Ils se rejoignirent toutes les nuits. Leurs chambres respectives
n’étaient séparées l’une de l’autre que par la largeur du corridor qui
desservait l’étage de bout en bout, la pièce où couchait Claude,
contiguë au cabinet de toilette de son père et située dans un angle de
la maison, leur étant perpendiculaire à tous deux. Ces différents
appartements, de belle dimension, formaient la partie droite du palier
et la même disposition se retrouvait dans la partie gauche où Denise
occupait, face à la terrasse, la chambre correspondant à celle de Lola.
Elle avait fait un boudoir de la suivante. La troisième, réservée aux
hôtes de passage, n’avait pas été ouverte depuis longtemps.
La salariée aurait voulu recevoir le maître. Chez elle, au milieu des
bibelots, des objets intimes dont elle avait su s’entourer,
n’aurait-elle pas doublement régné sur lui, relevé, en s’arrogeant le
droit au verrou, l’infériorité humiliante de sa condition? Mais elle
avait dû y renoncer à cause de l’enfant. Du moins exigeait-elle d’être
attendue, et que Georges, en l’accueillant dès le seuil franchi,
reconnût par cet acte de prévenance la grâce qu’elle lui faisait en se
dérangeant.
Elle n’avait eu qu’à formuler ce désir exprès pour que, scrupuleusement,
il s’y conformât. Mais encore avait-il fallu l’exprimer: l’amant,
déshabitué de rendre aucun soin, inattentif par égoïsme et par
nonchalance, aurait trouvé d’autres façons d’affirmer son zèle; il ne se
serait pas avisé que celle-ci pût plaire.
Et pourtant sa passion était si profonde qu’en vain essayait-il de la
comparer en remontant le cours de sa vive jeunesse. Les quelques belles
figures de femmes qu’il y rencontrait lui semblaient sans éclat, surtout
sans grandeur, à côté du visage qui charmait sa vie. C’était, lorsqu’il
les opposait une par une à la fière Lola, comme un piètre défilé de
sujettes confuses glissant sous le regard d’une impératrice. Et laquelle
avait-il sincèrement aimée? A laquelle avait-il sacrifié une heure quand
la tentation du jeu l’attirait? Cocottes, petites bourgeoises, ouvrières
pimpantes, n’avaient été pour lui que des distractions, parfois goûtées
avec l’espoir d’en retirer mieux et régulièrement repoussées après
quelques mois, autant par lassitude de leur chair connue que par mépris
de leur mécanisme inférieur. Il se rappelait des moins sottes quelques
traits piquants, mais ne s’était soucié de l’esprit d’aucune. On
l’aurait, à cette époque, étrangement surpris en lui disant qu’un jour
une de leurs sœurs réussirait, par ses manœuvres, à le subjuguer.
Et le mot, cependant, n’était pas trop fort! Il avait dédaigné, puis
s’était défendu, puis avait cédé, jusqu’au moment où, se grisant de ses
faiblesses mêmes, il avait fini par se trouver en pleine dépendance.
La possession inattendue de la ferme fille aurait pu brusquement
l’affranchir. Il aurait suffi pour cela que, sous ses baisers, il sentît
cette langueur propre à son sexe dont il avait, pour ainsi dire, le
mépris natif. L’opposant aux apparences qui l’avaient séduit, il se
serait raillé avec amertume de s’être laissé prendre à des artifices.
Mais le corps de Lola, puissant et svelte, admirablement établi dans ses
proportions un peu grandes, semblait l’instrument même, formé tout
exprès, qu’il fallait à cette nature passionnée d’empire pour se révéler
dans l’amour. Et il ne tarda pas à s’y montrer sans aucune réserve. Les
naïvetés, les inévitables maladresses des premiers contacts surent
échapper à la critique d’un amant expert en se donnant un air de malices
voulues. La pratique les supprima ou les mit au point. Il n’en subsista
bientôt plus que le délicieux. Devant les feux de houille des veillées
anglaises, au milieu de collègues impures et chastes que tourmentait
collectivement et chacune à part le fiévreux démon monastique, Lola
s’était livrée à d’étranges lectures, nourrie de ces propos, de ces
anecdotes au gingembre dont se délecte une société prétendue pudique,
entre personnages du même sexe. C’était là que s’était faite et
perfectionnée son éducation libertine. Elle arrivait au plaisir pleine
de connaissances, dans la situation d’un bachelier nourri de
belles-lettres qui brûle d’utiliser ce trésor acquis en d’originales
créations. Pas plus que celui-ci, elle ne doutait d’elle. Sa fantaisie
lui paraissait le guide le plus sûr, et le meilleur moyen de réduire un
homme celui qu’elle saurait exercer.
Georges se trouva donc, dès les premiers jours, comme étourdi d’une
possession tournant de telle sorte qu’il y fit aussitôt figure de proie.
Il se croyait inaccessible au vertige des sens: quelques nuits lui
prouvèrent, en l’y abîmant, qu’il l’avait toujours ignoré. A peine hors
de leurs bras, déjà lassé d’elles, il dominait de son esprit d’imbéciles
maîtresses, une épouse intimidée jusqu’en ses ardeurs: ce lui fut une
surprise d’affronter une âme qui prétendait encore à régir la sienne
dans l’emportement du plaisir et qu’il sentait, l’instant d’après,
toujours aussi forte, penchée sur sa fatigue avec indulgence.
En retour de sa passion mêlée de respect, il jouissait d’être aimé
autant qu’on peut l’être quand la tête et la chair sont surtout en jeu.
Sans doute, pleine de calculs, ambitieuse d’abord, la jeune femme
chérissait en lui l’instrument qui permettrait à ses desseins de se
consommer. Mais leur poursuite n’était pas tout, sa personne comptait et
son orgueil l’aurait fait rompre avec arrogance devant un hommage
indigne d’elle. Que Georges eût du génie, une belle bouche sérieuse, un
air, avec cela, naturellement noble et des façons disciplinées jusqu’à
la froideur, c’était de quoi lui plaire, le lui rendre aimable,
indépendamment de toute considération d’intérêt. Son attitude et son
sourire trahissaient sa joie quand elle pressait contre son sein ce
visage pensif. Et plus elle le voyait s’animer par elle, plus elle
brûlait d’accentuer cette animation, de répandre sur les traits
furieusement baisés une expression plus impatiente ou plus satisfaite.
Tant d’ardeur à l’enchaîner tombait, hors du lit, comme le bouillon
d’une eau qu’on éloigne du feu. Elle entrait en maîtresse chez son amant
et sortait de sa chambre en étrangère. La journée s’écoulait sans qu’il
reçût d’elle une marque d’attention qui ne fût courante. Lola redevenait
l’orgueilleuse personne qui accomplit consciencieusement une tâche
rétribuée et s’applique à relever à ses propres yeux l’infériorité de
son rang par une continuelle surveillance de sa dignité. Georges avait
essayé, les premiers jours, de profiter des instants où ils étaient
seuls pour faire sonner dans ses propos une note plus intime. Elle en
avait montré du mécontentement et n’y avait pas répondu. Une fois même,
comme il s’enhardissait, dans une allée d’arbres, jusqu’à lui caresser
furtivement la taille, elle l’avait repoussé de toute sa hauteur.
--Faites-moi donc le plaisir de vous surveiller! lui avait-elle dit d’un
ton sec. Ces façons de collégien ne me conviennent pas.
Tel était l’ascendant qu’elle avait sur lui qu’il avait accepté la
réprimande et, depuis lors, se contraignait pour ne point déplaire. Mais
la réserve ainsi gardée pendant de longues heures stimulait sa mémoire à
lui retracer les plus heureux moments des licences nocturnes. Son
imagination, s’en emparant, brodait sur ce thème et Lola, rébarbative,
l’occupait bien plus qu’elle ne l’aurait fait, complaisante. Renonçant à
toute espèce de travail sérieux, ne prenant même plus la peine de noter
les rimes qu’une habitude invétérée accouplait en lui, il ne tendait
qu’à se donner d’exaltantes visions, poursuivies, comme au travers d’un
réseau léger, dans la fumée de sa perpétuelle cigarette. Les sentiments
qui l’agitaient, quand tombait cette fièvre, étaient ceux d’un
adolescent longtemps chaste qu’éblouit jusqu’au vertige la première
maîtresse: ils ne manquaient ni de fraîcheur, ni de naïveté.
Lola lui savait gré de ce don total, et quelquefois, le surprenant à
s’en délecter, le récompensait au passage d’un rapide sourire. Mais ce
n’était qu’un témoignage à peine indiqué de l’orgueilleuse ivresse qui
la transportait. Quiconque en eût souhaité un signe plus frappant aurait
dû le chercher ailleurs que là et l’aurait, au surplus, facilement
trouvé dans un redoublement de sa sévérité envers Claude. L’influence
prise sur le père la rendait si vaine qu’elle ne tolérait plus chez
l’enfant la moindre infraction à ses exigences despotiques. Celles-ci,
de jour en jour, se multipliaient. Non contente de l’obliger à de tels
efforts qu’il avait compensé en quelques mois les résultats d’une
indolence de plusieurs années, elle avait fait de son élève une espèce
de page, un négrillon blanc, disait-elle quand elle plaisantait, dont sa
forte manière, appliquée à point, lui avait assuré l’empressement.
Claude, à la promenade, lui portait son livre, recevait son écharpe ou
son ombrelle, visitait l’endroit du sol où elle s’asseyait pour le
débarrasser des insectes et des épines. Il devait prévenir ses besoins
courants et la joue lui cuisait tout aussitôt quand il ne ramassait pas
avant elle un objet tombé. Elle ne lui pardonnait aucune distraction.
Son plaisir, devant Georges, était de le montrer, ainsi assoupli, dans
l’exercice des menus soins qu’elle se faisait rendre. Rien ne pouvait
mieux plaire à ce cœur altier, ni lui inspirer, pensait-elle, un respect
plus grand qu’un si complet usage du don de soumettre pour lequel elle
se savait en partie aimée.
La présence de Denise ne l’arrêtait pas dans ces impudentes expériences.
Celle-ci, pour elle, ne comptait plus, existait à peine, depuis que sa
défaite, enfin consommée, avait détruit à son insu son dernier prestige.
Claude, cependant, aurait pu lire une détresse poignante dans les
regards que sa mère attachait sur lui quand il se conformait aux
caprices de Mlle Dimbre. La colère y combattait la résignation et
prenait parfois l’avantage. Mais ce n’était que par éclairs d’autant
plus tragiques qu’on devinait en eux l’expression profonde de l’âme
même, empêchée de soutenir ses démonstrations par la timidité déplorable
du caractère. Bientôt, un voile léger en couvrait les feux et les yeux
offensés ne reflétaient plus qu’une mélancolique amertume.
Septembre déclina sous de molles averses. Les soirées étaient plus
courtes, mais délicieuses. Les paysages, nettoyés et rafraîchis, sous le
vert mûr des frondaisons que menace l’automne, se paraient comme d’un
vestige de leur grâce de mai. La félicité d’Elpémor, débordant soudain,
se répandit en une sorte de bienveillance dont Lola l’encourageait à
donner des marques. Leur secret, clé de voûte du frêle édifice qu’elle
avait bâti comme son temple, lui semblait devoir être à tout prix gardé
et elle jugeait, à cet effet, de bonne précaution qu’il détournât par sa
conduite les soupçons possibles.
Denise, au plus fort d’un désespoir qu’alimentaient concurremment son
mari et Claude, connut donc la surprise de sentir se fondre les
présomptions génératrices d’une de ses angoisses. Comme lassé des
plaisirs d’un jeu cruel, avec cette froide désinvolture qu’il mettait à
tout, Georges se décidait à y renoncer. Il lui parut redevenir ce qu’il
n’était plus. Sa brusquerie, se tempérant de furtifs égards, avait
repris ce caractère de défaut naïf qui la rendait à l’expérience presque
supportable. L’étrangère semblait bannie de son front rêveur et Denise
les observait avec attention sans pouvoir distinguer la moindre
équivoque dans la façon polie dont ils se traitaient.
Une confiance dévastée ne se marchande pas. Ou elle se refuse, ou elle
se rend. L’excès même de la crise qu’elle a subie la dissuade de toute
prudence, comme de toute mesure. Avec l’animation d’une convalescente
qu’ébouit la perspective de la pleine santé, la jeune femme, avant même
d’éprouver ses forces, entrevit sa délivrance et celle de son fils comme
une certitude peu lointaine. C’était à elle à préparer cette heureuse
issue, au lieu de l’espérer des seuls événements. Le personnage de
l’étrangère, isolé de Georges, l’intimidait moins, en principe, et elle
le détestait plus librement à la pensée qu’aucun amour ne le gardait
plus. Rougissant de la faiblesse qu’elle avait montrée, déterminée, pour
en finir, à payer d’audace jusqu’au moment où l’occasion s’offrirait à
elle de se libérer d’un coup brusque, elle essaya de s’affermir par de
molles attaques. Les amants en plaisantaient sur le traversin.
--J’ai l’impression qu’une brebis s’est juré ma mort! disait Lola en
éclatant d’un petit rire faux.
Et elle interdisait strictement à Georges de prendre son parti sous
aucun prétexte.
Un soir, comme ils s’installaient sur la terrasse et qu’une fraîcheur
assez vive tombait des platanes, la gouvernante envoya Claude lui
chercher un châle, suspendu, disait-elle, contre son armoire. L’enfant
se jeta dans l’escalier. Il reparut, un instant après, les mains vides.
--Mademoiselle, balbutia-t-il, je n’ai rien trouvé.
--Pourtant, le châle y est! répondit Lola. Vous n’avez donc qu’à
remonter et à chercher mieux.
La seconde course, aussi stérile, fut suivie d’une autre et la jeune
femme s’impatienta, après la troisième, jusqu’à le traiter d’imbécile.
S’efforçant de maîtriser son indignation, Denise retint son fils comme
il repartait.
--Vous feriez mieux, je crois, de monter vous-même, déclara-t-elle en
attirant contre sa poitrine le petit visage confondu. Claude en serait
inutilement pour de nouveaux frais. C’est un serviteur détestable!
--Je ne lui demandais, dit Lola, qu’une simple obligeance.
L’intervention l’avait surprise, elle était très rouge. Georges, qui
mordillait la pointe d’un cigare, ne put souffrir l’expression
satisfaite de sa femme à qui n’avait pas échappé cet indice de trouble.
--Il est vraiment fâcheux, articula-t-il, que Mademoiselle ne puisse
faire à Claude une observation sans qu’aussitôt tu t’ingénies à lui
donner tort!
Denise baissa la tête sous cette remontrance et Georges s’aperçut, en
tournant les yeux, que sa maîtresse le regardait d’une étrange manière.
Il en fut d’abord gêné, puis n’y pensa plus. Tous les soirs, à cette
heure-là, l’approche du plaisir déterminait dans son esprit une
agitation où les idées étaient broyées comme des coques légères par les
flots d’une mer démontée. Il ne se rappela l’incident que rentré chez
lui, lorsqu’après trois quarts d’heure de vaine attente, n’entendant
plus Lola marcher dans sa chambre, ni remuer les accessoires dont elle
se servait pour compléter minutieusement sa toilette nocturne, il eut
soudain la certitude qu’elle ne viendrait pas.
Des minutes passèrent. Debout contre sa porte entrebâillée, Georges
prêtait l’oreille, immobile et sombre, sans pouvoir se décider à gagner
son lit. La confusion que lui causait une rigueur blessante le disputait
à sa colère d’en être accablé. Il détestait l’orgueil de sa dure
maîtresse: mais, en même temps, il se sentait attiré vers elle par un
besoin particulier d’implorer son corps, de savourer en pénitent sa
bouche impérieuse.
Après un long moment, n’y résistant plus, il traversa silencieusement
l’étroit corridor et vint gratter du bout des ongles à la porte obscure.
Comme elle ne s’ouvrait point, il insista. Alors une allumette craqua
dans la chambre et un grand flot d’espoir envahit son cœur.
Lola, sans doute, avait pitié, se laissait fléchir, décidait de borner à
l’avertissement la sanction méritée par sa première faute. Elle parut se
hâter, puis s’arrêta. On la suivait au piétinement de ses fines
sandales. Et Georges s’apprêtait à rentrer chez lui, convaincu qu’il y
serait aussitôt rejoint, quand le bruit d’un papier glissé sous la porte
abattit brusquement son exaltation.
Il le porta jusqu’à sa lampe et y lut ces mots:
«_Prenez donc le parti d’aller dormir: vous risqueriez, en me tenant
éveillée ce soir, de me trouver fatiguée la nuit prochaine._»
L’insolence du procédé excita sa rage. Puis ses yeux s’arrêtèrent sur la
majuscule dont étaient paraphées les lignes au crayon. La pointe en
tombait raide comme un doigt tendu. Elle était soulignée d’un trait
oblique. Il se représenta son altière maîtresse traçant le billet d’une
main paisible et appuyant cette initiale de cette forte barre.
Alors il se coucha et souffla sa lampe.