Les Trappistes.
«Le Trappiste issu de saint Benoît, adopté par saint Bernard, réformé
par Rancé, sauvé par de Lestranges, et dirigé aujourd’hui par le père
dom Timothée, abbé de la Grande-Trappe, est au XIXe siècle ce que le
Bénédictin était au VIe, le Cistercien au XIIe, moine fervent et
laborieux, utile à la religion et à la société, se multipliant comme
autrefois, demandé partout, dans chaque diocèse. Il convient à nos mœurs
industrielles, plus que tout autre religieux, parce qu’il travaille, il
produit, il défriche, ouvre des colonies agricoles, sème et récolte,
pour alimenter nos marchés des blés qu’il a récoltés, des troupeaux
qu’il a élevés, des étoffes qu’il a tissées, ce qui fait un appoint bien
autrement sensible, aux yeux de nos économistes, qu’une somme quelconque
de prières ou d’œuvres ascétiques. Il prie néanmoins sans que le travail
des mains nuise aux élans de son cœur, sans que ces occupations
extérieures troublent jamais son recueillement. Il sait allier toutes
choses, l’amour de Dieu, sa sanctification et le soin du prochain;
concilier ensemble l’ascétisme, les macérations et la charité; être ange
au chœur, anachorète à table et laboureur dans les champs.»
Il n’est pas rare de rencontrer, aujourd’hui, des gens qui, à la seule
idée de trappiste, se présentent une agglomération d’individus qui
végètent tristement à l’ombre de leurs cloîtres, traînant une existence
misérable au gré d’une fatalité déplorable, sans autre guide que le
caprice. Une erreur si ridicule ne saurait provenir que de ce qu’on n’a
point ou qu’on affecte de ne pas avoir la moindre notion sur cette
admirable institution.
En effet, la congrégation de la Trappe réalise en elle-même toutes les
belles chimères, que nos chercheurs de systèmes ont rêvé en tout temps
et qu’ils ne peuvent jamais trouver; elle forme un gouvernement
accompli: son mode est essentiellement monarchique; là toutes les
volontés, comme tous les cœurs, se réunissent et se concentrent en une
seule, celle du supérieur. Celui-ci n’a ce titre que pour être le
premier à la peine, le premier à l’office divin, le premier à tous les
exercices, le modèle de tous ses frères. Il a toutefois un pouvoir
absolu sur tous les membres de sa communauté; mais son pouvoir n’est pas
despotique; c’est plutôt une autorité purement paternelle, qui s’exerce
avec toute la charité que prescrivent les règles de l’amour le plus
tendre; ce pouvoir non plus n’est pas arbitraire, il est réglé et limité
par de sages constitutions. Un code de lois détermine et fixe tous ses
devoirs; c’est la Règle de saint Benoît, que l’on observe aujourd’hui
dans la congrégation, à la lettre et dans toute sa teneur. Comme
naturellement toute loi prête plus ou moins aux interprétations, un
corps de règlements imprimés en expliquait le véritable sens; mais
depuis 1852, par suite de la séparation des deux observances, le corps
des règles porte le titre de Livre des Us. Ces règlements sont vus,
examinés et augmentés tous les ans, par une autorité compétente: nous
voulons dire le chapitre général qui se tient annuellement, et auquel
sont obligés de se trouver tous les abbés et les premiers supérieurs de
toutes les maisons de la congrégation. Quoique l’abbé gouverne son
abbaye par lui-même et selon sa seule volonté, il est comptable de son
administration envers ses supérieurs majeurs; c’est durant le chapitre
général, en particulier, que se fait cette revue.
De plus, le révérendissime vicaire général fait chaque année la visite
de toutes les maisons de l’ordre, qui sont sorties de la Grande-Trappe.
Ainsi Sainte-Marie du Désert est visitée de droit par l’abbé
d’Aiguebelle; ce n’est que par délégation de ce dernier que dom Timothée
peut en faire la visite régulière. Après avoir tout examiné avec la plus
exacte sollicitude, il voit chaque religieux en particulier, recueille
les observations de chacun, les plaintes qu’il pourrait avoir à
formuler, et il en fait ensuite son profit, dans l’intérêt de la gloire
de Dieu et pour le plus grand bien de la congrégation.
Dans la communauté, il y a un grand nombre d’emplois; l’occupation de
chacun est de faire goûter et prévaloir en tout la volonté de l’abbé, et
celui-ci puise dans l’esprit de Dieu même les communications qu’il
transmet à ses subalternes. Une protection divine réside visiblement sur
cette administration; aussi, tant que la régularité et la ferveur s’y
maintiennent, la paix et la félicité en sont les compagnes inséparables.
Les religieux de la Trappe sont partagés en deux classes: les religieux
de chœur et les frères convers. La première classe de ces religieux
comporte généralement les hommes dont l’éducation a été soignée, bien
qu’il y ait aussi de ces hommes à qui l’humilité a fait préférer le
titre de frère convers; les religieux de chœur ont pour destination
spéciale de chanter l’office divin; ils sont consacrés au Seigneur par
les trois vœux de religion, et de plus par le vœu de stabilité; on leur
donne le nom de Pères.
Les frères convers sont plus particulièrement occupés aux travaux
manuels; cependant ils assistent à une grande partie des offices de nuit
et de jour, et quand ils sont occupés au travail pendant l’heure des
offices, soit dans l’intérieur du couvent, soit aux champs, ils
s’acquittent ensemble et à voix haute des devoirs religieux que les
pères pratiquent en même temps dans l’église. Du reste, ils sont soumis,
à peu de chose près, aux mêmes règlements que les religieux de chœur.
Qu’on ne se figure pas que l’homme, quelque éclairé et instruit qu’on le
suppose, se dégrade, parce qu’il met la main à l’œuvre et vaque
quelquefois à de pénibles travaux; la noble fierté de l’ancienne Rome ne
se crut jamais offensée parce que ses plus illustres sénateurs
labouraient leurs champs des mêmes mains qui avaient dirigé avec tant
d’habileté les rênes de l’Etat; si c’eût été une dégradation, les noms
de ces fameux dictateurs qu’on allait arracher à leur charrue pour en
faire les sauveurs de la république, ne seraient jamais passés à la
postérité.
Chaque ordre a un costume, invariable, historique et souvent
pittoresque. Le Prémontré vêtu de blanc nous rappelle saint Norbert; le
Mineur ceint d’une corde, François d’Assise; le Trinitaire aux trois
couleurs symboliques, blanc, rouge et bleu, Jean de Matha; le Carme
déchaussé, sainte Thérèse; le Capucin à la longue barbe, Matthieu de
Baschi; le Trappiste au scapulaire noir, Rancé; le Jésuite, Ignace de
Loyola.
L’habit des religieux trappistes de chœur se compose, pour le temps du
travail, été et hiver, d’une robe de gros drap blanc, d’un scapulaire
noir, le tout serré par une ceinture de cuir, et dans le reste du temps,
ils ajoutent une tunique à manches larges et pendantes de gros drap
blanc comme la robe, assez semblable pour la forme à la toge romaine;
cette tunique est surmontée d’un capuchon ou capuce pour couvrir la
tête; c’est là proprement dit l’habit monacal, auquel on donne aussi le
nom de _coule_[5].
[5] Des hommes de haute distinction se sont revêtus de la coule des
Trappistes. On a compté parmi les frères, les comtes de Santena, de
Rosembert et de Thalouet, le chevalier de Charny, le baron de la
Motte, le baron de Géramb, chambellan de l’empereur d’Autriche, etc.
Les frères convers portent la même robe, mais de grosse étoffe brune,
recouverte d’une sorte de grand manteau appelé _chape_. Les frères
convers et les religieux de chœur portent une chemise de serge
grossière.
Sous cet habit si simple, que d’hommes éminents dans la noblesse, dans
l’armée, dans les lettres, se sont déjà ensevelis! Il n’y a plus rien là
des vanités du monde; on n’y conserve pas même son nom, qu’on change en
y entrant contre celui de frère Martin, frère Dominique, frère Hilarion,
etc. Grâce à l’éternel silence qui règne à la Trappe, ces hommes peuvent
passer là toute leur vie sans se connaître.
Il y a ensuite à la Trappe, outre ces deux classes de religieux profès,
des aspirants, des novices et des frères donnés ou familiers.
Les aspirants sont ceux qui, se sentant portés à la vie monastique, ont
demandé à faire partie des religieux. Ils suivent pendant quelque temps
les exercices de la maison; puis, s’ils persévèrent, ils passent au rang
des novices et prennent l’habit.
Les novices, partagés en novices de chœur et novices convers, selon leur
destination à devenir religieux pères de chœur ou religieux frères
convers, font une année de noviciat, après laquelle, s’ils persistent
dans leur vocation, ils prononcent des vœux définitifs.
Les frères familiers, sans se lier par des vœux et sans s’engager dans
la profession religieuse, se donnent à la maison et deviennent membres
de la famille. Mais ils ne portent point d’habit; ils ne sont point
soumis à des règles aussi sévères, et peuvent se retirer quand il leur
plaira, à moins pourtant qu’ils ne veuillent devenir frères ou pères, et
se soumettre pour cela aux épreuves du noviciat.
«Le Trappiste va au désert pour y étudier la vraie sagesse; il va y
chercher le bonheur que le monde ne saurait lui offrir; pour cela, il
embrasse un plan de vie un peu pénible à la nature et dont les
commencements offrent bien quelques difficultés; mais il ne tarde pas à
y trouver des douceurs qu’il n’échangerait pas pour les plus grandes
délices de la terre. Son occupation est de soumettre la chair à
l’esprit, de réformer son cœur, de ne lui permettre que des affections
légitimes, de faire mourir l’amour, la volonté et l’esprit propres, qui
sont des ennemis éternels de notre repos, et les saints exercices de la
Trappe sont des spécifiques puissants pour obtenir ces résultats.»
Notre ordre, dit saint Bernard, c’est l’humiliation même. Et ceux qui,
une bonne fois, connaissent le secret de s’humilier sans cesse, trouvent
assez de force pour tout faire. En entrant à la Trappe on doit être prêt
à dompter son corps et à ne plus rien vouloir que ce que les supérieurs
demandent de vous; dans ces dispositions on est sûr de persévérer. On
demande surtout aux postulants une bonne volonté et la constance dans la
volonté, un bon esprit, qui sait recevoir les reproches, les
corrections; et ainsi on vit en paix et union avec le monde. Les
personnes qui se découragent aux premières difficultés, ou qui ne
peuvent supporter les humiliations et qui sont inconstantes, ne sont
point propres à la vie de trappiste.
Il faut à la Trappe une volonté plus ferme et plus déterminée que dans
aucun autre ordre religieux. On veut des âmes cherchant Dieu et Dieu
seul. Ce qui éloigne aujourd’hui les postulants des maisons de
trappistes, ce ne sont pas tant les pénitences corporelles que les
renoncements du cœur et les abaissements de l’esprit.
«A la Trappe, par-dessus tout, on est à l’école du paradis; on s’y forme
aux vertus qui doivent y conduire, on y fait un apprentissage de la vie
éternelle. Sans doute, on ne peut pas savoir quelle est l’occupation des
bienheureux dans le ciel, mais on tâche de s’y modeler sur ce qu’on a pu
en soupçonner de plus raisonnable. Ainsi, la vie des bienheureux est
toute d’intelligence, toute spirituelle: dans leur monastère, les
religieux font une guerre continuelle à toute sorte de sensualités; ils
tâchent de spiritualiser toutes leurs œuvres. Dans le ciel, les saints
chantent continuellement les louanges du Très-Haut; la première
occupation des moines est de louer le Seigneur, et pour ne pas voguer à
l’aventure, ils se règlent sur le prophète-roi, qui se levait pendant la
nuit pour rendre ce devoir à son Créateur et le louait encore sept fois
le jour. Enfin, les glorieux habitants des cieux sont tout absorbés en
Dieu et ne pensent plus à la terre; les moines, de même, vivent séparés
du monde et se purifient tous les jours de l’attache qu’ils ont eue pour
les créatures.»
Du reste la vie des religieux de la Trappe n’a rien de bien
extraordinaire; ils font ce que d’ailleurs ils seraient obligés de faire
s’ils étaient demeurés dans le monde, et ce qu’y font, mais avec plus de
difficultés, ceux qui veulent s’y sauver; ils observent toute la loi de
Dieu avec le plus d’exactitude qu’il est possible. Ils voudraient entrer
un jour en possession des huit béatitudes, et ils savent qu’il n’y a pas
d’autres moyens que ceux que notre Sauveur indique lui-même: ce sont là
les motifs qui les entretiennent dans des voies de pénitence.
Prier, méditer, veiller, jeûner, travailler, telle est la vie des
religieux trappistes. Quelques détails feront mieux connaître les
saintes occupations qui partagent leurs moments, et donneront en même
temps une idée de la vie qu’on mène à la Trappe.
V
Silence et solitude.
La solitude est la patrie des forts, le silence leur prière.
Je n’ai point l’intention de faire une ample description de la solitude
en parlant de Sainte-Marie du Désert. Les saints ont toujours regardé la
solitude comme un asile où la vertu est à l’abri de tout danger.
Jésus-Christ a voulu se transfigurer sur une montagne, après s’être
éloigné de la foule, n’amenant avec lui que trois de ses disciples, nous
montrant par là que la solitude n’est autre chose que la fuite, qu’un
éloignement du commerce des hommes et le commencement de notre gloire.
C’est en effet ce qui a porté tous les saints Pères à élever la vie
solitaire ou érémitique jusqu’au troisième ciel, et ils se sont
surpassés eux-mêmes par l’éloquence de leurs cœurs. L’amour qu’ils ont
eu pour la solitude a été un feu dans leur volonté qui l’a embrasée de
désirs pour elle, et une lumière dans leur esprit pour leur faire
connaître ses avantages.
«La solitude, dit saint Jérôme, est une école où une doctrine toute
céleste est enseignée; c’est un paradis de délices, tout éclatant de
l’éclat des roses de la charité, de la blancheur des lis de la chasteté;
en un mot, l’ornement de toutes les vertus. Ma cellule, ajoute ce grand
saint, est à mon égard une grande ville, et ma solitude c’est mon
paradis.»
C’est dans la solitude que Moïse a reçu le Décalogue; c’est dans la
solitude qu’Elie a joui de la présence de Dieu.
«O solitude, tu es l’échelle de Jacob, qui élève les hommes au ciel et
fait descendre les anges sur la terre. C’est par toi que le Prophète
royal demandait à Dieu de ne point ressentir les maux de ce monde. C’est
toi enfin que le Fils de Dieu, au commencement de sa manifestation au
monde, a daigné consacrer par sa propre habitation. (S. AMBROISE.)»
«Dans la solitude, dit saint Bernard, on acquiert la pureté du cœur, la
fermeté et la paix parfaite de l’âme. Dans la solitude on goûte par
avance les fruits de l’éternité, dont le premier est d’être délivré
d’une infinité d’occasions d’offenser Dieu; le second, d’être exempt
d’une cruelle guerre que font à nos âmes l’ouïe, la langue et les yeux;
le troisième, de jouir d’une familiarité sainte avec Dieu; le quatrième,
d’avoir part à une abondance et à une plénitude de grâces que Dieu donne
à l’âme vide de toute créature; le cinquième, c’est une certaine
assurance qu’on a de son salut et de la bienheureuse immortalité à
laquelle on aspire.»
Pour bien parler de la solitude, il faut connaître celle de Sainte-Marie
du Désert. Eloignée de toutes les choses de ce monde, elle n’est point
de l’isolement: on peut y vivre sans crainte de n’être pas aimé, car la
charité y respire partout. Un homme passe quelquefois sa vie dans le
monde sans avoir rencontré un ami; il voit se succéder tous ses jours et
reste indifférent aux autres hommes qui l’entourent. Dans la retraite
sainte de la Trappe, il n’en est pas ainsi. Tout ce qui vit avec vous
mourrait, s’il le fallait, pour vous. Aussi quelle bienveillance dans
les regards que vous rencontrez! comme vous pouvez compter sur ce
religieux que vous voyez pour la première fois et qui s’incline
humblement devant vous! Il est tout chargé d’années et de vertus, et il
se prosterne presque jusqu’à terre devant le jeune homme qui passe à
côté de lui!... Sa salutation n’est point commandée par une trompeuse
politesse: c’est un frère qui salue son frère en Jésus-Christ, et qui
est prêt à s’immoler pour sauver son âme.
«Il est très-important, observe l’Ecriture, de réprimer et de régler sa
langue; sans quoi elle devient bientôt une épée affilée, qui frappe,
blesse et tue par la parole; une arme plus dangereuse cent fois que les
ciseaux dans les mains d’une femme, dont la pointe peut bien percer les
chairs, mais non blesser la personne au cœur, comme le dard empoisonné
de la critique qui fait la guerre à tout, immolant à sa passion, sous
les coups de la satire, la réputation, l’honneur et souvent l’amitié.
Plusieurs ont péri par le tranchant du glaive, disait Salomon, mais ils
sont plus nombreux ceux que la langue a tués: on a compté les morts sur
les champs de bataille, on ne sait pas les victimes du salon. Telle
réunion s’est dissoute, telle soirée a manqué, tel cercle ne s’ouvre
plus pour éviter les _bons mots_ d’un _parleur_ trop spirituel. La
nature humaine est capable de dompter les bêtes sauvages, dit saint
Jacques; elle a apprivoisé les oiseaux, adouci les vipères et réduit les
animaux; mais il sera toujours plus difficile de dompter une langue qui,
insensible au frein, indocile au commandement, résiste à tous nos
efforts: Dieu seul pourra la soumettre au silence.»
Les philosophes de l’antiquité avaient ordonné le silence à leurs
disciples, pour éloigner, disaient-ils, les embarras d’une discussion;
mais Jésus-Christ, qui est venu accomplir la loi et non l’abroger, l’a
recommandé comme moyen d’éviter le péché. Tout le travail de l’homme
consiste à bien régler sa langue. Il l’a observé lui-même assez
rigoureusement, ne disant rien pendant trente ans, parlant peu dans sa
vie publique, se taisant même souvent quand on l’interrogeait.
Le chrétien, désireux d’imiter son Maître, l’a pratiqué à son tour, non
dans un accès de misanthropie, mais par religion. Il allait loin du
bruit, cherchant le désert pour y vivre dans le silence. «Arsène,
debout, fuis et tais-toi,» disait une voix mystérieuse. Les solitudes se
peuplaient, tout en demeurant silencieuses. A Scété, le calme était si
profond, dit Marule, que vous eussiez cru le lieu inhabité. A Tabenne,
les trois mille religieux qui vivaient sous la conduite d’Ammon, dit
Ruffin, s’occupaient à prier, sans jamais parler à personne. A
Clairvaux, dit l’abbé de Saint-Thierry, le silence qui y régnait
imprimait une profonde vénération, une profonde retenue, même aux
étrangers qui arrivaient; il agissait sur eux si puissamment, qu’ils
n’osaient émettre ni paroles mauvaises ou oiseuses, ni même celles qui
auraient été hors de propos.
Les enseignements de saint Bernard avaient porté leurs fruits; il y
avait prêché la circoncision de la langue, aussi nécessaire au moine,
disait-il, que la circoncision de la chair au juif et la circoncision du
cœur à un chrétien.
Le silence monastique empêche non-seulement les discussions irritantes,
les froissements, comme il en arrive trop souvent dans les monastères où
la règle n’oblige pas au silence, mais il a un autre avantage, c’est
d’isoler le religieux des religieux qui l’entourent, en lui permettant
de vivre en ermite dans la communauté: c’est la solitude unie à la vie
cénobitique. Un moine de Scété demandait un jour s’il ne serait pas
possible de s’enfoncer plus avant dans la solitude, et mettant le doigt
à la bouche, Macaire lui répondit: «Retirez-vous dans cette cellule et
fermez-en la porte à tout jamais.» Oui, le silence procure au cénobite
tous les avantages de la vie érémitique sans lui faire perdre les
agréments de la communauté: il est seul sans être délaissé; il a
l’indépendance d’un solitaire sans en courir les dangers, la
tranquillité du désert sans en éprouver les ennuis; il trouve dans son
couvent l’isolement de l’ermitage et les ressources de la communauté.
Tels sont, dans un monastère, les avantages du silence, qui devient
comme le lien de la vie commune, la sauvegarde de la charité et le
bonheur du religieux; «il le met à couvert de beaucoup de maux, dit
saint Jean Chrysostôme; il l’élève au-dessus de ses passions et le rend
invulnérable; il est un rempart pour l’oreille, un frein pour la langue,
un port tranquille; il est le soutien de la prière, l’échelle du Ciel,
le chariot d’Elie qui nous enlève à la terre pour nous donner à Dieu.»
Le silence, parfois, est plus expressif que la parole: l’éloquence s’en
est servie souvent pour arriver au sublime; le Trappiste l’emploie, ce
qui vaut mieux encore, pour s’élever à la vertu.
«Les Trappistes sont toujours silencieux, soit au travail, soit au
repas, seuls ou en communauté, en un mot partout, excepté au chœur, où
leur voix, libre enfin, peut chanter des heures entières sans ennui,
sans fatigue, sans enrouement: la langue ne sort du repos que pour y
rentrer, et, reprenant dans le silence une énergie nouvelle, elle peut,
sans s’épuiser jamais, toujours fraîche et reposée, redire les chants du
psalmiste royal.»
Les lèvres qui touchent l’hostie consacrée doivent être saintes, la
bouche qui mange le pain des anges, la manne eucharistique, ne doit
s’ouvrir que pour publier les louanges de Dieu; la langue qui sert à la
communion ne doit pas devenir un membre d’iniquité, servir d’instrument
au péché; elle sera donc muette ou ne parlera que le langage sacré:
c’est l’enseignement profond, la haute leçon qui ressort de cette loi
monastique.
Tout à la Trappe annonce qu’il faut se taire, tout y prêche le silence.
Quelques sentences bibliques, imprimées sur les murs, en rappellent
l’étroite obligation: «Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une
porte à mes lèvres.» (ECCL. XXII, 55). «Le silence est notre gardien et
notre force.» (IS. XXX, 15). Mais plus souvent le mot SILENCE est écrit
tout seul, çà et là, en gros caractères, en lettres majuscules, comme
pour mieux en faire sentir l’importance.
Le silence était une loi, on a établi les peines les plus sévères contre
son inobservance; une simple humiliation ne suffirait pas, il faut un
châtiment disciplinaire, et la loi est encore bien sage dans cette
rigueur apparente. Qui ne sait combien l’observation de cette excellente
vertu contribue efficacement au bon ordre des établissements où elle est
bien pratiquée? Quelle sauvegarde assurée contre les désordres, les
jalousies, les haines, les inimitiés et les divisions qui font le
malheur de la société! Une charité toute cordiale fait les délices des
couvents; mais serait-il possible de se maintenir dans ces heureux
sentiments, si, dans les maisons nombreuses surtout, chacun avait la
faculté de dire son sentiment, de donner son avis, de communiquer toutes
ses idées? Quelle confusion et quel désordre en bien peu de temps!
puisque c’est une opinion assez reçue, que l’on compte presque autant de
sentiments qu’il y a de têtes admises à délibérer. Combien de ces
paroles, innocentes peut-être dans l’intention de celui qui les
prononce, sont mal saisies et mal interprétées par celui qui s’y croit
offensé, et tôt ou tard quelle perturbation n’occasionnent-elles pas!
Au reste, cette pratique du silence, qui serait si pénible et si
impraticable dans le monde, au milieu de ceux qui ne l’observeraient
pas, n’a pas ce caractère à la Trappe. Ici-bas, tout est relatif, et ce
qui serait intolérable partout ailleurs, paraît doux et aisé au
religieux, pour qui la contemplation devient vite un besoin; comme ses
frères, qui lui en donnent l’exemple, il préfère bien mettre toutes ses
délices à converser avec Dieu dans l’oraison et avec les saints par la
lecture, plutôt que de perdre son temps dans des conversations dont il
sent si fort l’abus et les dangers.
De plus, ce silence n’est pas si absolu qu’il ne puisse y être dérogé.
Ainsi, le supérieur et quelques employés en sont dispensés dans bien des
circonstances; une nécessité quelconque est encore un motif suffisant
pour obtenir la permission d’échanger quelques paroles.
Enfin, il y a dans l’ordre un petit dictionnaire de signes, à l’aide
desquels les religieux peuvent, sans parler, s’entendre entre eux pour
les choses les plus usuelles, et se communiquer leurs idées lorsqu’il y
a quelque nécessité de le faire.
Dans le chapitre suivant, j’analyserai la journée des Trappistes, et
l’on ne pourra s’empêcher de penser, en disant cette analyse, que ces
hommes, desquels on a tant parlé en les calomniant, en les raillant, en
les méprisant, sont arrivés au plus haut degré de perfectibilité auquel
l’homme puisse atteindre.