Les nuits à la Trappe.
Je dors, mais mon cœur veille.
Jusqu’à ce jour, ce titre a été employé par les écrivains modernes,
habiles dans l’art de séduire, pour amorcer l’attention de leurs
lecteurs; ils s’en sont servis malheureusement pour décrire les mœurs
dissolues de la société et donner des scandales au public. Néanmoins,
malgré l’abus qu’on en a fait, nous n’avons pas craint de l’inscrire en
tête de ce chapitre: il pourra, ce nous semble, réparer un peu le mal
qu’il a produit, en faisant connaître des mystères véritablement
édifiants, les mystères de la mortification monastique.
J’ai visité le dortoir des Trappistes, j’ai touché leurs lits; et
assurément ce n’est ni une chambre bien meublée, ni un lit richement
sculpté, et encore moins une couche au mol duvet. On ne voit rien dans
ce dortoir qui ressemble au luxe, à l’affectation et à la délicatesse.
Leur dortoir est une longue salle vaste et aérée, contenant, à droite et
à gauche, ce que les religieux appellent leurs _lits_; une lampe y reste
allumée toute la nuit. Ces lits ne sont pas autre chose que deux
planches élevées de terre par quatre supports, sans art, sans
menuiserie, sans dessin, grossièrement façonnés, laissant trop voir
qu’ils ne sont passés ni au tour ni au rabot; une natte de paille piquée
recouverte d’une toile, deux couvertures de laine et un traversin de
paille, voilà tout ce qu’il faut pour faire reposer le Trappiste. Chaque
couche se trouve séparée par une colonne et une cloison en planches, ce
qui forme une espèce d’alcove. Le nom de chaque trappiste est écrit
au-dessus de chacun de ces lits. Celui du père abbé est confondu avec
ceux de ses frères; rien ne le distingue. Dans ce dortoir, comme dans le
reste de cette maison, qui n’appartient en rien au monde, tous les noms
de famille disparaissent: l’on n’y connaît que ceux que la religion a
donnés.
Après les plus rudes travaux, les mortifications et les prières du jour,
les Trappistes n’ont à proprement parler qu’une planche pour se reposer.
Ce lit ne sourit pas à la mollesse, il n’invite pas à passer la grasse
matinée, mais il suffit au repos du corps: il délasse sans énerver, il
procure un sommeil léger, calme et naturel; on y dort paisiblement, sans
suffocations, sans sueurs, sans cauchemar, comme sur un lit de camp,
d’où l’on se lève toujours frais, agile et dispos à recommencer la
journée.
«La nuit est dangereuse pour l’homme, a dit le comte de Maistre dans
l’une des _Soirées de Saint-Pétersbourg_; et sans nous en apercevoir,
nous l’aimons tous un peu, parce qu’elle nous met à l’aise. La nuit est
une complice naturelle constamment à l’ordre de tous les vices, et cette
complaisance séduisante fait qu’en général nous valons tous moins la
nuit que le jour. La lumière intimide le vice; la nuit lui rend toutes
ses forces, et c’est la vertu qui a peur. Encore une fois, la nuit ne
vaut rien pour l’homme...
Depuis le brigand des grands chemins jusqu’à celui des salons, quel
homme n’a jamais dit: «Viens, j’ai besoin de ton ombre?» La société, la
famille la mieux réglée est celle où l’on veille le moins, et toujours
l’extrême corruption des mœurs s’annonce par l’extrême abus de ce genre.
La nuit étant donc de sa nature mauvaise conseillère, de là vient que
les fausses religions l’avaient consacrée souvent à des rites coupables,
sous le nom de _Bonne Déesse_.»
Le philosophe chrétien a dit vrai; et se méfiant de la nuit comme d’un
ennemi dangereux dont ils veulent éviter les coups, les Trappistes se
retirent à la chute du jour (à huit heures du soir de Pâques au 14
septembre, et à sept heures du 14 septembre à Pâques). Sur ces couches
si dures, le sommeil ne tarde point à descendre et à venir reposer ces
hommes qu’aucune inquiétude n’agite, qu’aucun remords ne tourmente: car
si quelques-uns ont été coupables, ne sont-ils pas venus échanger leurs
remords contre un saint repentir, et Dieu ne donne-t-il pas la paix à
qui se repent?
Comme le soldat au camp, le Trappiste dort tout habillé, afin d’être
prêt au premier signal. «Chaque religieux repose avec ses habits
réguliers, sans jamais les quitter, portant toujours la tunique, le
scapulaire et la coule qui doive lui servir de vêtement pendant le jour,
de drap pendant la nuit et de linceul à la mort.» Le Trappiste, après
avoir pris l’habit, ne s’en dépouille plus; il l’a promis, les vers
seuls le déshabilleront.
«La nuit se passe sans insomnie, les heures fuient rapides sans qu’on
puisse les compter, les paupières sont fermées, l’œil dort, et si le
cœur veille, comme celui de l’Epouse des Cantiques, c’est dans l’attente
de quelque sainte communication qui va venir lui montrer _ce que l’œil
ne peut voir_, lui dire _ce que l’oreille ne saurait entendre_, ces
choses mystérieuses qui furent découvertes à tant de saints par des
visions. Il y a des songes naturels qui sont l’expression de nos goûts,
de nos penchants, de nos inclinations; des songes diaboliques qui sont
la preuve du pouvoir occulte que le démon exerce sur nous; mais il y a
aussi des songes divins pendant lesquels Dieu, pour parler le langage de
Job, _ouvre nos oreilles, parle à notre cœur et nous instruit_.»
«Si la nuit, dit encore Joseph de Maistre, donne de mauvais conseils, il
faut lui rendre justice, elle en donne d’excellents: c’est l’époque des
profondes méditations et des sublimes ravissements; pour mettre à profit
ces élans divins et pour contredire aussi son influence funeste, le
Christianisme s’est emparé à son tour de la nuit et l’a consacrée à de
saintes cérémonies qu’il anime par le chant de l’office divin.»
Dans les âges de foi, les chrétiens se levaient la nuit pour prier; ils
se rendaient à l’église pour assister à la récitation des nocturnes; ils
allaient mêler leurs voix, en redisant les psaumes, à celle de David,
qui suspendait son sommeil pour prier, qui passait ses nuits à gémir et
qui arrosait son lit des larmes de la pénitence. Aujourd’hui, l’usage
s’en est perdu; l’Eglise est trop bonne mère pour ne pas ménager, autant
que possible, les faiblesses de notre nature. Il est une nuit que les
chrétiens sanctifient encore par la prière: c’est la nuit de Noël.
Cependant, grâce à la réforme de Cîteaux, la règle de saint Benoît n’a
pas varié; au milieu de la nuit, la cloche se fait entendre, appelant
les religieux à matines, et chaque Trappiste quitte sa couche et descend
à l’église, où il commence par prier Dieu _de lui donner son secours,
d’ouvrir sa bouche, de délier sa langue_, avant d’en chanter les
grandeurs sur le ton du psalmiste.
Les chants qui retentissent à la Trappe, dans le silence des nuits, sont
plaintifs, gémissants et coupés au milieu du verset comme par un
sanglot; ils disent les mêmes paroles que David, sans les accompagner du
psaltérion et de la cithare. Il faut les avoir entendues, ces psalmodies
nocturnes, pour comprendre tout ce qu’elles ont de triste, d’élégiaque
et d’émouvant. Les Trappistes, donc, pendant que d’autres se livrent au
plaisir, veillent sur nous pendant la nuit, prient quand nous dormons,
et gémissent, debout au pied des autels, anges protecteurs de la terre,
éloignant par leurs prières ce que la nuit a de mauvais pour nous; le
monde oublie son Dieu, les Trappistes se souviennent du Seigneur en
conversant avec lui.
L’auteur de la psalmodie sacrée a lui-même marqué l’heure où doit
commencer le saint office: «_Mediâ nocte_, dit-il, _surgebam ad
confitendum tibi_: Je me levais au milieu de la nuit pour chanter vos
louanges.» Et les noms de _matines_ et de _nocturnes_, que porte encore
cette partie de l’office, annoncent bien le temps où il doit se
célébrer: c’est du moins littéralement ce qui se pratique chez les
Trappistes.
La dureté de la couche m’avait empêché de dormir; aussi, lorsqu’à une
heure après minuit la cloche du monastère sonna pour appeler les
religieux au chœur, je n’eus pas de peine à me réveiller. En me rendant
à la tribune de la chapelle, je vis les religieux un à un descendre
lentement; et dans le plus profond silence, l’escalier qui conduit du
dortoir à l’église; et, dans l’obscurité que la lueur vacillante de la
lampe ne dissipait que faiblement, ils apparaissaient, avec leur longue
coule blanche, comme des ombres glissant au milieu de la nuit. J’étais
placé de manière à voir arriver tous les religieux et presque à les
compter. J’aperçus beaucoup de jeunes gens mêlés à des vieillards et à
des hommes d’un âge mûr. Ils étaient, en général, plutôt robustes et
pleins de santé, qu’affaiblis et languissants. On remarquait, sur
presque toutes les figures, plutôt le hâle de l’air brûlant du midi que
la pâleur et la trace des austérités; quelques-uns avaient de la
noblesse et de la grâce, mais les jeunes trappistes avaient perdu
l’élégance de la taille et jusqu’à la légèreté de la marche.
Chaque religieux avait les bras croisés sur la poitrine, se prosternait
en passant devant l’autel et se rendait ensuite à sa stalle; à droite et
à gauche du chœur, les autres frères de la communauté étaient à genoux,
le front courbé vers la terre. Pas une voix ne se faisait encore
entendre; un seul bruit frappait l’oreille, dans un si auguste silence:
c’était le balancier de l’horloge, dont le retentissement monotone
marquait les secondes et la rapidité des heures à ces hommes qui ne
pensent qu’à l’éternité. Prosternés sous la main du temps, ils me
semblaient attendre leur arrêt: l’heure suprême peut sonner, je les
crois tout prêts. Les religieux, couverts de leurs capuchons, étaient
agenouillés, la tête baissée; ils priaient au milieu d’un silence
solennel, immobiles comme ces statues de marbre inclinées sur les
tombeaux. Puis, tout à coup ils se relevèrent, et l’on crut entendre une
seule et immense voix monter vers le trône de l’Eternel: nos psaumes, si
pleins de poésies et de beautés graves, devenaient encore plus touchants
et plus solennels, chantés ainsi dans le calme de la nuit, alors que
rien ne distrait l’esprit et que les paroles sacrées parviennent mieux
au cœur. C’est vraiment un spectacle grave et plein de majesté que ces
moines placés sur deux rangs, éclairés par la faible lueur d’une seule
lampe, et chantant d’une voix retentissante les louanges du Seigneur,
pendant que tout repose dans le sommeil.
Pendant l’office, plusieurs religieux ont quitté leur stalle et sont
venus séparément se prosterner sur les marches du sanctuaire. Parmi eux,
j’ai reconnu le R. P. prieur; il est venu s’agenouiller et se coucher la
face contre terre, pour donner à ses religieux l’exemple de la pénitence
et de l’humilité. O vous qui lirez ces lignes, allez entendre et admirer
ces hommes voués à Dieu, ces cénobites oubliés du monde, qui prient avec
la charité sans bornes que commande le premier précepte de la loi
divine; vous serez humiliés de votre relâchement, et vous garderez
gravées au fond de vos cœurs les paroles de ce cantique: «A l’heure où
la débauche allume ses flambeaux, j’allumerai les cierges de l’autel; à
l’heure où le méchant médite son crime, où le coupable sent ses remords,
où le pauvre souffre sans lumière et sans amis, je prierai pour le
pauvre, pour le coupable, pour le méchant; je prierai pour ceux qui sont
morts et pour ceux qui vont mourir; je prierai pour le malheureux, afin
qu’il espère, pour les heureux, de crainte qu’ils n’oublient Dieu.»
En écoutant ces paroles, j’étais honteux de moi-même; la voix de ces
solitaires favorisés du Ciel me paraissait si pure et si fervente!
J’étais comme un criminel qui comprend le bonheur de la vertu et la
sévérité du Juge suprême, parce qu’il s’est éloigné trop longtemps de
l’une et qu’il se trouve en face de l’autre.
Je restai ainsi abîmé dans ce flot de réflexions et de retours sur
moi-même, moments précieux où l’âme s’ouvre à la grâce, où l’esprit
triomphe de la matière, où l’on jette loin de soi ce fardeau misérable
des inquiétudes humaines.
L’office ne se termina qu’à quatre heures et demie. Le jour commençait à
poindre quand je regagnai ma chambre.