?
--Je travaillerais! protesta-t-il.
Elle secoua la tête d’un air incrédule.
--Vous n’êtes bon qu’à comprendre et à rêver!... Admettons cependant,
concéda-t-elle, que, par un grand effort de ténacité, vous parveniez à
mettre au point une œuvre importante. Elle vous aurait en premier lieu
demandé du temps et il faudrait ensuite que le succès vînt. Que
deviendrions-nous jusqu’à cette époque? Nous n’avons de fortune ni l’un
ni l’autre. Je vous vois bien indifférent à n’en pas avoir tant que l’on
en possède largement pour vous, mais je ne vous crois pas d’une âme
assez forte pour supporter sans en souffrir la médiocrité.
--Y ferais-je attention! s’écria Georges.
Sa maîtresse le baisa pour cette réplique dont l’accent généreux l’avait
émue.
--Moi-même j’ai peur, ajouta-t-elle après un silence, de n’être pas la
femme d’un amour de pauvres!
Telle était envers elle sa déférence qu’au lieu de prendre ombrage de
cette objection il regretta de ne l’avoir aucunement prévue et se le
reprocha comme une grossièreté. La confusion se peignit sur son visage
que les paumes de Lola tenaient captif. D’un bras serrant sa taille, il
la considérait au-dessus de lui, éblouissante de fraîcheur et
d’expression, avec ses yeux parsemés d’or, son col nonchalant et cette
ligne tombante des épaules d’où le regard était conduit à l’attache du
sein. N’était-elle pas tout esprit et toute noblesse? Pouvait-on, sans
faire injure à ce précieux corps, le concevoir assujetti, entre des murs
humbles, à de vulgaires ouvrages domestiques? Et Georges, reprenant
certains de ses rêves où l’opulence et leur amour étaient associés, dans
l’eau claire d’une piscine, sous une coupole, imaginait sa belle
maîtresse entourée d’esclaves et n’ayant qu’à frapper ses mains l’une
dans l’autre pour que d’étranges parures lui fussent apportées.
--C’est vrai, murmura-t-il, je suis stupide!
Et il parut abandonner son hardi projet. Mais la phrase de Lola lui
restait en tête, irritante comme un trait mince pendu par ses barbes aux
lèvres boursouflées d’une blessure légère. Elle l’incitait à méditer sur
une condition dont la dépendance matérielle ne lui avait jamais été,
jusque-là, sensible. L’argent de sa femme était le sien. Il le touchait,
l’administrait et en disposait. Des deux même, c’était elle qui rendait
des comptes. Mais qu’il voulût positivement se conduire en maître, et
force lui était de s’apercevoir que les façons qu’il se donnait étaient
usurpées. Sa liberté prenait naissance dans un engagement et s’arrêtait
au droit d’aimer sans contrainte.
L’ambition de s’affranchir le pressa bientôt. N’ayant jamais détruit une
ligne de sa main, il possédait, accumulés au fond d’un tiroir, quantité
de notes, d’ébauches, de plans, des nouvelles rapides et confuses, des
bouts de dialogues et de chapitres, toute une série d’essais plus ou
moins heureux que son manque absolu de persévérance lui avait fait
abandonner dès les premières pages. Un matin, il les prit, les
parcourut, décidé à recueillir celle de ces épaves dont il pourrait
tirer parti pour construire une œuvre. Alors qu’il s’attendait à une
déception, son amour-propre fut flatté et son zèle accru de trouver à
plusieurs un réel mérite, de découvrir en presque toutes la trace d’une
pensée. Ces feuillets, dont la plupart, jaunis sur les bords,
n’offraient plus à la lecture qu’une encre pâlie, ressemblaient aux
sommaires esquisses des grands peintres où se révèlent, sous le gâchis
du trait et des ombres, les promesses du dessin et de la couleur.
Brièvement indiqués, d’une phrase ou d’un mot, quelques points de
repère, ici et là, suffisaient à rafraîchir la mémoire de Georges: et il
se reprochait avec amertume d’avoir laissé, par négligence, dormir de
telles choses, quand un sérieux effort, entrepris plus tôt, lui aurait
assuré dès à présent cette indépendance qu’il cherchait.
Son choix finit par s’arrêter sur un conte bizarre, à la fois violent et
caustique, d’une assez forte trame dans sa légèreté. C’était celui d’un
peuple, au sortir d’une guerre, élisant pour prince un hercule et
obtenant de son rival, toujours agressif, qu’un boucher désormais le
représentât. Les deux brutes, en échange des honneurs royaux, ne
s’engageaient qu’à lever l’arme en cas de conflit et à se courir sus
pour leurs mandants. Ceux-ci se conformaient au verdict du fer. Ils
n’avaient point, personnellement, à intervenir, sauf pour régler la
paix, après résultat, en tenant compte des blessures reçues par chacun.
Et, dès lors, n’ayant plus à trembler pour eux, au lieu de perpétuer ce
jeu d’équilibre où la crainte des catastrophes réduit les nations, ils
donnaient libre cours à leurs instincts, s’outrageaient et se volaient
sans discontinuer, tournant en dérision les idoles pompeuses au nom
desquelles ils se livraient timidement jadis à de plus bénignes
exactions.
Georges ne douta point d’écrire un beau livre. Nul sujet n’était plus
propre à piquer sa verve. Passionné comme il l’était sous ses dehors
froids, ce lui serait une volupté de tous les instants que de crier
effrontément à la face des hommes la vérité sur eux et leurs fausses
vertus. Il se mit à l’ouvrage, arrêta son plan et fut heureux, l’ayant
dressé, de dire à Lola:
--Vos arguments de l’autre soir m’ont beaucoup frappé: j’espère que dans
un an nous serons libres!
--Vous tramez donc un mauvais coup? lui demanda-t-elle.
Il lui exposa son projet.
--C’est bien! dit la jeune femme après un silence.
Et elle voulut connaître par le menu l’affabulation mise au point. Quand
Georges eut satisfait sa curiosité, son visage s’anima, ses yeux
brillèrent, elle se jeta sur son amant, lui baisant les joues, avec une
sorte de fureur dans cette effusion qu’il ne lui avait jamais vue.
--A nous deux, mon chéri, s’écria-t-elle, comme nous pourrions faire de
belles choses!
La révolte, intégrale, automatique, contre l’homme, le principe ou
l’institution, était pour son esprit le pain nécessaire. Il en tirait le
meilleur de sa qualité. Georges entreprit sa tâche dès le jour suivant,
soutenu par la fièvre de cette maîtresse plus pressée que lui-même de la
voir en train. Elle exigea qu’il lui soumît les premiers feuillets, prit
plaisir à les lire sur son épaule, puis s’inquiéta quotidiennement du
travail fourni. Bientôt, sans que leur flamme en fût diminuée, ils
connurent, au milieu de leurs enlacements, de longues pauses immobiles,
chair contre chair, durant lesquelles il conversaient du chapitre en
cours ou resserraient avec méthode les fils du suivant. Aucun détail
alors n’était négligé. D’autant plus attentive à choisir ses mots que
s’épanchait plus librement la rancœur de Georges, Lola, tout imprégnée
de passion lucide, dévorée d’énergie calculatrice, mesurait le quolibet
et dosait l’injure avec le soin d’une femme qui sert sa vengeance. La
société piquait du nez dans ses faux semblants, la religion et la patrie
grimaçaient, burlesques, sous ses attaques toujours précises et poussées
à fond. Et parfois, quand d’aventure sa haine s’échauffait, Georges la
comparait à une petite fille barbouillant d’encre ou de suie
d’éclatantes poupées, arrachant leur perruque et leur parure, et
désarticulant leurs membres de carton peint avant de les vêtir d’une
loque dérisoire.
Tant d’agressive ardeur agissait sur lui comme l’éperon sur l’indolence
d’un cheval de sang. Tourmenté du souci de la perfection, mais poussant
l’exigence jusqu’à la rigueur et mauvais lutteur par surcroît, il
n’avait pu jusqu’à ce jour entreprendre une œuvre et soutenir au-delà
des premiers obstacles l’effort indispensable à sa construction. Sur une
phrase malsonnante, un paragraphe lourd, persuadé qu’il s’entêtait par
aveuglement à heurter du front l’impossible, il relisait avec méfiance
les pages déjà faites et reposait sa plume, découragé. L’ébauche allait
rejoindre au fond du tiroir tant d’autres témoignages déjà oubliés d’une
inspiration éphémère: une fois dans ce tombeau, elle n’en sortait plus.
Ce lui fut un sujet de naïve fierté que de sentir à chaque séance
s’aviver son zèle, stimulé de la veille et encore ardent. Il n’aurait pu
sans confusion avouer à Lola qu’en assignant à son talent une étroite
limite elle s’était montrée perspicace. Certes, il rencontrait des
difficultés. Mais, au lieu de céder, il insistait et n’avait de répit
qu’elles ne fussent vaincues. Aux rêveries stériles ou déprimantes qui
suffisaient à l’occuper depuis trop longtemps, succéda une période
d’enragé labeur, d’impitoyable lutte avec le style, de corps-à-corps
surexcitant avec les idées. Tout au plus s’accordait-il, pour se
délasser, une courte promenade à travers les bois ou quelque flânerie
sur la terrasse; et même alors il travaillait au chapitre en cours ou
puisait dans les espoirs qu’il fondait sur l’œuvre un nouveau regain
d’énergie.
De le voir revenu à cette vie sérieuse, Denise, comme un village
reprenant couleur aux rayons d’un soleil de février, se sentait pénétrée
d’une douceur extrême. La vertu s’en étendait, les revivifiant,
jusqu’aux pores desséchés de son indulgence. Non seulement elle
pardonnait complètement à Georges de l’avoir tenue dans l’angoisse, mais
il lui arrivait de se demander si ses soupçons envers Lola n’étaient pas
gratuits. Déroutée par une politesse pleine de réserve, elle recherchait
dans sa mémoire les audaces passées et n’en retrouvait pas d’exemple
assez vif pour justifier une conclusion vraiment alarmante. La
frémissante désinvolture d’un orgueil meurtri pouvait suffire à la
rigueur à les expliquer: et, dès lors, de quel droit les juger
suspectes, quand surtout un amendement sans cause appréciable permettait
d’en conjecturer l’innocence?
Doutant ainsi que la jeune femme eût voulu lui nuire, elle inclinait à
détester moins passionnément ses violents procédés d’éducatrice. Déjà, à
l’occasion d’un premier retour, l’effort qu’elle avait fait pour se
rapprocher avait produit accessoirement le même résultat. Et elle se
rappelait avec tendresse deux compagnes de jeux, à l’époque où, petite
fille sérieuse et gâtée, elle trottinait dans les allées du parc Borély,
qu’une gouvernante anglaise battait comme plâtre et qui n’en
paraissaient ni plus ombrageuses, ni particulièrement révoltées. Claude,
en somme, travaillait et obéissait. Denise, qui n’attachait qu’un prix
secondaire aux avantages obtenus sur ces deux points, qui les eût
sacrifiés sans grand scrupule, s’ingéniait, par souci, pensait-elle,
d’impartialité, à se pénétrer profondément de leur importance. La
conviction qu’elle s’en donnait atténuait pour elle le caractère odieux
de certains sévices. Et sans nul doute l’eût-on surprise non moins que
navrée en l’accusant à ce propos de se montrer lâche, tant elle croyait
n’avoir en vue que le bien de Claude alors qu’en vérité elle trompait
son cœur pour lui faire accepter une situation qu’elle n’espérait plus
pouvoir rompre.
Un incident vint convertir en début d’estime ce qui n’était qu’une
tolérance encore pleine d’aigreur. Le petit Claude tomba malade d’une
grippe assez forte. Lola, à sa façon, chérissait l’enfant, un peu comme
un artiste une tâche laborieuse dont il attend un grand effet sur toute
sa carrière. Installée à son chevet dès le premier jour, à la fois
diligente et perspicace, elle seconda le médecin, pendant une semaine,
plus intelligemment qu’une mère affolée que la seule vue du corps
fiévreux faisait fondre en larmes. La raison l’obligeait à calmer
celle-ci, voire même, avec mesure, à lui imposer, pour éviter qu’elle ne
troublât par une maladresse l’évolution naturelle de la maladie. Elle ne
manquait de bienséance que quand elle voulait. Denise, se rendant compte
de son désarroi, en outre influencée par les éloges que prodiguait
ouvertement à l’institutrice le docteur enchanté de se voir compris, sut
faire abnégation de tout amour-propre et se montra reconnaissante du
concours prêté. Lorsque Claude se leva pour la première fois, elles le
considérèrent sur la chaise longue avec un attendrissement presque égal
et, se trouvant alors l’une près de l’autre, se saisirent par les mains
et s’embrassèrent.
Plus que cette effusion prématurée qui les avait, après coup, toutes les
deux surprises, la convalescence les rapprocha. Comme il n’était
question ni d’instruire l’enfant, ni même de résister à ses fantaisies,
Lola n’exerçait pas sa sévérité. Au contraire, elle prenait sérieusement
sur elle pour montrer une patience inaltérable, estimant plus nuisible à
l’action future un régime de molles exigences qu’un complet relâchement
de la discipline. Celle-ci se retendrait, le moment venu, d’autant plus
intimidante et plus efficace qu’elle n’aurait jamais composé. Denise,
qui ne voyait de l’âme de ses proches que ce que leurs manières lui
révélaient, trop spontanée pour ne pas être superficielle, au surplus
généreuse par tempérament, attribuait le revirement de l’institutrice à
l’émotion causée par la maladie. «Elle a fini par s’attacher,
pensait-elle, à Claude. Elle l’a soigné, l’a vu souffrir, a craint pour
lui, s’est alors aperçue qu’elle l’aimait et se reproche aujourd’hui
d’avoir été dure. Désormais nous serons deux à vouloir son bien et,
puisque, paraît-il, je suis un peu faible, ce qui me manque pour le
diriger, elle l’aura!» Peu s’en fallait qu’elle n’éprouvât une réelle
tendresse pour la personne qu’un mois plus tôt elle jugeait un monstre;
du moins agissait-elle en mainte circonstance comme si positivement elle
en avait eu.
Georges assistait en étranger, sans aucune révolte, à la naissance de
rapports plus étroits entre les deux femmes. Par un effet de son humeur
souvent excessive, la maladie de Claude l’avait tourmenté au point de
déranger ses habitudes et d’interrompre son travail pendant plusieurs
jours. Et il s’était félicité, à cette occasion, que nul accès
d’intransigeance, nulle sournoise manœuvre, ne lui eût apporté, comme
surcroît d’ennui, le spectacle d’une rivalité pernicieuse. A présent que
son fils était rétabli, que lui-même, retourné à ses papiers, avait
repris cette existence d’assidu labeur que l’amour de Lola lui rendait
légère, il se serait tenu pour une pauvre tête si l’avènement, autour de
lui, d’une ère de concorde lui avait causé des scrupules.
Il ne se faisait, au surplus, aucune illusion sur la durée possible de
cette détente. Sa maîtresse, toujours calme et déterminée, qui, sans
doute, s’y prêtait avec complaisance, trouvant sans intérêt, malgré son
orgueil, de vivre inutilement dans une atmosphère tourmentée, lui
répétait qu’en aucun cas, par la suite des jours, elle ne se résoudrait
à des concessions. Ou Denise, lasse de lutter, se plierait à tout, ou,
de nouveau, ce serait entre elles la guerre sourde. La première
hypothèse n’étant guère probable, il ne s’agissait donc que d’une
comédie flattant sa dupe marquée d’avance pour mieux la confondre.
C’était sous cet aspect que Georges, ironique, observait le manège des
anciennes rivales quand par hasard il s’imposait à son attention; et
jamais il ne songeait à s’apitoyer sur le naïf élan qui poussait Denise
à donner tête baissée dans la trappe ouverte, mais admirait, au
contraire, chez sa maîtresse, l’habileté qu’elle mettait à conduire le
jeu comme un indice de son organisation supérieure.
La flatter, la révéler à sa propre estime en des points exceptionnels
dont elle paraissait inconsciente, était devenu chez lui presque un
besoin. Comme un gourmet, en le chauffant, l’arome d’un alcool, il lui
plaisait, dans le silence passionné des nuits, de dégager tous les
parfums de cette fleur superbe avant de se pencher pour la respirer. Ce
qu’il lui murmurait alors était un cantique. Lola, en s’étirant, le
laissait parler, pénétrée comme d’une caresse par cette voix ardente au
service d’une exaltation convaincue. Dans le lit tiède, un bras passé
sous la tête de Georges, la main touchant cette gorge où naissaient les
sons, il lui semblait à ces instants qu’elle vivait un rêve. Et à mesure
que, satisfaite, elle s’alanguissait, sa chair se rapprochait de celle
de l’amant, tandis qu’il achevait, frémissant lui-même, de tresser une
louange de son esprit ou un éloge hyperbolique de son caractère.
Un soir, elle l’arrêta.
--Ecoutez, dit-elle.
La lampe était éteinte et l’obscurité de la chambre à peine éclairée par
un rayon de lune suintant aux persiennes. Ils entendirent un pas feutré
dans le corridor. Sa cadence était rapide et sans cesse plus nette, mais
les lames du parquet ne gémissaient guère tant il se posait
soigneusement.
--C’est elle! dit la jeune femme à l’oreille de Georges. Elle a tout
découvert et vient nous surprendre...
On frappa contre sa porte deux coups discrets. Puis, après un silence,
deux nouveaux coups. Soudain la voix de Claude s’éleva, légère.
--Est-ce toi, maman? demandait-elle.
--Oui, mon chéri!
Avec des gestes mesurés, toute froide d’émotion, Lola se laissa couler
hors du lit et se glissa, pieds nus, dans le cabinet où Georges la
suivit presque aussitôt. Une mince cloison les séparait de la pièce
voisine. Denise était entrée sans faire aucun bruit. Ils frissonnèrent
et se serrèrent nerveusement la main en l’entendant parler tout près
d’eux.
--Figure-toi, mon Bouzou, que j’ai la tête folle! Si je m’étais endormie
aussitôt couchée, tu n’aurais pas eu ta potion.
--Quelle potion, maman?
--Celle que tu prends la nuit, mon pauvre trésor! Mademoiselle m’avait
dit qu’elle en manquait. On en a rapporté d’Aix un nouveau flacon et je
n’ai plus pensé tout à l’heure à le lui remettre.
--Mais je ne prends jamais de potion la nuit!
La voix de Denise se fit aiguë.
--Comment tu n’en prends pas?
--Jamais, maman!
--Mon Dieu, mon pauvre loup, comme tu es soigné!
Ils devinèrent qu’elle circulait à travers la pièce et s’arrêtait, à
l’autre bout, devant la commode où elle fit tinter une cuiller. Une
minute s’écoula dans un grand silence. La gouvernante, par une hypocrite
précaution, laissait ouverte tous les soirs la porte commune qui
donnait, de sa chambre, accès chez Claude; Georges était au courant de
cette pratique, et tous deux, appuyés contre la cloison, s’évertuaient
anxieusement à conjecturer si Denise allait la franchir.
Celle-ci reprit enfin en se rapprochant:
--Je ne veux pas éveiller Mademoiselle... Avale ça, mon Bouzou, et
rendors-toi!
Quand elle eut embrassé Claude et qu’elle l’eut quitté, les amants,
redressés, mais immobiles, mesurèrent l’intensité de leur émotion à la
façon profonde dont ils respirèrent. Leurs yeux, encore troublés, se
cherchaient dans l’ombre, tandis que de leurs paumes étroitement
pressées commençait à sourdre une moiteur. Ils regagnèrent la chambre au
bout d’un instant et se recouchèrent sans avoir allumé la lampe.
Georges ricanait nerveusement.
Lola lui dit:
--Claude est un indiscret doublé d’un sot. Je lui apprendrai demain
matin à tenir sa langue!
X
De chez l’institutrice, des cris partaient. Denise, qui se dirigeait
vers l’escalier, s’arrêta sur le bord de la première marche et prêta
l’oreille, interdite.
--Il est à peine guéri, pensa-t-elle, et comme elle le bat!
L’indignation et la pitié lui serraient les tempes. Elle entendait les
coups de pesantes lanières ravager la chair de son fils. Sur une cinglée
plus forte, ce bruit cessa et les hurlements se changèrent en hoquets
plaintifs.
Denise fit quelques pas dans le corridor. Claude devait, à cette minute,
demander pardon. Elle se le figura, défait et meurtri, à genoux et les
mains jointes devant l’étrangère que, sans doute, ses grimaces
divertissaient. Des chuchotements piteux coupaient ses sanglots,
eux-mêmes interrompus par la gouvernante qui exigeait de l’enfant qu’il
retînt ses larmes.
Quelques coups encore retentirent, puis, après l’explosion qu’ils
déterminèrent, ces mots articulés d’une voix impérieuse:
--Je vous défends d’avoir rien de caché pour moi! Ou vous prendrez votre
parti de vous montrer franc, ou je vous traiterai de telle façon que
vous le deviendrez malgré vous!... Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que
votre maman était venue vous voir la nuit dernière?
--Mademoiselle, murmura Claude, j’y ai bien pensé...
--Il ne suffisait pas d’y penser!
--J’ai voulu vous le dire, Mademoiselle...
--Je me moque absolument de vos intentions! Si mon petit doigt ne
m’avait pas rapporté la chose, je l’aurais toujours ignorée!
Le martinet dut se lever pour de nouveaux coups, car l’enfant s’écroula
comme sous une menace, parut chercher à se soustraire à une main brutale
et, soudain, s’écria terrorisé:
--Mais, Mademoiselle, quand maman a été partie, je suis allé dans votre
chambre avec la veilleuse... Je suis monté sur votre lit... Vous n’y
étiez pas!
Denise eut l’impression que des langues de feu se mettaient à sillonner
le papier des murs. Renversée, le visage entre les mains, elle ouvrit la
bouche, mais il n’en sortit aucun son. Alors, prenant sa course, elle
descendit l’escalier en sautant des marches, traversa le salon, entra
chez Georges et ne put que souffler, la poitrine battante, en se
laissant tomber sur le divan:
--Qu’as-tu fait, malheureux!... Qu’as-tu donc fait!
Il était en train d’écrire et posa sa plume. L’accent de sa femme
l’avait glacé. Un regard acheva de le renseigner sur la violence et la
nature de son désarroi. Mais déjà, l’esprit tendu, étonnamment calme, il
recherchait quel incident avait pu l’instruire.
--Je ne te comprends pas, répondit-il.
Denise vibra d’un rire aigre et déchirant, tandis que des épaules, de sa
main secouée, elle l’invitait à lui faire grâce des impertinences qui,
probablement, allaient suivre. Tant d’assurance dans sa conduite le
déconcerta. Habitué à l’entendre surtout gémir, il hésitait sur la
parade à lui opposer dans le jeu d’une accusation sans merci; et, en
même temps, de voir sa femme agressive et forte, il éprouvait sourdement
un tel dépit qu’il était prêt pour la confondre à toutes les audaces.
--Donc, elle est ta maîtresse! prononça-t-elle, avec un air si
convaincu, un accent si ferme, que Georges eut de nouveau l’impression
très nette qu’aucune dénégation ne lui servirait.
Il arrêta sur elle un regard pesant.
--Oui, dit-il, et après?
--Après?... Tu as raison, il n’y a rien!
Une chaise, derrière Denise, se renversa. La porte claqua sur sa fuite.
Ces bruits tintaient encore à l’oreille de Georges que déjà, résolue à
quitter la Cagne, à partir avec Claude le matin même, elle montait en
hâte l’escalier. Son visage était en feu, ses yeux brillants et secs,
ses mouvements rapides, mais sans nul désordre.
La pendule de sa chambre marquait neuf heures. Se disant qu’à midi elle
serait loin, elle poussa les volets pour avoir du jour et commença sans
tarder ses préparatifs. Jamais, bien que fiévreusement surexcitée, elle
ne s’était senti la tête plus lucide. Le souci d’en finir l’accaparait
toute, sans lui laisser le loisir d’une pensée profonde qui l’aurait
sans doute étourdie. De la commode et des armoires prestement fouillées,
son linge, disposé en pile, et ses robes, tous ses chapeaux, des
colifichets, des écrins vinrent joncher les fauteuils et le lit défait.
Elle procédait par gestes sûrs, comme une somnambule, et ne perdait de
vue aucun détail.
Un peu d’hésitation ne naquit en elle qu’au moment de sonner la femme de
chambre pour qu’elle lui fît descendre une malle du grenier. C’était
donner à son départ une publicité contre laquelle la mit en garde un
instinct confus. En même temps se posa la question de Claude qu’elle
croyait bien avoir tranchée définitivement et s’étonna soudain de
trouver entière. Sa volonté s’exerçait-elle seule sur l’enfant? Où donc
avait-elle pris qu’il lui appartînt au point qu’elle fût maîtresse de
régler son sort sans avoir à tenir compte d’aucune prétention?
N’allait-elle pas, en jetant brusquement l’alarme, permettre aux deux
amants de se concerter pour lui dérober la chère proie? La jeune femme
s’était assise et réfléchissait. Plutôt que d’engager une partie
douteuse, il convenait de mettre au point un plan d’évasion qui ne
comportât aucun risque et lui assurât le bénéfice d’une heure de répit.
Le problème, assurément, était délicat, mais au lieu de s’affoler comme
elle le faisait lorsqu’elle se trouvait en présence d’une difficulté,
elle apportait de la sagesse et de la méthode à l’envisager fermement.
Le bruit d’un pas menu foulant le gravier lui signala la présence de
Claude au jardin. C’était l’heure où Lola faisait sa toilette.
L’opération prenait un certain temps et la coquette institutrice, pour
avoir ses aises, se débarrassait de l’enfant en l’envoyant jouer, quand
elle ne le consignait pas dans sa chambre avec une leçon. Denise le vit
courir sous les acacias dont les troncs gris, intercalés de bouquets
d’arbustes, limitaient l’éclaircie de la terrasse. Il s’enfonçait
parfois d’un bond dans l’épais taillis peur reparaître un peu plus loin,
traînant son cerceau. La jeune femme se tenait soigneusement cachée et
il ne pouvait pas l’apercevoir.
Sa résolution fut bientôt prise. Avisant un sac de toile dont elle se
servait quand elle allait à Luynes faire des emplettes, elle y jeta
pêle-mêle tous ses bijoux, quelques photographies avec leurs cadres, et
tout ce que son secrétaire renfermait d’argent. Comme elle visitait les
tiroirs de ce dernier meuble, son regard s’arrêta sur un pistolet qui
avait appartenu à son père. Elle le savait chargé, en médiocre état, et
ne le déplaçait ordinairement qu’avec précaution. Par un mouvement
irraisonné, elle glissa l’arme dans son sac comme une chose utile. Le
contenu disparate de la vaste poche lui permettrait de subsister pendant
plusieurs mois et cependant ne formait pas une masse encombrante au
point d’attirer l’attention. Alors elle se coiffa et descendit.
Les persiennes du cabinet de Georges étaient closes et Lola, dans
l’ignorance de la brusque scène où trois répliques avaient ruiné ses
perfides manœuvres, n’avait aucune raison de se méfier d’elle. Pourtant
elle prit grand soin, composant son pas, de donner à sa démarche un air
nonchalant. Ce qu’elle accomplissait lui semblait si clair, d’une telle
puissance de rayonnement au premier soupçon, que malgré les
circonstances les plus rassurantes une extrême prudence s’imposait. La
terrasse traversée, avant de s’engager dans l’allée couverte à
l’extrémité de laquelle passait la route, la tentation lui vint de
tourner la tête, de s’assurer par un coup d’œil à la blanche façade, que
son départ n’avait pas été observé. Pour n’y point succomber, elle
marcha plus vite. Claude bondissait sous la futaie à quelque distance.
En apercevant sa mère, il courut à elle.
--Viens, mon chéri, lui dit Denise. Nous allons à Luynes. Armande a
besoin d’œufs pour le déjeuner.
--Alors, et Mademoiselle? demanda l’enfant.
Denise le caressa, lui prit la main et suspendit au dossier d’un banc
son cerceau.
--Mademoiselle est en train de faire sa toilette: nous serons
certainement de retour quand elle descendra.
Il la suivit de mauvaise grâce, contractant ses muscles, les yeux
braqués sur la fenêtre aux volets mi-clos où il craignait que n’apparût
l’impérieux visage. Des défenses de toute nature qui lui étaient faites,
celle de sortir avec sa mère était la plus stricte. Et il venait de
recevoir une telle correction qu’il en avait encore la chair toute
brûlante. Denise, que déchirait le violent combat qui se livrait à cet
instant dans l’âme de son fils, essaya par des promesses d’en briser
l’action.
--Nous passerons devant la boutique aux sucres d’orge et je t’achèterai
le plus joli! dit-elle en s’efforçant d’assurer sa voix qu’une poignante
émotion faisait trembler.
Il secoua la tête et repartit:
--Pourvu que Mademoiselle ne me cherche pas!
--Tu as donc bien peur d’elle?
--Oh! oui, dit Claude.
La grande route piquait droit, blanche de soleil, vers les premières
maisons du village de Luynes en-deçà desquelles une arche de briques
l’enjambait. Une voie étroite et poussiéreuse courait sur sa gauche.
C’était celle du tramway d’Aix à Marseille. De l’embouchure du sentier
qu’ils avaient suivi, la station n’était guère éloignée que de cinq
cents mètres. Denise fut prise de peur, au sortir de l’ombre, en
s’engageant sur cette route nue, complètement déserte, où elle était
facile à voir et à rattraper. Le sac de toile, que cependant elle
emportait toujours dans ses courses, lui semblait un indice
compromettant. Et maintenant qu’elle se croyait à demi sauvée, elle
n’avait plus sur ses nerfs assez d’empire pour modérer son impatience et
régler son pas. Obligé pour la suivre de courir presque, Claude levait
parfois vers elle des yeux étonnés et toujours la surprenait le visage
tendu. Sa main gauche lui faisait mal tant elle la serrait. Comme aspiré
par le sillage du corps impétueux, il cédait au vertige de cette vitesse
que l’humeur despotique de sa gouvernante l’avait habitué à subir quand
elle le ramenait à la maison mécontente de lui, mais ne pouvait
comprendre et n’admettait pas qu’il lui fût imposé par sa mère.
Dans la rue du village, devant une boutique, il essaya de ralentir la
marche irritante.
--Maman, souffla-t-il, mon sucre d’orge...
--Tout à l’heure! dit Denise en l’entraînant.
Des commères jacassaient sur le seuil des portes. Connue de la plupart,
saluée par toutes, la jeune femme se rendit compte, passé les premières,
qu’elle allait éveiller la curiosité. Elle craignit les questions de cet
intérêt qui sert de masque à l’indiscrétion villageoise et s’imposa de
modérer sa trop vive allure. Claude en profita pour réfléchir. Les
maisons du mercier, de l’épicier, des autres fournisseurs de moindre
importance chez lesquels on l’avait quelquefois conduit, ne semblaient
pas l’une plus que l’autre attirer sa mère. Elle lui avait parlé d’une
emplette d’œufs et s’éloignait de l’endroit où il s’en vendait. Où donc
allait enfin s’arrêter cette course? L’extrémité du village était
atteinte, et pourtant le grand pas s’allongeait toujours, le visage
continuait à l’intimider par son expression résolue. Lorsqu’il se vit
assis, sur un banc grossier, dans la petite gare peinte en brun qui se
dressait, tendue d’affiches, sur le bord des rails, son malaise se
compliqua d’une appréhension.
--Maman, demanda-t-il, où allons-nous?
--A Marseille, mon chéri, répondit Denise.
--Pour quoi faire, à Marseille?
--Tu le verras!
Il leva brusquement sa face inquiète et fixa sur sa mère un regard si
dur qu’elle détourna les yeux et faillit pleurer.
--Et Mademoiselle? interrogea-t-il de nouveau, mais sur un ton presque
indigné, gonflé de rancune, où le dépit de voir braver cette puissante
figure l’emportait manifestement sur la crainte.
--Ne t’occupe pas de Mademoiselle, tu es avec moi.
--Je ne veux pas que tu m’emmènes sans sa permission!
La jeune femme fit semblant de ne pas entendre. A ce moment
apparaissait, débouchant de Luynes, la lourde voiture jaune, grondante
et sonnante, instrument sans éclat qu’elle avait choisi pour sa
misérable évasion. L’enfant la regardait venir, le front bas: et
soudain, comme elle allait s’arrêter près d’eux, arrachant sa petite
main de celle de sa mère, il s’enfuit à toutes jambes, vers le village.
--Claude! appela Denise.
Il courut plus vite. Le conducteur avait louché sur cette femme bizarre
qui paraissait ignorer ce qu’elle devait faire, patiemment attendu
quelques instants, puis donné le signal de remise en marche. Seule
devant la station, entre cette voiture qui s’éloignait et son fils qui
déjà n’était plus qu’un point, un si terrible désespoir se leva en elle
qu’elle porta ses deux mains sur sa poitrine comme si elle avait craint
d’en être étouffée. Le paysage, devant ses yeux, dansait comme une
flamme. Un instant, elle hésita, tel, dans une bourrasque, un duvet
sollicité par des vents contraires. Puis il sembla qu’un des courants
l’emportait sur l’autre et elle reprit en sanglotant le chemin du bourg.
La fine silhouette de Claude ne s’y voyait plus. Mais elle comprit, en
remontant la file des commères, que tout Luynes, intrigué, observait ses
gestes. Instinctivement, les yeux baissés, elle pressa le pas pour
échapper à cette curiosité accablante. Lorsqu’elle n’eut plus devant
elle que la route d’Aix, il lui sembla qu’elle venait d’accomplir un
immense effort. Son regard, avidement, l’explora. Claude avait pu se
repentir de l’avoir quittée. N’allait-elle pas l’apercevoir au pied d’un
talus, peut-être encore inquiet, mais moins ombrageux, accessible aux
arguments qu’elle saurait trouver pour lui justifier sa conduite? Elle
le ressaisirait par de douces paroles. Au lieu de le surprendre et de
l’effarer, elle essaierait de l’emmener en le persuadant. L’esprit tout
occupé de cette intention, elle gravit, la tête en feu, la large côte
droite à mi-hauteur de laquelle se dressait la pierre qui marquait
l’entrée du domaine. Lorsque celle-ci lui apparut, elle marcha moins
vite. Il lui fallut, l’ayant atteinte, toute son énergie pour supporter
la déception de scruter l’allée sans y voir se dessiner la figure de
Claude.
L’impression d’isolement, d’abandon total, qu’elle avait déjà si
douloureusement ressentie devant la station, se réveilla en elle avec la
même force. Qu’allait-elle devenir? Quel parti prendre? Lorsqu’elle
avait osé combiner sa fuite, il était sous-entendu dans sa décision que
Claude y serait associé. L’enfant se dérobant, le plan s’effondrait, car
elle ne pouvait concevoir d’exister sans lui? Et, d’autre part, à la
pensée de rentrer chez elle, de se retrouver dans sa maison en présence
du couple, un tel flot de dégoût balayait son cœur que l’humiliation,
que la souffrance même s’y noyaient. Sa répulsion avait quelque chose
d’épidermique: comme lorsqu’on pose le pied sur une bête immonde ou que
l’on envisage de quitter l’air pur pour s’établir dans un milieu de
pestiférés.
Certaine de n’avoir plus à compter sur rien, elle avait, au bout d’un
instant, repris sa marche et continuait machinalement à gravir la côte,
par besoin d’appuyer d’un effort physique le cours désordonné de ses
réflexions. Un tramway la dépassa sans qu’elle y prît garde. Soudain, à
l’extrémité d’une longue rampe, calme et pimpante sous le soleil qui
brûlait ses toits, apparut à sa gauche la cité d’Aix. Ses églises
dormaient en elle comme des brebis noires dans un troupeau plus clair
d’agneaux étendus. A un élan mystique qu’elle sentit monter, la vue de
tel clocher, reconnu entre autres, associa le souvenir de l’abbé
Crémières. Il était son confesseur depuis dix années. Jamais, sans
doute, faute d’y penser au moment voulu et peut-être, en somme,
d’occasion, elle n’avait eu recours à ses conseils dans une circonstance
délicate. Mais il était parfois venu la voir à la Cagne, notamment
lorsque Georges était aux armées, et ces visites de convenance ou
d’encouragement avaient créé entre eux un lien plus intime que celui qui
se noue au confessionnal. L’abbé l’exhorterait, la soutiendrait, lui
tracerait énergiquement une ligne de conduite, lui rendrait peut-être
l’espoir. N’avait-il pas cette expérience que donne un grand âge au
solitaire assez prudent parmi les passions pour n’avoir jamais fait que
les observer, et cette inspiration, ces avis célestes qui lui permettent
de démêler au profit des faibles l’humble écheveau de leur bonheur
brouillé par les forts?
La possibilité de souffrir moins, surtout de se livrer à une compassion,
de se démettre entre des mains puissantes et discrètes du soin de
diriger ses actions futures, souleva la malheureuse, en se précisant,
d’une sorte d’amère allégresse. Elle n’avait plus d’autre désir que
d’arriver vite. La longue route diminua, quelques maisons parurent, puis
une fontaine, elle s’engagea, sous des platanes, dans une vaste allée,
et la quitta pour un dédale de petites rues grises. Sa crainte était
d’apprendre, en touchant au but, que justement l’abbé Crémières n’était
pas chez lui. Mais, par bonheur, cette déception lui fut épargnée.
Introduite aussitôt par la servante, elle le trouva dans un parloir
sévèrement meublé où la chaise basse qu’il occupait, raide et sans
confort, semblait avoir été choisie parmi toutes les autres comme la
plus propre à recevoir sa chétive personne.
Denise pensait attendre au moins un instant. Elle aurait eu le loisir de
chercher une phrase, de conformer son attitude, encore égarée, au
caractère de l’interlocuteur et du lieu. L’aspect du long visage incliné
vers elle, l’expression stupéfaite qu’elle y surprit, la jeta subitement
dans un trouble extrême en la fixant sur l’évidence de son désarroi.
Impuissante à comprimer une minute de plus son ardent besoin
d’épanchement, elle s’abîma en sanglotant aux genoux du prêtre.
--Mon père, s’écria-t-elle, je n’espère qu’en vous!
L’abbé la releva et la fit asseoir.
--Calmez-vous, mon enfant! prononça-t-il. Quelle que soit l’étendue de
votre faute, l’indulgence et le pardon vous sont assurés si vous la
déplorez sincèrement.
Un air de foi mélancolique flottait sur ses traits. Denise le regarda
sans d’abord comprendre. Et soudain, la cinglant au plus pur
d’elle-même, la naïve injustice de cette parole fit éclater avec
l’accent de l’indignation sa protestation d’innocence. Mais déjà le
désespoir reprenait en elle son terrible avantage un instant perdu.
Hoquetante et volubile, remontant à l’arrivée de la gouvernante et
rapprochant ses perfidies d’aspirante maîtresse de ses méfaits
d’éducatrice violente et jalouse, elle dépeignit le lent travail qu’elle
avait conduit pour s’emparer de la confiance et du cœur de Georges.
Aucun détail ne lui semblait assez peu frappant pour pouvoir être
négligé par l’esprit du prêtre. Toutes ses transes, tous les soupçons
qu’elle avait conçus et qu’avaient successivement ébranlés, détruits,
les plus hypocrites précautions, furent exposés par elle d’une voix qui
tremblait. Lorsqu’enfin elle arriva à la scène atroce où Georges,
démasqué, surtout las de feindre, avait cyniquement avoué sa faute, ses
sanglots éclatèrent avec tant de force que ses paroles ne rendirent plus
qu’un bruit indistinct.
Le prêtre avait baissé la tête sous cette explosion; il la secouait à
petits coups qui marquaient son trouble et ne la relevait que de loin en
loin pour murmurer douloureusement entre deux soupirs:
--Je vous plains, ma chère fille!... Ah! comme je vous plains!
--Maintenant, que dois-je faire? questionna Denise provoquant avec une
sorte d’avidité la réponse qui allait sortir de cette bouche.
L’honnête regard embarrassé de l’abbé Crémières implora le crucifix
suspendu au mur.
--Vous résigner, mon enfant! dit-il enfin. Il faut vous résigner et
prier beaucoup! Vous vous devez en premier lieu à votre cher fils,
ensuite et malgré tout à votre mari recommandé à votre cœur par ses
erreurs mêmes.
--Il va peut-être me quitter, emmenant cette fille! s’écria Denise en
pleurant.
--La chose n’est pas certaine, mais son aveu doit l’y pousser, la
passion l’aveugle, et elle est, hélas! fort possible. Qui sait,
d’ailleurs, si cette pensée justifie vos larmes? Dieu n’éprouve à demi
que les âmes communes. C’est à ses coups profonds que celles qu’il
distingue ont l’infini bonheur de se reconnaître. Même si votre mari
quittait sa maison, votre devoir serait de remercier Dieu et d’attendre
avec confiance l’heure fixée par lui pour seconder les intentions de sa
Providence.
--Je n’ai pas, soupira-t-elle, assez de vertu! Vous m’estimez, mon père,
plus que je ne vaux!
--Il ne faut pas, ma fille, parler ainsi! La véritable humilité se remet
à Dieu, sachant combien ses propres vues sont sans profondeur. Quoi!
vous préjugeriez votre faiblesse, vous vous déroberiez au fardeau, par
crainte, quand les trésors de la Grâce vous sont ouverts? repartit
l’ecclésiastique en s’animant. Qui de nous ose se flatter de résister
seul? Dieu mesure son secours à la tentation et ne permet celle-ci que
pour mous combler. Si vous subissez l’abandon, il vous soutiendra. Si,
au contraire, il vous ordonne de vivre en chrétienne dans une demeure
souillée par les pires excès, soyez certaine que sa bonté, décuplant vos
forces, vous rendra la tâche supportable.
--Et je serais à la merci de cette intrigante? Et je continuerais à voir
mon mari entourer sa maîtresse de prévenances sans compter à ses yeux
plus qu’une domestique? s’écria Denise pleine d’horreur. Ah! je ne me
sens pas cet affreux courage!
Son accent se haussait à l’indignation. Sa couleur, ses regards et son
attitude trahissaient la révolte de sa fierté. Le spectacle émouvant de
cette femme fragile essayant d’échapper au sacrifice comme l’oiseau sans
défense à la serre de l’aigle déconcerta l’abbé Crémières plus que ses
sanglots.
--Chacun de nous, balbutia-t-il, a sa part d’épreuves: pensez à nos
soldats, ma pauvre et chère fille!
--Nos soldats? fit Denise interloquée... Ah! oui!... corrigea-t-elle
presque aussitôt avec l’accent d’une écolière un instant distraite.
La guerre durait, assurément, mais c’était si loin! Georges ayant
interdit, depuis son retour, que l’on reçût à la Cagne aucun journal, à
peine en avait-elle une notion confuse, savait-elle par ouï-dire ce qui
s’y passait. Puis, quel rapport entre les maux endurés là-bas et les
tourments qui déchiraient son cœur misérable? Sa détresse était-elle si
peu touchante que pour un homme depuis dix ans penché sur sa vie,
dépositaire de ses secrets les plus humiliants, une souffrance anonyme
s’y pût comparer? Et soudain lui apparut, dans toute sa rigueur,
l’irrémissible pauvreté des propos du prêtre. Rien d’humain n’avait
vibré sous les froides syllabes. Elle espérait la compassion d’un esprit
sensible, les conseils d’une sagesse longtemps mûrie, et se trouvait,
avec l’appoint d’une homélie fade, exactement aussi dénuée de secours
moral, de moyens pratiques de combat, qu’en pénétrant dans ce salon aux
murs nus et tristes. Le confesseur avait parlé, mais l’homme s’était tu:
et qui sait si, du reste, il avait une voix?
Elle attendit encore quelques instants, se disant que peut-être il
réfléchissait, lui accordant au fond d’elle-même un dernier crédit. Puis
elle jugea sans intérêt, devant son silence, de prolonger une entrevue
déjà mortifiante qui tournait doublement à sa confusion.
--C’est bien, dit-elle, mon père. J’obéirai!
Il la reconduisit d’un petit pas mol. Ses mains sèches se frottaient
l’une contre l’autre en déplaçant à chaque retour la chaîne de sa
montre. Un lent dodelinement de sa tête penchée faisait indolemment
onduler ses boucles.
Sur le seuil du parloir, il l’arrêta.
--Je ne veux pas, dit-il, que vous vous éloigniez d’ici, ma chère fille,
sans emporter au moins ma bénédiction...