La journée d’un Trappiste.
Les jours se suivent et se ressemblent.
A minuit, à une heure, à deux heures au plus tard, selon la dignité de
la fête, le plus ou moins de solennité de l’office, la cloche du
monastère sonne au milieu des ténèbres et dans les saisons les plus
rigoureuses, pour appeler le religieux au chœur. Pour louer le Seigneur,
ils devancent l’étoile du matin, et quand vient la nuit, ils le chantent
encore. Au premier signal, toute la communauté s’arrache à un sommeil
que lui a peut-être longtemps refusé la dureté de la couche: elle
s’empresse d’aller offrir à Dieu les hommages de son exactitude et de
son dévouement. Cinq minutes après le réveil, l’office commence; il dure
jusqu’à quatre heures ou quatre heures et demie.
La messe du point du jour suit de près les offices de nuit. Elle se dit
et s’entend avec un grand recueillement; l’officiant, pour se garder des
objets extérieurs qui pourraient le distraire, enfonce son capuchon fort
avant sur son front et découvre sa tête en arrivant à l’autel. Cet autel
rappelle la pauvreté du berceau de Jésus; ni l’or, ni l’argent, ni la
soie ne le parent; tout y est en bois et d’une grande simplicité.
Après prime et la messe matutinale, on tient le chapitre des _coulpes_
ou confession publique. Là chacun s’accuse devant ses frères des fautes
qu’il a commises dans la journée. Si l’un des religieux oublie de
s’accuser d’une faute ou en a commis une involontairement et qu’un de
ses frères la connaisse, celui-ci la proclame à haute voix; le coupable
l’en remercie et ne laisse pas passer la journée sans prier pour celui
qui l’a accusé.
Quoique l’office divin soit l’œuvre par excellence des religieux de
chœur, le travail des mains est aussi une de leurs obligations. Le
travail est la loi de la nature et la punition de notre péché. «Le
Trappiste se soumet à cette loi, l’acceptant dans toute sa rigueur, la
pratiquant dans toute sa vérité: fils de saint Benoît, qui faisait du
travail de la terre la condition de la vie monastique, il gagne le pain
qu’il mange sans le devoir à personne. Saint Bernard ajoute: L’oisiveté
est l’ennemie de l’âme. C’est pourquoi tous les frères devront chaque
jour consacrer un certain temps au travail des mains et avoir des heures
fixes pour l’étude des saintes lettres.» Personne à la Trappe ne peut
être dispensé du travail. Ce n’est qu’alors, dit saint Benoit, que le
religieux est véritablement moine.
Le jour avançant, les travaux commencent: on voit alors tous ces
serviteurs de Dieu se rendre aux postes qui leur sont assignés. Les uns,
chargés de leurs pioches et de leurs pelles, prennent le chemin des
champs; d’autres vont scier du bois dans la forêt. Comme mon désir était
de suivre de point en point les exercices de la communauté et de voir
par moi-même ce qui pourrait m’intéresser et m’édifier, le père prieur
m’avait envoyé un religieux, pour me faire suivre les religieux dans
leurs divers exercices; je fus témoin de leurs travaux, qui consistent
dans le labourage, la garde du troupeau, les lessives, le soin des
écuries, le balaiement des cloîtres. En parcourant les champs pour
examiner les divers genres d’exploitation, je considérais de loin ces
religieux-pasteurs, couverts de leurs capuchons, les uns conduisant la
charrue, d’autres faisant des gerbes et les chargeant sur une lourde
charrette attelée de chevaux; plus loin, le frère gardien priant, tête
nue, à genoux, au milieu de son troupeau; tandis que sur la lisière de
la forêt les vaches paissaient sous la conduite d’un autre trappiste
armé d’une longue perche, qui les suivait lentement à travers les
touffes de verdure.
Pendant le travail, de temps en temps, tous les religieux se découvrent,
lèvent les yeux au ciel et prient. Cet exercice leur fait supporter la
fatigue, la chaleur ou le froid, et ils en éprouvent un véritable
soulagement. Telle est l’institution de la Trappe: la prière pour
récréation. Si, comme le Roi-prophète, le Trappiste se lève la nuit pour
chanter les louanges du Seigneur, comme lui aussi, _septies in die
laudem dixi tibi_: sept fois le jour il chante la gloire de son saint
nom. Après cette première partie du travail de la journée, les religieux
quittent leurs travaux, se rendent au chœur pour chanter la grand’messe
et les petites heures.
L’office terminé, les religieux se rendent au réfectoire. Le père
hôtelier vint me chercher pour me faire assister à leur repas. Le
Trappiste donne à la nourriture de son corps tout le nécessaire, ne lui
refusant jamais que le superflu, soit dans la qualité, soit dans la
quantité des mets. Les douze onces de pain par jour (huit onces pour le
dîner et quatre onces à la collation) suffisent à son alimentation. Le
jeûne vient quelquefois rogner encore la portion, sans jamais
compromettre la santé. Ce jour-là, le Trappiste fait comme le soldat de
l’empire, serre sa ceinture d’un cran, et dit avec autant d’héroïsme et
plus de religion: «J’ai bien dîné,» en rendant grâces à Dieu.
Le R. P. abbé est placé au milieu d’une table plus élevée que les autres
et qui est appuyée au fond de la salle; un grand crucifix est placé
au-dessus de sa tête et se dessine en noir sur la blancheur du mur. Près
de lui sont assis le père prieur et le père sous-prieur; les étrangers
sont admis à cette table du fond, à la manière antique. De l’endroit où
j’étais placé, je voyais quatre longues files de Trappistes debout.
Après le _Benedicite_, ils s’assirent. Il était près de midi, et tous
ces hommes étaient levés depuis une heure du matin. C’était leur premier
repas, et cependant tous attendent, sans la plus légère marque
d’empressement, le signal qui doit leur être donné.
«Le repas est servi sur une table sans nappe, entourée de bancs comme la
table du pauvre, où les religieux s’associent pour manger ce qui leur a
été servi, sans autre assaisonnement que leur appétit.» Chaque religieux
a une serviette pour s’essuyer, envelopper la cuillère, la fourchette en
bois et le couteau.
Le père abbé frappe sur la table: le dîner commence, et l’on n’entend
aucun bruit, et rien ne trouble la pieuse lecture que fait un religieux.
Le dîner se composait d’une soupe aux légumes, cuits sans beurre et sans
sel, et d’un plat de riz à l’eau. Selon la saison, on donne du fruit:
c’est là leur plus grande douceur. Au monastère de la Val-Sainte,
pendant le repas, le supérieur frappait la table avec son couteau; alors
tout mouvement cessait, le lecteur fermait le livre, chaque religieux
devenait immobile, et tous les cœurs et les yeux s’élevaient en esprit
vers Celui qui leur donnait le _pain quotidien_; ils attendaient la
répétition du même signal pour continuer de manger. Il faut ajouter
qu’ils ne buvaient pas non plus à volonté et suivant le besoin qu’ils
éprouvaient, mais seulement lorsque le père abbé agitait une sonnette
placée près de lui. Cette pratique a été supprimée depuis 1834.
Aujourd’hui l’on boit selon la soif, et le repas n’est jamais
interrompu. Ils tiennent leur verre des deux mains, afin d’agir avec une
lenteur forcée et de réprimer ainsi les mouvements de l’appétit sensuel.
Ces hommes, qui ont trouvé le moyen d’étouffer jusqu’à ce sentiment de
satisfaction que la nature ressent dans l’acte le plus nécessaire à
l’existence, qui en ont fait au contraire un acte d’expiation, et qui ne
nourrissent leur corps que pour le mortifier, ont les attentions les
plus délicates, les égards les plus minutieux pour les étrangers qu’ils
admettent à leur table et auxquels ils offrent de si rigides exemples.
Le pain est excellent; on me donna un plat de plus qu’à la communauté,
et que mon peu de connaissance de l’art culinaire ne me permit pas de
reconnaître.
La nourriture habituelle des Trappistes se compose d’un bon pain bis,
d’herbes et de racines potagères, de riz, de légumes surtout, cuits dans
l’eau, avec un peu de sel pour tout assaisonnement. Ils mangent les
fruits de leur jardin. On sert à chacun sa portion toute faite, mais
toujours copieuse. «L’odorat n’est pas réjoui quand il n’a pour tout
fumet que l’odeur fade de quelques légumes refroidis, et le goût ne peut
guère savourer des mets insipides; mais la mortification arrange tout,
rend bon ce qui est mauvais, et adoucit les eaux amères, comme la
baguette de Moïse.»
Les murs du réfectoire portent des inscriptions tirées des saintes
Ecritures. Je crois me rappeler celle-ci: _A l’homme que faut-il? Un peu
d’eau et de pain._
Durant l’été, les Trappistes dînent à onze heures et demie, et ils ont
ensuite une heure pour faire _la méridienne_. Aussitôt après, le père
hôtelier m’introduisit dans le cloître qui s’étend, en forme de
galeries, dans toute la longueur du carré intérieur, au milieu duquel se
trouve le cimetière. C’est un des _lieux réguliers_, comme l’église, le
réfectoire, le dortoir et le chapitre, où personne ne peut parler avec
les étrangers, pas même l’hôtelier. Dans un parloir contigu au cloître
sont suspendus, aux murailles, les habits des religieux de chœur et les
chapes brunes des frères convers. Je visitai successivement la forge, le
laboratoire, la bibliothèque, la reliure, la lingerie, l’infirmerie et
les ateliers divers; car tout ce qui est nécessaire aux besoins des
religieux se fait dans le couvent, et les Trappistes l’ont voulu ainsi,
afin de n’être point forcés d’avoir aucune communication avec les
villes. Tous ces travaux s’exécutent dans le plus grand silence.
Cependant, il est de nombreuses circonstances où quelques mots
deviennent nécessaires, mais ces quelques mots ne sont prononcés que par
le supérieur aux religieux ou aux étrangers, par le père hôtelier aux
voyageurs, et par le cellérier dans ses rapports avec les marchands ou
les frères.
Je n’aurai garde d’omettre une pharmacie fournie des médicaments de
première nécessité; un petit jardin, dit de la pharmacie, l’alimente
sans beaucoup de frais des follicules et graines nécessaires. Enfin,
Sainte-Marie du Désert a le précieux avantage de posséder, parmi ses
religieux, un pharmacien (le père Maxime) plein de zèle et de charité.
Afin de mieux remplir l’emploi qui lui était confié, le père Maxime a
pris rang parmi les frères convers, après avoir été auparavant novice de
chœur. Le R. P. abbé l’autorise et le charge, à l’égard des malades
pauvres des environs, de distribuer, avec ses sages conseils, les
remèdes, soulagements et autres secours que leur état réclame.
Dans tous les ateliers, j’ai trouvé l’activité et le silence. Jamais
aucune parole ne vient se joindre au bruit des mains qui travaillent,
aucune distraction ne vient retarder l’ouvrage. Le crucifix se retrouve
partout; sa vue soutient et encourage celui que la fatigue serait au
moment de vaincre. L’ordre et la propreté règnent dans toute la maison,
et le plus grand soin se fait aussi remarquer dans les vastes et beaux
jardins de la communauté.
J’ai parcouru, une seconde fois, plein d’admiration, les champs qui
avoisinent le monastère. Tous les religieux étaient alors disséminés çà
et là dans la campagne; partout j’ai trouvé l’activité d’une grande
ruche. Je croyais ne voir dans ce couvent que les habitudes et les
pratiques du cloître; je croyais n’y entendre que des cantiques et des
prières; je n’y voyais que l’image des travaux champêtres, et je n’y
entendais que le bruit et le mouvement de l’industrie agricole. Quelques
religieux de chœur, ayant à leur tête le R. P. prieur, arrachaient des
pommes de terre et en remplissaient de petits paniers, qu’ils portaient
ensuite sur une lourde charrette attelée de deux bœufs. La blancheur de
leurs robes tranchait admirablement sur cette terre noire, et formait un
contraste frappant au milieu de cette vaste solitude qu’animait seule
leur activité; de temps à autre, ils échangeaient des signes de charité
et d’affection réciproque; puis, à un signal donné, debout, immobiles,
les bras en croix sur la poitrine, les yeux levés vers le ciel, ils
adressaient à Dieu de courtes et ferventes prières. Pendant ces moments
de silence, il me semblait, comme le dit Chateaubriand, ouïr passer le
monde avec le souffle du vent; je me rappelai ces garnisons perdues aux
extrémités du monde, et qui font entendre aux échos des airs inconnus
comme pour attirer la patrie...
Il est quatre heures, la journée des Trappistes est bien avancée; ils se
rendent donc au chœur pour chanter vêpres, car ils ont gagné leur
souper.
«Le moine doit vivre du travail de ses mains, dit saint Benoît, bien
persuadé que celui qui ne produit pas n’a pas le droit de dépenser. On
peut produire néanmoins sans travailler la terre; l’étude n’est pas
moins utile à la société que le labour; mais, il faut le dire, la hotte
et la bêche conviennent mieux au plus grand nombre que les livres et la
plume. L’abbé de Rancé avait raison sous ce rapport contre Mabillon dans
la discussion qui s’engagea entre eux pour et contre le travail manuel.
Saint Bernard avait dit avant eux: «Il y a beaucoup à profiter à l’école
de la nature: un arbre, une pierre, une fleur peuvent quelquefois nous
instruire mieux qu’un bon livre et un excellent maître.» Le Bénédictin
étudie, et le Trappiste cultive le sol, travaille des mains, à l’exemple
des solitaires de la Thébaïde. Tous deux s’occupent aussi utilement l’un
que l’autre.»
Les religieux de chœur, obligés au chant de l’office canonial,
travaillent moins que les frères convers; ils sont quelquefois à
l’église que ceux-ci sont aux champs: mais cette différence, qui ne les
empêche pas d’être frères, n’est qu’un moyen pour eux de mieux pratiquer
la charité, de se servir l’un l’autre; les premiers prient pour les
seconds, et les seconds travaillent pour les premiers; c’est un échange
réciproque de services qui n’est pas au préjudice du frère convers. Les
règlements portent que le travail manuel, pour les Trappistes de chœur,
sauf durant les saisons extraordinaires, comme le temps de la moisson,
des vendanges, la récolte des pommes de terre, ne doit pas excéder la
durée de six heures, même en été.
A l’heure du souper, la cloche des perdus se fait entendre; elle annonce
l’heure de la prière et rappelle les errants: _errantes revoca_. Le père
hôtelier me quitta pour aller lui-même servir le souper aux étrangers.
La table est proprement servie, les mets sont très-copieux et
convenablement assaisonnés. Tout est excellent. Une seule chose gêne
toujours les retraitants: c’est de voir le père hôtelier épier tous
leurs besoins et courir au-devant de leurs désirs. Ces hommes, si durs
pour eux-mêmes, ont comme des raffinements des prévenances envers les
étrangers, et semblent éprouver un grand plaisir à voir accepter
quelques superfluités de la vie, dont ils se souviennent encore, mais
auxquelles ils ont renoncé; et un sourire de bonheur s’épanouit sur leur
visage, quand ils entendent trouver bon ce qu’ils viennent d’offrir.
Le souper ou collation des Trappistes est suivi d’un intervalle, pour la
lecture et la méditation, jusqu’à sept heures; alors on chante complies,
le _Salve Regina_, et ils se rendent au dortoir.
Telle est la journée d’un Trappiste; et certes le voyageur qui les a
suivis dans ces différents exercices ne partage plus ensuite les
préjugés que le monde conserve encore sur eux en disant: Les moines sont
des gens inutiles.
_Les jours se suivent et se ressemblent_, pour le religieux qui s’occupe
incessamment du salut de son âme et travaille à cette unique affaire. En
détaillant la journée d’un Trappiste, j’ai analysé les semaines, les
mois et les années de sa vie.
Pour compléter _la journée d’un Trappiste_, nous transcrivons le précis
de la vie de ces religieux.
§ 1er
Le jour naturel se compose de vingt-quatre heures.
Voici comme il se partage à la Trappe.
1º Huit heures pour les besoins du corps, sept heures pour le repos, une
heure pour le repas.
2º Présence obligée au chœur: six et huit heures selon le degré des
fêtes.
3º Le travail manuel est de cinq heures et demie en été, et de quatre
heures et demie en hiver.
Le reste du temps est libre, et peut être consacré à la prière ou à des
lectures privées.
§ 2e
1º L’abstinence est perpétuelle. En sont dispensés les malades et les
infirmes, qui sont l’objet de la plus grande charité et des soins les
plus assidus.
2º En hiver un seul repas (_six mois environ_); deux repas en été. Cette
austérité si effrayante pour la nature est plus imaginaire que réelle.
_Teste experientiâ._
3º La nourriture est saine et abondante; on peut en juger par les
santés, point ou peu de malades.
4º Le travail des mains délasse l’esprit sans trop fatiguer le corps; on
s’y livre avec discrétion; les forces en sont la mesure.
5º Le silence est continuel: n’est-ce pas assez de parler à Dieu? On lui
parle dans les saints offices et l’oraison; et lui nous parle dans les
saintes lectures.
§ 3e
1º Des forces ordinaires suffisent pour se façonner au régime.
2º Les inconstants, les mélancoliques, les têtes faibles, les esprits
faux, les mauvais caractères ne peuvent être admis.
3º Sont admis au contraire avec bonheur les âmes simples, les hommes au
cœur ouvert, à volonté ferme et généreuse; les hommes, en un mot, qui
cherchent sincèrement le bon Dieu.
Qu’on ne se laisse pas effrayer par les apparences; la vie de la Trappe
est plus douce que la vie des mondains. _Experiri, si labor terret,
merces invitet._