A quoi servent les moines.
Que de fois, près de vous, on a posé ou on posera cette question, par
irréflexion ou par perversité: A quoi servent les moines, les religieux
et les religieuses?
A quoi servent les moines? Je vais vous le dire, à vous jeunes gens ou
hommes de bonne volonté, de droiture de cœur et de justesse d’esprit.
C’est à vous, à vous seuls, que je vais parler, persuadé que vous serez
convaincus lorsque vous aurez lu ce chapitre.
La vie monastique date des premiers temps du christianisme. Alors que le
paganisme finissait, mais que ses ténèbres impures étaient encore
dangereuses, des hommes qui voulaient conserver et transmettre les
lumières chrétiennes dans leur pureté, leur sainteté primitives, se
retiraient au désert; et, de temps en temps, plus éclairés et plus forts
dans leur foi, ils quittaient la Thébaïde et revenaient se mêler aux
multitudes qu’ils étonnaient, évangélisaient et convertissaient.
L’empire romain croula sous les coups répétés que lui portèrent des
populations barbares, venues de tous les coins de l’horizon. La foi, la
civilisation, les lettres, les arts, l’agriculture parurent un instant
menacés de périr dans le naufrage de toutes choses. Mais, au moment de
l’invasion et de la conquête barbares, des hommes de foi allèrent se
cacher dans les plus sombres forêts, les gorges secrètes des montagnes
et les plus lointaines vallées. Là, ils conservèrent le dépôt précieux
des enseignements chrétiens et, à l’heure propice, la rapportèrent aux
conquérants apaisés. Ce sont les moines qui ont adouci les mœurs du
Goth, du Franc, du Hun et du Normand, qui ont défriché leurs terres et
leur ont enseigné la culture de l’esprit.
Plus tard, l’Orient, conquis par les soldats de Mahomet, le faux
prophète, menaça l’Occident où régnait Jésus-Christ, le vrai Dieu. Le
Croissant et la Croix, le Coran et l’Evangile se trouvaient en présence.
Les peuples de l’Occident, au nom de la vérité chrétienne, s’armèrent
pour résister aux mensonges de l’islamisme répandus par des légions
victorieuses. L’élite des nations civilisées voulut se dévouer
exclusivement au service militaire de la foi. De là, les ordres célèbres
de la chevalerie chrétienne, les chevaliers de Malte, les Templiers, les
Teutoniques.
On me dira sans doute: Oui, les moines ont été utiles; bien aveugle
serait quiconque tenterait de le nier. Mais s’ils ont été utiles
autrefois, n’ont-ils pas fait leur temps? Aujourd’hui, à quoi
servent-ils?
Oh non! ils n’ont pas fait leur temps. Hélas! aujourd’hui, peut-être
plus qu’autrefois, ils sont nécessaires. Etudiez notre monde du XIXe
siècle. Combien, sous toutes les formes, y trouverons-nous d’égoïsme. Au
couvent, grâce à Dieu, il n’en est pas ainsi: on n’y rencontre que le
sacrifice, l’abnégation, le dévouement partout et toujours. La société
qui nous entoure n’exhale que l’amour-propre, la vanité, l’orgueil,
autre forme de l’égoïsme. Le monastère enseigne, commande et pratique
l’humilité, autre forme du sacrifice. Les hommes qui appartiennent au
monde se livrent d’ordinaire aux appétits matériels. Un mot résume la
vie d’un grand nombre: la jouissance qu’ils ambitionnent, recherchent,
aspirent sans mesure comme sans calcul des moyens et des résultats.--Le
moine se dégage de tous les attachements infimes. La privation est sa
loi, la macération sa compagne, la mortification son plaisir.--Au milieu
de la vie du monde, on s’égare, on se trouble, on se perd dans le
tourbillon des intérêts humains. Au couvent, on s’élève au-dessus de la
terre pour vivre dans la région supérieure des intérêts divins. Dans le
monde, à chaque pas de son chemin, dans toutes les conditions de
l’existence, on rencontre des désabusés de la vie, aigris, découragés,
perdus. Si ces désabusés ont le sens et le courage de se réfugier dans
un monastère, ils y trouveront le calme, la paix, la quiétude et le
bonheur, comme le matelot qui, ballotté sur la pleine mer, dans un jour
de violente tempête, a pu regagner le port où il est à l’abri des vents
déchaînés et des flots en émoi. Le monde est un champ d’erreurs, un
théâtre de fautes, de perversités et de crimes. Le monastère est un
asile où tout est pur, simple, droit, honnête et régulier. Dans le
monde, que de mal commis au grand soleil! Le mal que le monde étale
excite les colères divines. Le bien que le monastère cache les conjure
et les apaise.
Et maintenant, est-ce qu’il n’y a plus de pauvres, d’infirmes, de
malades, de filles livrées au désordre, pour déclarer inutiles les
Filles de la Charité, les Petites Sœurs, les Dames du Bon-Pasteur? N’y
a-t-il donc plus d’enfants à former et à instruire, pour déclarer
inutiles les Jésuites et les Frères des Ecoles chrétiennes? Qui donc
évangélisera nos grandes villes et nos bourgades, si vous déclarez
inutiles les Dominicains et les Capucins? Qui donc priera pour les
personnes affligées et les pécheurs, si vous déclarez inutiles les
Carmes et les Trappistes? Nous ne finirions pas si nous voulions nommer
tous les religieux et les religieuses dont les prières, les vertus, les
services sont pour l’humanité une source de lumières, de consolations et
de bienfaits.
Enfin, les moines ont formé notre agriculture, bâti nos vieilles
cathédrales, conservé le trésor des sciences, civilisé les barbares,
porté le nom chrétien et la foi, par leurs missions, dans les pays
sauvages, encouragé et cultivé tous les arts. Il y eut même au moyen-âge
un institut de moines qu’on appelait les frères pontifes, parce qu’ils
se consacraient à la construction des ponts et à la réparation des
grands chemins.
Les religieux trappistes mènent encore la vie des moines de la Thébaïde.
Ils défrichent les terres incultes, et, sur un sol qui n’avait jamais
produit que des ronces, ils trouvent, dans leurs travaux bénis de Dieu,
les moyens de nourrir des légions de pauvres. Les Trappistes sont des
êtres inutiles et insensés. Inutiles! et tous les jours ils reçoivent,
dans leurs saintes maisons, des jeunes gens qui entrent avec la pensée
du suicide et qui y trouvent dans une longue paix l’oubli de douleurs
profondes. Inutiles! et ils propagent toutes les bonnes cultures, et
leur cloître est un comice agricole permanent. On les traite d’insensés,
eux qui préfèrent l’immortalité, le bonheur éternel, à des biens et à de
vains plaisirs d’un jour.
Grand nombre de catholiques, en appelant les Trappistes moines inutiles,
ne veulent pas dire par là, sans doute, qu’ils mènent une vie oisive,
puisque ces religieux sont continuellement occupés et pendant le jour et
pendant une bonne partie de la nuit; ils ne prennent d’autre repos que
celui qui peut se trouver dans la transition d’un exercice à l’autre.
Mais, dit-on, ce ne sont que des exercices de contemplation, dont la
société n’a que faire: vous vous trompez, vous tous qui vous permettez
un tel propos. Et d’abord, si les religieux trappistes chantent les
louanges du Seigneur, s’ils se livrent aux saintes ardeurs de la prière,
ils y consacrent un temps que le reste des hommes donne au repos, et
qu’un grand nombre consument en inutilités et peut-être en
prévarications de tout genre.
Ils se trompent, ceux-là qui se figurent que les bonnes œuvres et les
pieuses austérités des hommes de bien sont inutiles au reste de la
société. Nous pensons avoir affaire ici à des chrétiens qui ont la foi:
eh bien! leur dirons-nous, n’est-ce pas d’en haut que nous viennent les
prospérités, les saisons favorables, les rosées fécondes? Et qu’est-ce
qui agit sur le cœur de Dieu pour en obtenir ces bienfaits? Serait-ce la
puissance de nos efforts, ou plutôt ne sont-ce pas les humbles
supplications et la vie pénitente des âmes justes? Une tradition fondée
sur une révélation digne de foi nous assure que sainte Thérèse a, par
ses prières et sans sortir de son cloître, converti autant d’âmes que
saint François-Xavier dans les Indes et le Japon.
Sodome aurait obtenu grâce, si elle avait eu un petit nombre de justes
dans son enceinte. Qui peut assurer que notre patrie n’est pas redevable
de sa conservation aux pieux cénobites qu’elle possède?
Autrefois le Seigneur envoya un prophète à la ville de Ninive et lui
annonça sa destruction très-prochaine. Ninive ne fut pas détruite de ce
coup, parce que le Seigneur avait posé une condition: «Si ses habitants
ne faisaient pas pénitence.» De même, les fléaux qui ont menacé notre
patrie ont bien pu être conjurés par ce grand nombre de quarantaines, de
jeûnes au pain et à l’eau, de cilices..., exercés pour ce motif par les
personnes pieuses, et notamment dans les monastères. Non, l’égoïsme
n’est pas le vice dominant de la Trappe: les religieux y travaillent,
sans doute, à expier leurs propres fautes et à s’assurer des
miséricordes du Seigneur, mais ils s’intéressent aussi pour le salut de
leurs proches, de leurs amis; ils prient pour la France. Toute leur vie
est une expiation continuelle. Souvent ils se placent entre le vestibule
et l’autel, et supplient le Dieu des miséricordes d’avoir pitié de son
peuple, de ne pas lancer sur les coupables les courroux de sa colère:
_Parce, Domine, parce, populo tuo; ne in æternum irascaris nobis._
Ah! oui, les moines sont utiles, très-utiles. Ils servent beaucoup.
Demandons au Ciel qu’il nous en envoie, en disant: Mon Dieu,
envoyez-nous des saints.