Allez à la Trappe.
Le cloître est un vaste camp où l’on s’exerce au métier de la
vertu sous les drapeaux du Christ.
(S. J. CHRYSOSTÔME.)
«Il est dans la vie des moments de lassitude, de découragement et
d’ennui qui viennent parfois, en allongeant les heures, doubler le temps
de la journée; on regarde sa pendule, l’aiguille ne marche plus, le
cadran marque toujours la même heure; et la minute dure un siècle; on
languit dans l’irrésolution de toutes choses, l’existence devient
pesante, on éprouve le besoin de changer d’atmosphère.»
En allant une semaine à la Trappe, on échappe, pieuse évasion, au
tumulte du monde, on se soustrait à toutes les misères de la vie
humaine, et on va, loin du monde, du bruit et des soucis, reprendre
haleine, ranimer ses forces, avant de continuer sa route sur le chemin
de la vie.
Après avoir assisté à une homélie de saint Jean Chrysostôme, sur la
sainteté de l’état religieux, l’empereur Théodose sortit de la ville
pour aller visiter un ermite, marchant seul, sans escorte à ses côtés,
afin de n’être pas reconnu. Il entre dans la cellule du solitaire,
regarde et ne voit que du pain sec dans une corbeille. L’empereur
s’incline pour recevoir la bénédiction de l’anachorète et demande à
partager son repas. Le saint ermite prend de l’eau dans une écuelle, y
met deux grains de sel et en offre.--Me connaissez-vous? dit
l’empereur.--Peu importe, répondit-il en souriant, Dieu sait qui vous
êtes; la charité me dit que vous êtes mon frère, prenez.--Heureux
ermite, vous avez plus de bonheur dans cette grotte solitaire que
l’empereur sur son trône. Théodose lui-même vous le dit en portant envie
à votre sort; il cacherait volontiers sa tête sous le froc, moins lourd
à porter que la couronne.
On le comprend à ce langage, l’empereur avait senti la vanité du faste
et des grandeurs, à côté de ce moine qui, ignorant les choses du siècle,
les cérémonies de l’étiquette, recevait, indifféremment assis à terre,
les rois chez lui.
Eh bien, lecteurs, je vous propose la même promenade, une visite à la
Trappe; vous pourrez, comme Théodose, partager le repas de l’anachorète,
goûter l’eau salée de son écuelle, y tremper votre pain, et la saveur en
sera peut-être meilleure que vous ne pensez. Votre santé n’en souffrira
pas; votre corps s’y reposera dans la sobriété de toutes choses; mais ce
qui surtout y gagnera en vigueur, en énergie, en bien-être, c’est votre
moral, dont les forces ont besoin d’être remontées quelquefois, comme
les rouages de la pendule de saint François de Sales, qui ne _sonnait
plus_, disait-il, _les heures de la ferveur_. Quand le marin, désireux
d’échapper aux tempêtes de l’Océan, veut arrêter la marche de son
vaisseau, fatigué de ramer, il cingle vers le port, où le murmure des
vagues ne viendra plus troubler son repos.
O vous, qui que vous soyez, qui aurez la facilité d’aller visiter un des
monastères de la congrégation de la Trappe, ne négligez pas de vous
procurer cette consolation: si vous le pouvez, faites-y quelques jours
de retraite, vous aurez lieu d’en être satisfait; si vous ne pouvez pas
vous déterminer à y faire d’exercices spirituels, allez-y toujours, ne
serait-ce que par curiosité, vous ne laisserez pas d’en retirer quelque
profit. Ce ne sont pas des discours pathétiques que vous entendrez dans
ce séjour du recueillement et du silence; mais ce silence même, ce
recueillement parleront à votre cœur et lui feront entendre un langage
bien éloquent: tout prêche à la Trappe, jusqu’aux murailles, qui sont
couvertes de sentences dont le sens profond pénètre les cœurs les plus
insensibles. _Fuis le monde, Arsène, et tu seras sauvé_: tel est le
salut que donne par écrit, à tout étranger qui arrive, la porte d’entrée
des cloîtres d’Aiguebelle. En effet, ce frontispice contient l’abrégé de
ce qui se passe dans ce sanctuaire, où tout respire le mépris des
vanités du monde et les précieux avantages de la solitude, dans
l’intérêt du salut éternel. Tout y fait impression, et ces impressions
sont salutaires et durables. A l’aspect de ces visages austères, de cet
extérieur recueilli, de ces hommes, en un mot, que la ferveur de la
pénitence prive volontairement de l’usage de leurs sens, et rend pour
ainsi dire aveugles, sourds et muets par choix, on a de la peine à
revenir de sa surprise et de son admiration; cet étrange contraste avec
ce qui se passe de si opposé dans le monde, frappe et étonne. On est
presque tenté de douter s’ils appartiennent encore à la race vivante, ou
si la trompette du dernier jour n’a pas sonné pour eux.
Il est impossible d’aller faire un voyage à la Trappe et de n’en pas
revenir meilleur. L’idée de tout ce qu’on a vu poursuit partout,
soutient dans les circonstances difficiles de la vie, fait éviter les
actions mauvaises et détermine plus d’une fois à en faire de bonnes.
Ajoutons que cette vue suffit quelquefois pour porter à des résolutions
généreuses.
Tous les hommes, sans doute, ne doivent pas fuir le monde pour aller
dans la solitude, mener une vie d’anachorète; mais il y a bien quelques
âmes que Dieu y appelle, et qui auront une grande facilité pour se
sanctifier si elles suivent sa voix, mais aussi qui éprouveront des
difficultés épouvantables pour se sauver, si elles résistent. Il vous
importe donc, ô vous qui vous sentez attiré au désert, de bien discerner
l’esprit qui vous agite. Si c’est véritablement celui de Dieu, votre
vocation est trop sublime pour que Dieu ne vous accorde pas toutes les
lumières qui doivent éclairer la marche que vous devez suivre. Peut-être
vous ne verrez pas bien clair d’abord: mais soyez fidèle, Dieu vous
tracera lui-même la voie par où vous devez marcher: il a mille moyens
pour cela.
Lorsque le moment sera venu, que vous vous sentirez intérieurement
touché de la visite du Seigneur, et pressé d’immoler la victime qu’il
demande de vous, gardez-vous d’hésiter encore, mais armez-vous de
courage et consommez le sacrifice. C’est une avance que Dieu vous a
faite; si vous êtes fidèle à y correspondre, vous voilà fixé dans le
bien; et Dieu, content de votre générosité, vous donnera un surcroît de
grâces qui vous feront avancer de vertus en vertus.
Car, ne vous y trompez pas, vous tous qui pouvez vous trouver dans ce
cas: d’après tous les Pères de la vie spirituelle, il est des temps et
des moments que Dieu s’est réservés dans sa miséricorde, et qu’il a
fixés pour chacun de nous, pour accomplir les desseins qu’il a sur nous
et que sa grâce nous suggère; malheur à nous, si nous manquions de
fidélité! Qu’est-ce qui fit tous les malheurs et la réprobation du
peuple juif? C’est de ne pas avoir connu le temps de la visite du
Seigneur; il y eut pour chaque juif en particulier un de ces instants
critiques, où il s’agissait de reconnaître ou non Jésus pour le Messie.
Ceux qui furent infidèles en cette rencontre, résistèrent depuis aux
plus grands miracles, et ils finirent par le crucifier comme un
blasphémateur. Exemple terrible qui, par malheur, ne se renouvelle que
trop souvent; car nous ressemblons tous plus ou moins aux juifs, et Dieu
tient toujours la même conduite dans la distribution de ses grâces, mais
bien plus dans la grâce si décisive de notre vocation.
_Si labor terret, merces magna nimis invitet._ Ne vous laissez point
effrayer par le silence, le jeûne, les veilles... Ce qui coûte d’abord à
la nature, devient facile ensuite; on y trouve même du goût et de la
joie; la grâce est si puissante qu’elle adoucit les choses les plus
amères. Plus un ordre est austère, plus on y a de contentement et de
vrai bonheur. Si donc Dieu, riche en bonté et en miséricorde, vous
appelle à un si saint état, faites comme cet homme de l’Evangile, qui,
ayant trouvé une perle d’un grand prix, donne tout pour l’avoir,
c’est-à-dire se donne lui-même, dit saint Bernard, pour la posséder en
sûreté: _Pro quâ universa dare debemus, id est, nosmetipsos._ Puis il
ajoute dans un grand sentiment d’admiration: _O margarita præfulgida,
religio pretiosior auro, religio gratissima et toto corde perquirenda! O
religio habitaculum Dei et angelorum ejus! Vita beata, vita angelorum!
Verè religio est paradisus; o homo, fuge homines, fuge seculum,
religionem elige, et salvaberis!_ Pourquoi votre salut est-il assuré
dans la religion? poursuit le même saint qui suivait précisément la même
règle que l’on observe aujourd’hui à la Trappe. Il répond que c’est
parce que dans la religion l’homme vit plus saintement, tombe plus
rarement, se relève plus promptement. N’est-ce pas encore là,
continue-t-il, qu’il reçoit plus souvent la douce rosée de la grâce et
de la consolation céleste, _irroratur frequentiùs_; qu’il repose plus
paisiblement, _quiescit securiùs_; qu’il meurt avec plus de confiance,
_moritur fiduciùs_; qu’il demeure moins de temps dans le purgatoire,
_purgatur citiùs_; enfin, qu’il reçoit une plus grande récompense dans
le ciel, _prœmiatur copiosiùs_?
Le sacrifice n’est pas bien grand, quand on considère le peu qu’on
laisse en quittant le monde et ce qu’on gagne en entrant dans la
religion; d’un côté, il n’y a qu’illusion, mensonge, tromperie, peines
de l’esprit et du cœur; de l’autre côté, il y a le calme, la paix et le
bonheur. S’il faut faire des efforts pour surmonter les obstacles qu’on
rencontre avant de faire le dernier pas, s’il faut faire violence à la
nature et rompre les liens les plus chers, Dieu est là; il nous soutient
par sa grâce; il nous encourage par l’exemple de son divin Fils, qui a
marché le premier dans la voie des sacrifices et des souffrances,
quoiqu’il fût parfaitement innocent. On s’expose dans le monde aux plus
grands dangers, pour acquérir des biens passagers et méprisables, ou
pour obtenir une gloire qui n’est que de la fumée; pourquoi ne ferait-on
pas quelques sacrifices pour avoir les seuls biens véritables, ceux qui
sont dignes de notre estime, la seule vraie gloire, celle qui consiste à
servir et à aimer Dieu?
Je le répète en terminant: Allez, lecteurs, allez à la Trappe; vous y
trouverez une cellule pour vous recevoir, une règle pour vous diriger,
une nourriture pour vous fortifier, des religieux pour vous édifier, et
un père trappiste pour vous entendre.