VII

Les journées qui suivirent furent misérables. Les époux dissociés se

fuyaient d’instinct, évitaient de se parler, de lever les yeux l’un sur

l’autre aux heures où les repas les réunissaient. Elpémor, depuis

longtemps, n’aimait plus sa femme; mais, n’ayant rien, en somme, à lui

reprocher, il professait vis-à-vis d’elle une indifférence qu’un certain

fonds d’estime rendait moins sensible. Troublé soudain par l’explosion

d’une jalousie folle, il s’endurcit contre elle et la détesta: elle lui

semblait outrepasser ses droits légitimes en étant pour lui la cause

d’un souci quelconque.

Denise, de son côté, pour la première fois, osa s’interroger sans

complaisance et mettre en doute son affection pour ce taciturne.

Accoutumée à voir en lui un enfant boudeur, susceptible, par caprice, de

causer une peine, mais non de tourmenter délibérément, elle fit enfin la

part de sa volonté dans les épreuves de toute nature qu’il lui

infligeait et l’homme qu’elle aperçut lui parut affreux. Comme il arrive

en cas de révélation, quand l’esprit ébloui presse la vérité de crainte

qu’il n’en demeure une partie dans l’ombre, elle eut tendance à

s’exagérer sa noirceur. Son opiniâtre intransigeance, sa conduite

hostile lui parurent être les effets d’un plan concerté. Une atmosphère

de trahison flottait autour d’elle. Son attention se fixa sur

l’étrangère, avec l’espoir de déchiffrer sur cet autre front l’aveu dont

elle avait un ardent besoin.

Mais autant aurait valu questionner un sphinx. Lola, dont la froideur la

glaçait déjà alors qu’elle ne faisait que lui ravir Claude, acheva par

ses allures de l’intimider du jour où elle vit en elle une rivale. Le

moindre bruit se propageait dans cette maison basse et, pas plus que la

première, quelques mois plus tôt, la seconde scène violente n’avait eu

lieu sans que la jeune fille l’eût suivie. Elle en avait mesuré toute

l’importance, apprécié les points forts et les points faibles, puis tiré

les conclusions qui lui semblaient justes et méthodiquement envisagé

toutes les suites possibles.

Prête à s’entendre congédier dès le jour suivant comme à voir sa

situation confirmée, l’absence, à défaut d’une solution nette, d’un

indice permettant d’en pressentir une ne lui avait causé aucun

étonnement. C’était encore une hypothèse qu’elle avait prévue. La

superbe du mari, la mollesse de la femme la rendaient même, à l’examen,

la plus vraisemblable. On ne pouvait imaginer celle-ci prescrivant,

celui-là capitulant devant une prière, et d’autre part, au lendemain

d’un éclat si vif, il était naturel qu’ils se reprissent.

Mais Lola savait lire dans l’esprit des hommes. Tel qui fait front à une

attaque violemment conduite perd du terrain et se replie en jetant ses

armes devant une série d’escarmouches. Pour Elpémor, toujours la proie

d’un songe intérieur, le désir de vivre en paix passait avant tout.

C’eût été le dominer que l’importuner. Il convenait de faire état d’une

disposition aussi facilement exploitable, de prévenir les coups

d’assauts moyens, de les frapper d’avance de stérilité en leur retirant

tout point fort et en les obligeant à partir de la rase campagne.

Denise, par conséquent, ne se trompait pas lorsqu’elle accusait la

prudence de l’institutrice de renchérir sur son attitude réservée. Du

jour au lendemain, Lola, par calcul, avait repris le masque froid, les

façons gourmées qui la mettaient à l’abri des indiscrétions. Elle

observait le couple à travers sa ruse comme à travers ces carreaux d’où

l’on peut tout voir sans cependant risquer d’être aperçu. Sa politesse

s’alourdissait d’un semblant d’effort pour répondre aux questions les

plus naturelles que lui posaient tantôt Georges et tantôt sa femme. Le

petit Claude, en apparence, l’intéressait seul. Mais au lieu d’essayer,

par des concessions, de désarmer l’antipathie au cœur de Denise quant au

plus invétéré des griefs qu’elle avait contre elle, elle redoublait de

rigueur dans ses exigences pour maintenir intact aux yeux d’Elpémor ce

qui l’avait d’abord séduit dans son caractère.

C’était vraiment une imposante et sereine figure que l’on croisait,

marchant sous les beaux ombrages, avec, contre sa jupe, cet enfant

craintif. La fierté de son regard, la noblesse de son port lui donnaient

un faux air de princesse aux champs. La simplicité de Denise, par

comparaison, jointe à cette expression pleine d’amertume que conférait à

son visage l’excès du tourment, aurait rendu fort excusable une complète

méprise sur leurs conditions respectives.

Un contraste aussi vif, mille fois ressenti, ne pouvait qu’aiguiser dans

le cœur de Georges les sentiments qu’il éprouvait envers les deux

femmes. Denise lui parut presque une vivante injure à l’individu

supérieur qu’il se flattait d’être. Son existence était flétrie par

cette ombre molle. Il en vint à supputer mélancoliquement ce qu’elle eût

gagné en éclat dans l’atmosphère de la rayonnante créature dont l’esprit

déroutait ses préjugés d’homme. L’amour qu’il se portait y trouvait un

charme, comme la vanité d’une coquette à s’imaginer dans une robe et

sous une parure contemplées à des étalages de marchands. S’attachait-il

à nourrir cette méditation, un peu de jalousie se levait en lui contre

le séducteur qui s’approprierait un tel bien.

Ses journées se traînèrent, pleines de langueur, uniformes et vides

comme si méthodiquement il les eût passées à surveiller sur un cadran la

fuite des minutes. Il écrivait à peine et lisait sans goût. L’ennui,

qu’il avait toujours ignoré, bien que semblant l’asseoir dans tous les

fauteuils où sa nonchalance se plaisait, livrait à son cerveau de

fréquentes attaques, aussi soudaines et capricieuses que poussées à

fond. En vain essayait-il de le conjurer par ces invocations à son froid

orgueil qui lui faisaient ordinairement l’effet d’un tonique. Elles ne

lui paraissaient ni substantielles, ni surtout sincères. Après avoir

longtemps puisé dans son isolement la plus déterminante des raisons

d’estime, il se prenait à le haïr jusque dans ses causes, tenté de n’y

plus voir qu’un lâche expédient propre à lui dérober le vide de son

cœur. Jamais sa ressemblance avec d’autres hommes ne l’avait frappé de

telle sorte: il souffrait de besoins mal définis et ne trouvait en lui

ni de quoi les vaincre, ni la force d’échapper par un bond soudain à la

mélancolie qu’ils lui inspiraient.

Le moindre signe de sympathie donné par Lola l’aurait réconforté dans

cette crise aiguë. Sa réserve acheva de le déprimer. Il en voulut

profondément à cette fille fantasque de laisser fuir, par impertinence

ou lubie, une occasion d’avoir un titre à sa gratitude. Denise, plus

clairvoyante, plus combative, aurait pu à ce moment fortifier sa cause.

Mais elle se confinait dans un désespoir que la médiocrité de son

caractère l’empêchait de rendre émouvant. Elpémor se fût raillé d’en

être attendri. Sa pensée ne s’attachait qu’à l’institutrice, comme,

entre une pierre précieuse et une fleur champêtre, il aurait plutôt

choisi d’éprouver la pierre que d’appuyer la corolle sur ses lèvres.

Deux semaines s’écoulèrent dans cette confusion et, plus il observait

l’irritante personne, plus l’attitude qu’elle avait prise lui semblait

hostile. Rien ne l’avait encore aidé à voir clair en elle. Mais, comme

il lui offrait un matin des livres, elle lui répondit brièvement qu’elle

n’en manquait pas, ayant assez à faire avec ceux de Claude et un recueil

de nouvelles récemment paru qu’elle comptait traduire de l’anglais.

Denise était présente, le ton de la réplique la surprit un peu et elle

en laissa voir un certain plaisir. Ce mouvement devait suffire à

renseigner Georges sur la cause profonde d’une conduite qu’il attribuait

ingénûment à quelque caprice. L’idée que la jeune fille ménageait sa

femme fut plus insupportable à son amour-propre que l’opiniâtre

indifférence qu’elle lui témoignait. Ni la sympathie, ni la pitié, ni

aucun sentiment de délicatesse ne pouvait lui conseiller de prendre un

tel soin: il y vit donc la précaution d’un doute injurieux, la grossière

adresse d’une servante flattant concurremment l’orgueil de deux maîtres

par ignorance de celui qu’elle peut négliger.

Le besoin d’affirmer que lui seul comptait, qu’il était dans sa maison

l’arbitre obéi, non tel juge à l’autorité partagée obligé de tenir

compte de sentences rivales, acheva de ruiner les hautaines formules que

ses méditations antérieures avaient ébranlées. Sa mélancolie se donna

une raison précise et son impertinence, pour la signifier, recourut à

des stratagèmes enfantins. Lola, d’autant plus froide qu’il perdait son

calme, vit leurs rôles respectifs s’intervertir et celui de poursuivant,

qu’elle avait tenu, passer à l’ancien poursuivi. A son tour, il se piqua

d’exister pour elle. Elle s’en aperçut d’abord à table, où brusquement

il rechercha sa conversation, puis à des rencontres inopinées qu’il

n’était guère possible d’imputer toutes à la complaisance du hasard. Il

manœuvrait avec adresse pour croiser ses pas dès que l’écho

l’avertissait qu’elle quittait sa chambre; il guettait la jeune fille

sur la terrasse aux instants qu’elle y passait avec son élève et

profitait effrontément d’un geste ou d’un mot pour se mêler à

l’entretien avec un air grave.

Sa déception fut grande, son dépit s’accrut de la voir ne répondre à de

telles avances qu’à la façon correcte d’une salariée. Tout souvenir d’un

autre temps semblait mort en elle. Aux allusions que Georges y faisait

parfois, elle opposait ce front de marbre et ces yeux naïfs qui

découragent l’indiscrétion et usent la patience. Le ton de ses propos,

uni, sincère, n’aurait permis à personne de supposer que ses soucis ne

rendaient pas leur son véritable.

Georges était de ces hommes qu’une défaite stimule, qui ne connaissent

que par l’échec le prix du succès. L’attitude de Lola, loin de

l’affaiblir, agit en sens contraire sur sa volonté. Il se jura de

ressaisir cette confiance reprise que, par excès d’orgueil ou par

nonchalance, il avait dédaigné de goûter alors qu’elle s’offrait. Ses

tentatives de rapprochement se multiplièrent et leur champ d’action

s’étendit. Comme si leurs deux natures, dans des cas semblables,

devaient nécessairement recourir aux mêmes expédients, Lola le vit

bientôt imiter ses ruses, se jeter derrière elle dans la campagne,

conjecturer l’itinéraire qu’elle s’était tracé et s’arranger pour l’y

surprendre en un point quelconque. Mais, ayant l’avantage de conduire le

jeu, elle en usait rigoureusement pour son partenaire obligé de se

soumettre à sa fantaisie. Tantôt elle se livrait, tantôt, par un détour,

elle lui échappait et le laissait se consumer dans une vaine attente. De

retour à la maison longtemps avant lui, elle se plaisait alors, de sa

fenêtre, à le voir rentrer, la tête basse, mâchonnant un brin d’herbe,

une tige de fleur, comme la substance amère de sa déception.

Ce manège acheva de l’exaspérer. Ne pensant pas à l’attribuer à la

coquetterie, il ne pouvait valablement lui donner pour cause que

l’intérêt d’une neutralité sourcilleuse. Si bien que, par le jeu le plus

naturel, ses sentiments envers sa femme en prirent plus d’aigreur. Ce

fut sur elle que retomba en une pluie d’affronts son dépit des mécomptes

qu’il subissait. La vie commune, à ce moment, devint si pénible que

Denise, malgré sa résignation, sa douceur, sentit parfois, pleine de

fatigue, murmurer en elle les révoltes d’une femme qui songe à la

rompre. Celles-ci s’apaisaient presque aussitôt. Un profond désespoir

leur succédait, où elle tournait vers Claude sa face tourmentée que

déchirait pathétiquement un sourire contraint. Mais l’enfant, gardé à

vue, ou baissait les yeux, ou présentait à sa détresse un regard si

froid qu’elle n’en pouvait tirer aucun soulagement. On aurait dit

qu’obéissant à une loi fatale qui détournait d’elle tous les cœurs lui

aussi se prenait à la mépriser. La malheureuse avait fini par donner ce

sens à la réserve que son fils observait par crainte, et quelquefois,

n’arrivant plus à se dominer, elle devait brusquement quitter la table.

A peine arrivait-elle dans le corridor que l’on entendait ses sanglots.

Georges haussait l’épaule, mangeait plus vite. Le repas s’achevait dans

un lourd silence.

Comme un chimiste au milieu de vapeurs malsaines, Lola vivait à l’aise

dans cette atmosphère que son génie d’intrigante avait composée. Elle

apportait à l’entretenir tous ses soins et constamment l’alourdissait

d’éléments nouveaux. Puis, lorsqu’elle estima le moment venu, elle

provoqua le courant d’air qui la dégagea. Georges la vit soudain cesser

de le fuir et rendre à son visage une animation qui répondait

ouvertement, bien qu’avec mesure, à ses propres efforts pour

l’intéresser. Leurs colloques prirent de l’ampleur et se prolongèrent.

Tout au plus marquait-elle une condescendance dans l’accueil qu’elle

faisait à certaines questions: ceci pour rappeler qu’elle s’appartenait

et s’entendait à en donner, au besoin, la preuve.

Il connut de la sorte, avec une vraie joie, l’obligation de témoigner

les plus grands égards à la figure maîtresse d’elle-même qui la

dispensait. Un attentif orgueil mordait sur le sien. Et ce qu’il eût

pensé ne pouvoir subir l’emplissait d’une espèce de délectation qui le

pressait d’en rechercher avidement les signes. Sa poursuite de Lola

devint incessante aux heures qu’elle consacrait à promener Claude ou à

le faire jouer sur la terrasse. Il lui apportait de lui-même des livres

choisis; mais leurs conversations, le plus souvent, prenaient ce tour

philosophique qu’utilisent deux êtres pour se parler l’un de l’autre

indirectement.

Ils ne pouvaient s’asseoir ensemble et sortir ensemble, marquer à leur

insu leur complet accord par des nuances de gestes et de langage, sans

rejeter Denise dans de telles alarmes que les tenir secrètes l’aurait

étouffée. La Provençale exubérante, avec tout son feu, se réveillait

parfois dans cette femme timide que son physique apparentait aux douces

filles du Nord. On eût dit qu’un démon lui faisait violence, la

contraignait à s’élancer hors de sa nature pour des actions dont elle

était la première surprise. Un douloureux travail de ses nerfs et de sa

pensée avait abouti, par deux fois, à des scènes rapides suivies d’une

longue période où doutaient ses craintes. C’est qu’alors son esprit les

nourrissait seul. Lorsque, se fortifiant d’aliments réels, elles ne lui

laissèrent plus ni incertitude, ni répit, son besoin de les trahir, de

les justifier, devint aussi fréquent que celui d’une nonne de confesser

au crucifix sa peur de l’enfer.

Georges la vit se rapprocher, amère et dolente, exhalant cette

mélancolie fastidieuse qui détournait de sa personne la naissante pitié.

Sans oser intervenir, par crainte d’un affront, dans les entretiens

qu’il avait avec la jeune fille, elle l’observait à la dérobée d’une

fenêtre et s’arrangeait de manière à le rencontrer lorsque Lola rentrait

chez elle ou qu’il la quittait. La contenance de son mari lui importait

peu. Il aurait fallu autre chose que de la froideur, autre chose que des

manifestations d’impatience pour dissuader cette égarée d’exprimer une

peine qui montait de sa poitrine à sa bouche meurtrie aussi

naturellement que son souffle. Tantôt elle gémissait, tantôt elle

éclatait en reproches formels, tantôt même, se haussant à l’imprécation,

elle appelait sur sa rivale la justice de Dieu, dans un désordre

d’épithètes, de naïves injures à la mesure de son dépit et de sa

faiblesse. Laissait-elle passer un jour sans l’importuner, en apparence

indifférente et détachée d’eux, toute à ses besognes domestiques,

Georges était sûr, le lendemain, dès qu’il se montrait, de s’entendre,

avec douleur, reprocher tel mot à la portée duquel elle avait réfléchi

toute la nuit: on la sentait toujours en train d’aviver son mal, comme

ces dégénérés, dans les hôpitaux, qui rouvrent de leurs ongles leurs

cicatrices.

Excédé, sans moyen de se soustraire à ces folles attaques, Elpémor

redoublait d’attentions envers la jeune fille dans le dessein de lui

prouver, par sa conduite même, que les entreprises de sa femme étaient

sans effet. Il aurait pu se dispenser d’une telle précaution. Lola

jouait à merveille la vierge ignorante et les éclats les plus

significatifs semblaient frapper chez elle des oreilles de sourde.

Jamais ses grands yeux fauves n’étaient plus limpides que lorsque

Georges, après une scène qu’il avait rompue, venait l’oublier auprès

d’elle. Mais alors, faisant violence à sa vraie nature, elle affectait

de se montrer étonnamment humble. C’était le provoquer à se découvrir, à

s’indigner du parallèle de cette modestie et des fatigantes exigences de

l’épouse revêche. Sous l’empire de la colère et de la tendresse, elle le

sentait prêt à livrer son désordre intime dans une confession éperdue.

Cette victoire platonique lui suffisait, et soudain, reprenant de

hautaines façons, elle arrêtait les paroles sur ses lèvres.

Lui-même n’aurait pu dire avec certitude, en admettant qu’il eût pensé à

s’interroger et se fût répondu honnêtement, dans quelle mesure il

discernait la part d’artifice que comportait l’ensemble de cette

conduite. A peine concevait-il un léger soupçon qu’un accent d’une

sincérité évidente le bannissait de son esprit sans retour possible. Sa

compagne, à la vérité, l’éblouissait. Les astronomes qui étudient les

taches du soleil ne les distinguent qu’à travers des lentilles fumées

qui leur permettent de soutenir la splendeur de l’astre: à en tenter à

l’œil nu l’observation, ils se verraient contraints de baisser la tête

sans avoir pu y découvrir le moindre point sombre.

La beauté de Lola, sa ferme intelligence, son caractère, constituaient

pour Elpémor trois dogmes parfaits, trois vérités manifestes et

essentielles au sujet de l’une desquelles l’expression d’un doute lui

aurait paru insensée. Il aurait plutôt compris qu’on le discutât dans

ses propres facultés et dans son talent. A force de subir une domination

qui s’exerçait, bien qu’impérieuse, avec trop de tact pour que son goût

d’indépendance en fût offusqué, il avait pris de son mérite une idée

plus juste et s’était relâché de son égoïsme. N’était la direction que

suivait son cœur, on serait tenté de dire qu’il s’humanisait. Les

désirs, les aspirations de la maîtresse fille lui paraissaient aussi

sacrés que l’étaient les siens, peut-être plus urgents à satisfaire, et,

d’autre part, il éprouvait pour la première fois le besoin, dans sa vie,

d’une certaine présence. Toutes ses actions portaient l’empreinte d’un

zèle enflammé. Il se surprenait quelquefois à tracer des vers en

s’inquiétant, au mépris même de son esthétique, de leur donner un tour

qui plût à Lola.

Un matin, comme il s’apprêtait à sortir, il la vit pénétrer dans son

cabinet, aussi sereine qu’à l’ordinaire, par exception seule, et

s’excusant d’un geste bref de le déranger.

--Que désirez-vous, Mademoiselle? lui demanda-t-il.

Il pensait qu’elle venait emprunter des livres.

--Monsieur, lui répondit-elle, je m’en vais!

Georges posa sur elle un regard stupide et la pria de répéter ce qu’elle

avait dit.

--J’ai fini par comprendre, ajouta Lola, que ma présence ici n’était

plus possible.

Invitée à s’expliquer, sur un ton brutal, par un homme que soudain

trahissaient ses nerfs, elle invoqua des scrupules concernant sa tâche

et le souci d’une discrétion sévèrement gardée, mais qu’elle avait à

tout moment l’impression d’enfreindre. L’antipathie, l’aversion de

Denise, manifestes, disait-elle, dès le premier jour, n’avaient fait

depuis qu’empirer. En vain, par dévouement, avec l’espoir de réussir à

se concilier la jeune femme, s’était-elle armée de patience. Leurs

conceptions pédagogiques et leurs caractères se trouvaient en opposition

trop formelle. Reconnaissante à Georges de son appui, d’autant plus

contrariée de le décevoir que certaines circonstances, révélées d’un

mot, lui en avaient souligné l’étonnant mérite, elle renonçait à

prolonger par sa résistance un différend qu’elle devinait tous les jours

plus âpre, comme à demeurer sous un toit où elle n’était que tolérée par

son hôtesse même.

Georges avait écouté sans interrompre. Quand la jeune fille se tut, il

se leva et se mit à parcourir fiévreusement la pièce, les poings serrés

derrière le dos, la mâchoire violente.

Tout à coup, s’arrêtant près d’une fenêtre:

--Il est impossible, dit-il, que vous partiez!

--Il le faut, au contraire, répondit Lola.

Son accent n’était empreint d’aucune amertume. Fermement appuyée des

deux épaules au retour de la bibliothèque de bois sombre sur lequel se

détachait sa brillante crinière, elle ne s’était jamais montrée plus

imperturbable. Son noble et dur visage semblait d’une statue. Sa posture

même avantageait la ligne de son buste emprisonné dans un corsage de

batiste mauve que soulevait à temps égaux sa respiration.

Georges revint sur elle et la contempla.

Il aurait voulu trouver des raisons, des mots, faire donner, pour la

retenir, son esprit, seule force dont l’usage lui fût familier, et ne

parvenait pas à se rassasier de sa vue.

--Vous voulez donc, murmura-t-il, que je crève ici?

Elle ne laissa paraître aucune émotion, mais inclina la tête de son côté

et lui sembla l’interroger de ses yeux immenses.

L’amour qu’il leur portait, la crainte de les perdre, le besoin de voir

clair en cette fière énigme dont ils étaient comme les deux miroirs

insondables, déterminèrent chez Elpémor le geste hardi devant lequel

hésitait sa timidité.

Se rapprochant de la jeune fille, il lui prit les mains. Elle essaya

d’abord de se dégager, mais l’étreinte se resserra, meurtrissant sa

chair, en même temps qu’une force lente et irrésistible obligeait son

buste à fléchir.

--Vous me faites horriblement mal! gémit-elle.

Ses beaux yeux se fermèrent, comme éblouis. A ce moment, la bouche de

Georges atteignit la sienne et elle s’abandonna contre sa poitrine.

L'impudente · 第 8 / 14 题