Les journées qui suivirent furent misérables. Les époux dissociés se
fuyaient d’instinct, évitaient de se parler, de lever les yeux l’un sur
l’autre aux heures où les repas les réunissaient. Elpémor, depuis
longtemps, n’aimait plus sa femme; mais, n’ayant rien, en somme, à lui
reprocher, il professait vis-à-vis d’elle une indifférence qu’un certain
fonds d’estime rendait moins sensible. Troublé soudain par l’explosion
d’une jalousie folle, il s’endurcit contre elle et la détesta: elle lui
semblait outrepasser ses droits légitimes en étant pour lui la cause
d’un souci quelconque.
Denise, de son côté, pour la première fois, osa s’interroger sans
complaisance et mettre en doute son affection pour ce taciturne.
Accoutumée à voir en lui un enfant boudeur, susceptible, par caprice, de
causer une peine, mais non de tourmenter délibérément, elle fit enfin la
part de sa volonté dans les épreuves de toute nature qu’il lui
infligeait et l’homme qu’elle aperçut lui parut affreux. Comme il arrive
en cas de révélation, quand l’esprit ébloui presse la vérité de crainte
qu’il n’en demeure une partie dans l’ombre, elle eut tendance à
s’exagérer sa noirceur. Son opiniâtre intransigeance, sa conduite
hostile lui parurent être les effets d’un plan concerté. Une atmosphère
de trahison flottait autour d’elle. Son attention se fixa sur
l’étrangère, avec l’espoir de déchiffrer sur cet autre front l’aveu dont
elle avait un ardent besoin.
Mais autant aurait valu questionner un sphinx. Lola, dont la froideur la
glaçait déjà alors qu’elle ne faisait que lui ravir Claude, acheva par
ses allures de l’intimider du jour où elle vit en elle une rivale. Le
moindre bruit se propageait dans cette maison basse et, pas plus que la
première, quelques mois plus tôt, la seconde scène violente n’avait eu
lieu sans que la jeune fille l’eût suivie. Elle en avait mesuré toute
l’importance, apprécié les points forts et les points faibles, puis tiré
les conclusions qui lui semblaient justes et méthodiquement envisagé
toutes les suites possibles.
Prête à s’entendre congédier dès le jour suivant comme à voir sa
situation confirmée, l’absence, à défaut d’une solution nette, d’un
indice permettant d’en pressentir une ne lui avait causé aucun
étonnement. C’était encore une hypothèse qu’elle avait prévue. La
superbe du mari, la mollesse de la femme la rendaient même, à l’examen,
la plus vraisemblable. On ne pouvait imaginer celle-ci prescrivant,
celui-là capitulant devant une prière, et d’autre part, au lendemain
d’un éclat si vif, il était naturel qu’ils se reprissent.
Mais Lola savait lire dans l’esprit des hommes. Tel qui fait front à une
attaque violemment conduite perd du terrain et se replie en jetant ses
armes devant une série d’escarmouches. Pour Elpémor, toujours la proie
d’un songe intérieur, le désir de vivre en paix passait avant tout.
C’eût été le dominer que l’importuner. Il convenait de faire état d’une
disposition aussi facilement exploitable, de prévenir les coups
d’assauts moyens, de les frapper d’avance de stérilité en leur retirant
tout point fort et en les obligeant à partir de la rase campagne.
Denise, par conséquent, ne se trompait pas lorsqu’elle accusait la
prudence de l’institutrice de renchérir sur son attitude réservée. Du
jour au lendemain, Lola, par calcul, avait repris le masque froid, les
façons gourmées qui la mettaient à l’abri des indiscrétions. Elle
observait le couple à travers sa ruse comme à travers ces carreaux d’où
l’on peut tout voir sans cependant risquer d’être aperçu. Sa politesse
s’alourdissait d’un semblant d’effort pour répondre aux questions les
plus naturelles que lui posaient tantôt Georges et tantôt sa femme. Le
petit Claude, en apparence, l’intéressait seul. Mais au lieu d’essayer,
par des concessions, de désarmer l’antipathie au cœur de Denise quant au
plus invétéré des griefs qu’elle avait contre elle, elle redoublait de
rigueur dans ses exigences pour maintenir intact aux yeux d’Elpémor ce
qui l’avait d’abord séduit dans son caractère.
C’était vraiment une imposante et sereine figure que l’on croisait,
marchant sous les beaux ombrages, avec, contre sa jupe, cet enfant
craintif. La fierté de son regard, la noblesse de son port lui donnaient
un faux air de princesse aux champs. La simplicité de Denise, par
comparaison, jointe à cette expression pleine d’amertume que conférait à
son visage l’excès du tourment, aurait rendu fort excusable une complète
méprise sur leurs conditions respectives.
Un contraste aussi vif, mille fois ressenti, ne pouvait qu’aiguiser dans
le cœur de Georges les sentiments qu’il éprouvait envers les deux
femmes. Denise lui parut presque une vivante injure à l’individu
supérieur qu’il se flattait d’être. Son existence était flétrie par
cette ombre molle. Il en vint à supputer mélancoliquement ce qu’elle eût
gagné en éclat dans l’atmosphère de la rayonnante créature dont l’esprit
déroutait ses préjugés d’homme. L’amour qu’il se portait y trouvait un
charme, comme la vanité d’une coquette à s’imaginer dans une robe et
sous une parure contemplées à des étalages de marchands. S’attachait-il
à nourrir cette méditation, un peu de jalousie se levait en lui contre
le séducteur qui s’approprierait un tel bien.
Ses journées se traînèrent, pleines de langueur, uniformes et vides
comme si méthodiquement il les eût passées à surveiller sur un cadran la
fuite des minutes. Il écrivait à peine et lisait sans goût. L’ennui,
qu’il avait toujours ignoré, bien que semblant l’asseoir dans tous les
fauteuils où sa nonchalance se plaisait, livrait à son cerveau de
fréquentes attaques, aussi soudaines et capricieuses que poussées à
fond. En vain essayait-il de le conjurer par ces invocations à son froid
orgueil qui lui faisaient ordinairement l’effet d’un tonique. Elles ne
lui paraissaient ni substantielles, ni surtout sincères. Après avoir
longtemps puisé dans son isolement la plus déterminante des raisons
d’estime, il se prenait à le haïr jusque dans ses causes, tenté de n’y
plus voir qu’un lâche expédient propre à lui dérober le vide de son
cœur. Jamais sa ressemblance avec d’autres hommes ne l’avait frappé de
telle sorte: il souffrait de besoins mal définis et ne trouvait en lui
ni de quoi les vaincre, ni la force d’échapper par un bond soudain à la
mélancolie qu’ils lui inspiraient.
Le moindre signe de sympathie donné par Lola l’aurait réconforté dans
cette crise aiguë. Sa réserve acheva de le déprimer. Il en voulut
profondément à cette fille fantasque de laisser fuir, par impertinence
ou lubie, une occasion d’avoir un titre à sa gratitude. Denise, plus
clairvoyante, plus combative, aurait pu à ce moment fortifier sa cause.
Mais elle se confinait dans un désespoir que la médiocrité de son
caractère l’empêchait de rendre émouvant. Elpémor se fût raillé d’en
être attendri. Sa pensée ne s’attachait qu’à l’institutrice, comme,
entre une pierre précieuse et une fleur champêtre, il aurait plutôt
choisi d’éprouver la pierre que d’appuyer la corolle sur ses lèvres.
Deux semaines s’écoulèrent dans cette confusion et, plus il observait
l’irritante personne, plus l’attitude qu’elle avait prise lui semblait
hostile. Rien ne l’avait encore aidé à voir clair en elle. Mais, comme
il lui offrait un matin des livres, elle lui répondit brièvement qu’elle
n’en manquait pas, ayant assez à faire avec ceux de Claude et un recueil
de nouvelles récemment paru qu’elle comptait traduire de l’anglais.
Denise était présente, le ton de la réplique la surprit un peu et elle
en laissa voir un certain plaisir. Ce mouvement devait suffire à
renseigner Georges sur la cause profonde d’une conduite qu’il attribuait
ingénûment à quelque caprice. L’idée que la jeune fille ménageait sa
femme fut plus insupportable à son amour-propre que l’opiniâtre
indifférence qu’elle lui témoignait. Ni la sympathie, ni la pitié, ni
aucun sentiment de délicatesse ne pouvait lui conseiller de prendre un
tel soin: il y vit donc la précaution d’un doute injurieux, la grossière
adresse d’une servante flattant concurremment l’orgueil de deux maîtres
par ignorance de celui qu’elle peut négliger.
Le besoin d’affirmer que lui seul comptait, qu’il était dans sa maison
l’arbitre obéi, non tel juge à l’autorité partagée obligé de tenir
compte de sentences rivales, acheva de ruiner les hautaines formules que
ses méditations antérieures avaient ébranlées. Sa mélancolie se donna
une raison précise et son impertinence, pour la signifier, recourut à
des stratagèmes enfantins. Lola, d’autant plus froide qu’il perdait son
calme, vit leurs rôles respectifs s’intervertir et celui de poursuivant,
qu’elle avait tenu, passer à l’ancien poursuivi. A son tour, il se piqua
d’exister pour elle. Elle s’en aperçut d’abord à table, où brusquement
il rechercha sa conversation, puis à des rencontres inopinées qu’il
n’était guère possible d’imputer toutes à la complaisance du hasard. Il
manœuvrait avec adresse pour croiser ses pas dès que l’écho
l’avertissait qu’elle quittait sa chambre; il guettait la jeune fille
sur la terrasse aux instants qu’elle y passait avec son élève et
profitait effrontément d’un geste ou d’un mot pour se mêler à
l’entretien avec un air grave.
Sa déception fut grande, son dépit s’accrut de la voir ne répondre à de
telles avances qu’à la façon correcte d’une salariée. Tout souvenir d’un
autre temps semblait mort en elle. Aux allusions que Georges y faisait
parfois, elle opposait ce front de marbre et ces yeux naïfs qui
découragent l’indiscrétion et usent la patience. Le ton de ses propos,
uni, sincère, n’aurait permis à personne de supposer que ses soucis ne
rendaient pas leur son véritable.
Georges était de ces hommes qu’une défaite stimule, qui ne connaissent
que par l’échec le prix du succès. L’attitude de Lola, loin de
l’affaiblir, agit en sens contraire sur sa volonté. Il se jura de
ressaisir cette confiance reprise que, par excès d’orgueil ou par
nonchalance, il avait dédaigné de goûter alors qu’elle s’offrait. Ses
tentatives de rapprochement se multiplièrent et leur champ d’action
s’étendit. Comme si leurs deux natures, dans des cas semblables,
devaient nécessairement recourir aux mêmes expédients, Lola le vit
bientôt imiter ses ruses, se jeter derrière elle dans la campagne,
conjecturer l’itinéraire qu’elle s’était tracé et s’arranger pour l’y
surprendre en un point quelconque. Mais, ayant l’avantage de conduire le
jeu, elle en usait rigoureusement pour son partenaire obligé de se
soumettre à sa fantaisie. Tantôt elle se livrait, tantôt, par un détour,
elle lui échappait et le laissait se consumer dans une vaine attente. De
retour à la maison longtemps avant lui, elle se plaisait alors, de sa
fenêtre, à le voir rentrer, la tête basse, mâchonnant un brin d’herbe,
une tige de fleur, comme la substance amère de sa déception.
Ce manège acheva de l’exaspérer. Ne pensant pas à l’attribuer à la
coquetterie, il ne pouvait valablement lui donner pour cause que
l’intérêt d’une neutralité sourcilleuse. Si bien que, par le jeu le plus
naturel, ses sentiments envers sa femme en prirent plus d’aigreur. Ce
fut sur elle que retomba en une pluie d’affronts son dépit des mécomptes
qu’il subissait. La vie commune, à ce moment, devint si pénible que
Denise, malgré sa résignation, sa douceur, sentit parfois, pleine de
fatigue, murmurer en elle les révoltes d’une femme qui songe à la
rompre. Celles-ci s’apaisaient presque aussitôt. Un profond désespoir
leur succédait, où elle tournait vers Claude sa face tourmentée que
déchirait pathétiquement un sourire contraint. Mais l’enfant, gardé à
vue, ou baissait les yeux, ou présentait à sa détresse un regard si
froid qu’elle n’en pouvait tirer aucun soulagement. On aurait dit
qu’obéissant à une loi fatale qui détournait d’elle tous les cœurs lui
aussi se prenait à la mépriser. La malheureuse avait fini par donner ce
sens à la réserve que son fils observait par crainte, et quelquefois,
n’arrivant plus à se dominer, elle devait brusquement quitter la table.
A peine arrivait-elle dans le corridor que l’on entendait ses sanglots.
Georges haussait l’épaule, mangeait plus vite. Le repas s’achevait dans
un lourd silence.
Comme un chimiste au milieu de vapeurs malsaines, Lola vivait à l’aise
dans cette atmosphère que son génie d’intrigante avait composée. Elle
apportait à l’entretenir tous ses soins et constamment l’alourdissait
d’éléments nouveaux. Puis, lorsqu’elle estima le moment venu, elle
provoqua le courant d’air qui la dégagea. Georges la vit soudain cesser
de le fuir et rendre à son visage une animation qui répondait
ouvertement, bien qu’avec mesure, à ses propres efforts pour
l’intéresser. Leurs colloques prirent de l’ampleur et se prolongèrent.
Tout au plus marquait-elle une condescendance dans l’accueil qu’elle
faisait à certaines questions: ceci pour rappeler qu’elle s’appartenait
et s’entendait à en donner, au besoin, la preuve.
Il connut de la sorte, avec une vraie joie, l’obligation de témoigner
les plus grands égards à la figure maîtresse d’elle-même qui la
dispensait. Un attentif orgueil mordait sur le sien. Et ce qu’il eût
pensé ne pouvoir subir l’emplissait d’une espèce de délectation qui le
pressait d’en rechercher avidement les signes. Sa poursuite de Lola
devint incessante aux heures qu’elle consacrait à promener Claude ou à
le faire jouer sur la terrasse. Il lui apportait de lui-même des livres
choisis; mais leurs conversations, le plus souvent, prenaient ce tour
philosophique qu’utilisent deux êtres pour se parler l’un de l’autre
indirectement.
Ils ne pouvaient s’asseoir ensemble et sortir ensemble, marquer à leur
insu leur complet accord par des nuances de gestes et de langage, sans
rejeter Denise dans de telles alarmes que les tenir secrètes l’aurait
étouffée. La Provençale exubérante, avec tout son feu, se réveillait
parfois dans cette femme timide que son physique apparentait aux douces
filles du Nord. On eût dit qu’un démon lui faisait violence, la
contraignait à s’élancer hors de sa nature pour des actions dont elle
était la première surprise. Un douloureux travail de ses nerfs et de sa
pensée avait abouti, par deux fois, à des scènes rapides suivies d’une
longue période où doutaient ses craintes. C’est qu’alors son esprit les
nourrissait seul. Lorsque, se fortifiant d’aliments réels, elles ne lui
laissèrent plus ni incertitude, ni répit, son besoin de les trahir, de
les justifier, devint aussi fréquent que celui d’une nonne de confesser
au crucifix sa peur de l’enfer.
Georges la vit se rapprocher, amère et dolente, exhalant cette
mélancolie fastidieuse qui détournait de sa personne la naissante pitié.
Sans oser intervenir, par crainte d’un affront, dans les entretiens
qu’il avait avec la jeune fille, elle l’observait à la dérobée d’une
fenêtre et s’arrangeait de manière à le rencontrer lorsque Lola rentrait
chez elle ou qu’il la quittait. La contenance de son mari lui importait
peu. Il aurait fallu autre chose que de la froideur, autre chose que des
manifestations d’impatience pour dissuader cette égarée d’exprimer une
peine qui montait de sa poitrine à sa bouche meurtrie aussi
naturellement que son souffle. Tantôt elle gémissait, tantôt elle
éclatait en reproches formels, tantôt même, se haussant à l’imprécation,
elle appelait sur sa rivale la justice de Dieu, dans un désordre
d’épithètes, de naïves injures à la mesure de son dépit et de sa
faiblesse. Laissait-elle passer un jour sans l’importuner, en apparence
indifférente et détachée d’eux, toute à ses besognes domestiques,
Georges était sûr, le lendemain, dès qu’il se montrait, de s’entendre,
avec douleur, reprocher tel mot à la portée duquel elle avait réfléchi
toute la nuit: on la sentait toujours en train d’aviver son mal, comme
ces dégénérés, dans les hôpitaux, qui rouvrent de leurs ongles leurs
cicatrices.
Excédé, sans moyen de se soustraire à ces folles attaques, Elpémor
redoublait d’attentions envers la jeune fille dans le dessein de lui
prouver, par sa conduite même, que les entreprises de sa femme étaient
sans effet. Il aurait pu se dispenser d’une telle précaution. Lola
jouait à merveille la vierge ignorante et les éclats les plus
significatifs semblaient frapper chez elle des oreilles de sourde.
Jamais ses grands yeux fauves n’étaient plus limpides que lorsque
Georges, après une scène qu’il avait rompue, venait l’oublier auprès
d’elle. Mais alors, faisant violence à sa vraie nature, elle affectait
de se montrer étonnamment humble. C’était le provoquer à se découvrir, à
s’indigner du parallèle de cette modestie et des fatigantes exigences de
l’épouse revêche. Sous l’empire de la colère et de la tendresse, elle le
sentait prêt à livrer son désordre intime dans une confession éperdue.
Cette victoire platonique lui suffisait, et soudain, reprenant de
hautaines façons, elle arrêtait les paroles sur ses lèvres.
Lui-même n’aurait pu dire avec certitude, en admettant qu’il eût pensé à
s’interroger et se fût répondu honnêtement, dans quelle mesure il
discernait la part d’artifice que comportait l’ensemble de cette
conduite. A peine concevait-il un léger soupçon qu’un accent d’une
sincérité évidente le bannissait de son esprit sans retour possible. Sa
compagne, à la vérité, l’éblouissait. Les astronomes qui étudient les
taches du soleil ne les distinguent qu’à travers des lentilles fumées
qui leur permettent de soutenir la splendeur de l’astre: à en tenter à
l’œil nu l’observation, ils se verraient contraints de baisser la tête
sans avoir pu y découvrir le moindre point sombre.
La beauté de Lola, sa ferme intelligence, son caractère, constituaient
pour Elpémor trois dogmes parfaits, trois vérités manifestes et
essentielles au sujet de l’une desquelles l’expression d’un doute lui
aurait paru insensée. Il aurait plutôt compris qu’on le discutât dans
ses propres facultés et dans son talent. A force de subir une domination
qui s’exerçait, bien qu’impérieuse, avec trop de tact pour que son goût
d’indépendance en fût offusqué, il avait pris de son mérite une idée
plus juste et s’était relâché de son égoïsme. N’était la direction que
suivait son cœur, on serait tenté de dire qu’il s’humanisait. Les
désirs, les aspirations de la maîtresse fille lui paraissaient aussi
sacrés que l’étaient les siens, peut-être plus urgents à satisfaire, et,
d’autre part, il éprouvait pour la première fois le besoin, dans sa vie,
d’une certaine présence. Toutes ses actions portaient l’empreinte d’un
zèle enflammé. Il se surprenait quelquefois à tracer des vers en
s’inquiétant, au mépris même de son esthétique, de leur donner un tour
qui plût à Lola.
Un matin, comme il s’apprêtait à sortir, il la vit pénétrer dans son
cabinet, aussi sereine qu’à l’ordinaire, par exception seule, et
s’excusant d’un geste bref de le déranger.
--Que désirez-vous, Mademoiselle? lui demanda-t-il.
Il pensait qu’elle venait emprunter des livres.
--Monsieur, lui répondit-elle, je m’en vais!
Georges posa sur elle un regard stupide et la pria de répéter ce qu’elle
avait dit.
--J’ai fini par comprendre, ajouta Lola, que ma présence ici n’était
plus possible.
Invitée à s’expliquer, sur un ton brutal, par un homme que soudain
trahissaient ses nerfs, elle invoqua des scrupules concernant sa tâche
et le souci d’une discrétion sévèrement gardée, mais qu’elle avait à
tout moment l’impression d’enfreindre. L’antipathie, l’aversion de
Denise, manifestes, disait-elle, dès le premier jour, n’avaient fait
depuis qu’empirer. En vain, par dévouement, avec l’espoir de réussir à
se concilier la jeune femme, s’était-elle armée de patience. Leurs
conceptions pédagogiques et leurs caractères se trouvaient en opposition
trop formelle. Reconnaissante à Georges de son appui, d’autant plus
contrariée de le décevoir que certaines circonstances, révélées d’un
mot, lui en avaient souligné l’étonnant mérite, elle renonçait à
prolonger par sa résistance un différend qu’elle devinait tous les jours
plus âpre, comme à demeurer sous un toit où elle n’était que tolérée par
son hôtesse même.
Georges avait écouté sans interrompre. Quand la jeune fille se tut, il
se leva et se mit à parcourir fiévreusement la pièce, les poings serrés
derrière le dos, la mâchoire violente.
Tout à coup, s’arrêtant près d’une fenêtre:
--Il est impossible, dit-il, que vous partiez!
--Il le faut, au contraire, répondit Lola.
Son accent n’était empreint d’aucune amertume. Fermement appuyée des
deux épaules au retour de la bibliothèque de bois sombre sur lequel se
détachait sa brillante crinière, elle ne s’était jamais montrée plus
imperturbable. Son noble et dur visage semblait d’une statue. Sa posture
même avantageait la ligne de son buste emprisonné dans un corsage de
batiste mauve que soulevait à temps égaux sa respiration.
Georges revint sur elle et la contempla.
Il aurait voulu trouver des raisons, des mots, faire donner, pour la
retenir, son esprit, seule force dont l’usage lui fût familier, et ne
parvenait pas à se rassasier de sa vue.
--Vous voulez donc, murmura-t-il, que je crève ici?
Elle ne laissa paraître aucune émotion, mais inclina la tête de son côté
et lui sembla l’interroger de ses yeux immenses.
L’amour qu’il leur portait, la crainte de les perdre, le besoin de voir
clair en cette fière énigme dont ils étaient comme les deux miroirs
insondables, déterminèrent chez Elpémor le geste hardi devant lequel
hésitait sa timidité.
Se rapprochant de la jeune fille, il lui prit les mains. Elle essaya
d’abord de se dégager, mais l’étreinte se resserra, meurtrissant sa
chair, en même temps qu’une force lente et irrésistible obligeait son
buste à fléchir.
--Vous me faites horriblement mal! gémit-elle.
Ses beaux yeux se fermèrent, comme éblouis. A ce moment, la bouche de
Georges atteignit la sienne et elle s’abandonna contre sa poitrine.