IV

Les Trappistes.

«Le Trappiste issu de saint Benoît, adopté par saint Bernard, réformé

par Rancé, sauvé par de Lestranges, et dirigé aujourd’hui par le père

dom Timothée, abbé de la Grande-Trappe, est au XIXe siècle ce que le

Bénédictin était au VIe, le Cistercien au XIIe, moine fervent et

laborieux, utile à la religion et à la société, se multipliant comme

autrefois, demandé partout, dans chaque diocèse. Il convient à nos mœurs

industrielles, plus que tout autre religieux, parce qu’il travaille, il

produit, il défriche, ouvre des colonies agricoles, sème et récolte,

pour alimenter nos marchés des blés qu’il a récoltés, des troupeaux

qu’il a élevés, des étoffes qu’il a tissées, ce qui fait un appoint bien

autrement sensible, aux yeux de nos économistes, qu’une somme quelconque

de prières ou d’œuvres ascétiques. Il prie néanmoins sans que le travail

des mains nuise aux élans de son cœur, sans que ces occupations

extérieures troublent jamais son recueillement. Il sait allier toutes

choses, l’amour de Dieu, sa sanctification et le soin du prochain;

concilier ensemble l’ascétisme, les macérations et la charité; être ange

au chœur, anachorète à table et laboureur dans les champs.»

Il n’est pas rare de rencontrer, aujourd’hui, des gens qui, à la seule

idée de trappiste, se présentent une agglomération d’individus qui

végètent tristement à l’ombre de leurs cloîtres, traînant une existence

misérable au gré d’une fatalité déplorable, sans autre guide que le

caprice. Une erreur si ridicule ne saurait provenir que de ce qu’on n’a

point ou qu’on affecte de ne pas avoir la moindre notion sur cette

admirable institution.

En effet, la congrégation de la Trappe réalise en elle-même toutes les

belles chimères, que nos chercheurs de systèmes ont rêvé en tout temps

et qu’ils ne peuvent jamais trouver; elle forme un gouvernement

accompli: son mode est essentiellement monarchique; là toutes les

volontés, comme tous les cœurs, se réunissent et se concentrent en une

seule, celle du supérieur. Celui-ci n’a ce titre que pour être le

premier à la peine, le premier à l’office divin, le premier à tous les

exercices, le modèle de tous ses frères. Il a toutefois un pouvoir

absolu sur tous les membres de sa communauté; mais son pouvoir n’est pas

despotique; c’est plutôt une autorité purement paternelle, qui s’exerce

avec toute la charité que prescrivent les règles de l’amour le plus

tendre; ce pouvoir non plus n’est pas arbitraire, il est réglé et limité

par de sages constitutions. Un code de lois détermine et fixe tous ses

devoirs; c’est la Règle de saint Benoît, que l’on observe aujourd’hui

dans la congrégation, à la lettre et dans toute sa teneur. Comme

naturellement toute loi prête plus ou moins aux interprétations, un

corps de règlements imprimés en expliquait le véritable sens; mais

depuis 1852, par suite de la séparation des deux observances, le corps

des règles porte le titre de Livre des Us. Ces règlements sont vus,

examinés et augmentés tous les ans, par une autorité compétente: nous

voulons dire le chapitre général qui se tient annuellement, et auquel

sont obligés de se trouver tous les abbés et les premiers supérieurs de

toutes les maisons de la congrégation. Quoique l’abbé gouverne son

abbaye par lui-même et selon sa seule volonté, il est comptable de son

administration envers ses supérieurs majeurs; c’est durant le chapitre

général, en particulier, que se fait cette revue.

De plus, le révérendissime vicaire général fait chaque année la visite

de toutes les maisons de l’ordre, qui sont sorties de la Grande-Trappe.

Ainsi Sainte-Marie du Désert est visitée de droit par l’abbé

d’Aiguebelle; ce n’est que par délégation de ce dernier que dom Timothée

peut en faire la visite régulière. Après avoir tout examiné avec la plus

exacte sollicitude, il voit chaque religieux en particulier, recueille

les observations de chacun, les plaintes qu’il pourrait avoir à

formuler, et il en fait ensuite son profit, dans l’intérêt de la gloire

de Dieu et pour le plus grand bien de la congrégation.

Dans la communauté, il y a un grand nombre d’emplois; l’occupation de

chacun est de faire goûter et prévaloir en tout la volonté de l’abbé, et

celui-ci puise dans l’esprit de Dieu même les communications qu’il

transmet à ses subalternes. Une protection divine réside visiblement sur

cette administration; aussi, tant que la régularité et la ferveur s’y

maintiennent, la paix et la félicité en sont les compagnes inséparables.

Les religieux de la Trappe sont partagés en deux classes: les religieux

de chœur et les frères convers. La première classe de ces religieux

comporte généralement les hommes dont l’éducation a été soignée, bien

qu’il y ait aussi de ces hommes à qui l’humilité a fait préférer le

titre de frère convers; les religieux de chœur ont pour destination

spéciale de chanter l’office divin; ils sont consacrés au Seigneur par

les trois vœux de religion, et de plus par le vœu de stabilité; on leur

donne le nom de Pères.

Les frères convers sont plus particulièrement occupés aux travaux

manuels; cependant ils assistent à une grande partie des offices de nuit

et de jour, et quand ils sont occupés au travail pendant l’heure des

offices, soit dans l’intérieur du couvent, soit aux champs, ils

s’acquittent ensemble et à voix haute des devoirs religieux que les

pères pratiquent en même temps dans l’église. Du reste, ils sont soumis,

à peu de chose près, aux mêmes règlements que les religieux de chœur.

Qu’on ne se figure pas que l’homme, quelque éclairé et instruit qu’on le

suppose, se dégrade, parce qu’il met la main à l’œuvre et vaque

quelquefois à de pénibles travaux; la noble fierté de l’ancienne Rome ne

se crut jamais offensée parce que ses plus illustres sénateurs

labouraient leurs champs des mêmes mains qui avaient dirigé avec tant

d’habileté les rênes de l’Etat; si c’eût été une dégradation, les noms

de ces fameux dictateurs qu’on allait arracher à leur charrue pour en

faire les sauveurs de la république, ne seraient jamais passés à la

postérité.

Chaque ordre a un costume, invariable, historique et souvent

pittoresque. Le Prémontré vêtu de blanc nous rappelle saint Norbert; le

Mineur ceint d’une corde, François d’Assise; le Trinitaire aux trois

couleurs symboliques, blanc, rouge et bleu, Jean de Matha; le Carme

déchaussé, sainte Thérèse; le Capucin à la longue barbe, Matthieu de

Baschi; le Trappiste au scapulaire noir, Rancé; le Jésuite, Ignace de

Loyola.

L’habit des religieux trappistes de chœur se compose, pour le temps du

travail, été et hiver, d’une robe de gros drap blanc, d’un scapulaire

noir, le tout serré par une ceinture de cuir, et dans le reste du temps,

ils ajoutent une tunique à manches larges et pendantes de gros drap

blanc comme la robe, assez semblable pour la forme à la toge romaine;

cette tunique est surmontée d’un capuchon ou capuce pour couvrir la

tête; c’est là proprement dit l’habit monacal, auquel on donne aussi le

nom de _coule_[5].

[5] Des hommes de haute distinction se sont revêtus de la coule des

Trappistes. On a compté parmi les frères, les comtes de Santena, de

Rosembert et de Thalouet, le chevalier de Charny, le baron de la

Motte, le baron de Géramb, chambellan de l’empereur d’Autriche, etc.

Les frères convers portent la même robe, mais de grosse étoffe brune,

recouverte d’une sorte de grand manteau appelé _chape_. Les frères

convers et les religieux de chœur portent une chemise de serge

grossière.

Sous cet habit si simple, que d’hommes éminents dans la noblesse, dans

l’armée, dans les lettres, se sont déjà ensevelis! Il n’y a plus rien là

des vanités du monde; on n’y conserve pas même son nom, qu’on change en

y entrant contre celui de frère Martin, frère Dominique, frère Hilarion,

etc. Grâce à l’éternel silence qui règne à la Trappe, ces hommes peuvent

passer là toute leur vie sans se connaître.

Il y a ensuite à la Trappe, outre ces deux classes de religieux profès,

des aspirants, des novices et des frères donnés ou familiers.

Les aspirants sont ceux qui, se sentant portés à la vie monastique, ont

demandé à faire partie des religieux. Ils suivent pendant quelque temps

les exercices de la maison; puis, s’ils persévèrent, ils passent au rang

des novices et prennent l’habit.

Les novices, partagés en novices de chœur et novices convers, selon leur

destination à devenir religieux pères de chœur ou religieux frères

convers, font une année de noviciat, après laquelle, s’ils persistent

dans leur vocation, ils prononcent des vœux définitifs.

Les frères familiers, sans se lier par des vœux et sans s’engager dans

la profession religieuse, se donnent à la maison et deviennent membres

de la famille. Mais ils ne portent point d’habit; ils ne sont point

soumis à des règles aussi sévères, et peuvent se retirer quand il leur

plaira, à moins pourtant qu’ils ne veuillent devenir frères ou pères, et

se soumettre pour cela aux épreuves du noviciat.

«Le Trappiste va au désert pour y étudier la vraie sagesse; il va y

chercher le bonheur que le monde ne saurait lui offrir; pour cela, il

embrasse un plan de vie un peu pénible à la nature et dont les

commencements offrent bien quelques difficultés; mais il ne tarde pas à

y trouver des douceurs qu’il n’échangerait pas pour les plus grandes

délices de la terre. Son occupation est de soumettre la chair à

l’esprit, de réformer son cœur, de ne lui permettre que des affections

légitimes, de faire mourir l’amour, la volonté et l’esprit propres, qui

sont des ennemis éternels de notre repos, et les saints exercices de la

Trappe sont des spécifiques puissants pour obtenir ces résultats.»

Notre ordre, dit saint Bernard, c’est l’humiliation même. Et ceux qui,

une bonne fois, connaissent le secret de s’humilier sans cesse, trouvent

assez de force pour tout faire. En entrant à la Trappe on doit être prêt

à dompter son corps et à ne plus rien vouloir que ce que les supérieurs

demandent de vous; dans ces dispositions on est sûr de persévérer. On

demande surtout aux postulants une bonne volonté et la constance dans la

volonté, un bon esprit, qui sait recevoir les reproches, les

corrections; et ainsi on vit en paix et union avec le monde. Les

personnes qui se découragent aux premières difficultés, ou qui ne

peuvent supporter les humiliations et qui sont inconstantes, ne sont

point propres à la vie de trappiste.

Il faut à la Trappe une volonté plus ferme et plus déterminée que dans

aucun autre ordre religieux. On veut des âmes cherchant Dieu et Dieu

seul. Ce qui éloigne aujourd’hui les postulants des maisons de

trappistes, ce ne sont pas tant les pénitences corporelles que les

renoncements du cœur et les abaissements de l’esprit.

«A la Trappe, par-dessus tout, on est à l’école du paradis; on s’y forme

aux vertus qui doivent y conduire, on y fait un apprentissage de la vie

éternelle. Sans doute, on ne peut pas savoir quelle est l’occupation des

bienheureux dans le ciel, mais on tâche de s’y modeler sur ce qu’on a pu

en soupçonner de plus raisonnable. Ainsi, la vie des bienheureux est

toute d’intelligence, toute spirituelle: dans leur monastère, les

religieux font une guerre continuelle à toute sorte de sensualités; ils

tâchent de spiritualiser toutes leurs œuvres. Dans le ciel, les saints

chantent continuellement les louanges du Très-Haut; la première

occupation des moines est de louer le Seigneur, et pour ne pas voguer à

l’aventure, ils se règlent sur le prophète-roi, qui se levait pendant la

nuit pour rendre ce devoir à son Créateur et le louait encore sept fois

le jour. Enfin, les glorieux habitants des cieux sont tout absorbés en

Dieu et ne pensent plus à la terre; les moines, de même, vivent séparés

du monde et se purifient tous les jours de l’attache qu’ils ont eue pour

les créatures.»

Du reste la vie des religieux de la Trappe n’a rien de bien

extraordinaire; ils font ce que d’ailleurs ils seraient obligés de faire

s’ils étaient demeurés dans le monde, et ce qu’y font, mais avec plus de

difficultés, ceux qui veulent s’y sauver; ils observent toute la loi de

Dieu avec le plus d’exactitude qu’il est possible. Ils voudraient entrer

un jour en possession des huit béatitudes, et ils savent qu’il n’y a pas

d’autres moyens que ceux que notre Sauveur indique lui-même: ce sont là

les motifs qui les entretiennent dans des voies de pénitence.

Prier, méditer, veiller, jeûner, travailler, telle est la vie des

religieux trappistes. Quelques détails feront mieux connaître les

saintes occupations qui partagent leurs moments, et donneront en même

temps une idée de la vie qu’on mène à la Trappe.

V

Silence et solitude.

La solitude est la patrie des forts, le silence leur prière.

Je n’ai point l’intention de faire une ample description de la solitude

en parlant de Sainte-Marie du Désert. Les saints ont toujours regardé la

solitude comme un asile où la vertu est à l’abri de tout danger.

Jésus-Christ a voulu se transfigurer sur une montagne, après s’être

éloigné de la foule, n’amenant avec lui que trois de ses disciples, nous

montrant par là que la solitude n’est autre chose que la fuite, qu’un

éloignement du commerce des hommes et le commencement de notre gloire.

C’est en effet ce qui a porté tous les saints Pères à élever la vie

solitaire ou érémitique jusqu’au troisième ciel, et ils se sont

surpassés eux-mêmes par l’éloquence de leurs cœurs. L’amour qu’ils ont

eu pour la solitude a été un feu dans leur volonté qui l’a embrasée de

désirs pour elle, et une lumière dans leur esprit pour leur faire

connaître ses avantages.

«La solitude, dit saint Jérôme, est une école où une doctrine toute

céleste est enseignée; c’est un paradis de délices, tout éclatant de

l’éclat des roses de la charité, de la blancheur des lis de la chasteté;

en un mot, l’ornement de toutes les vertus. Ma cellule, ajoute ce grand

saint, est à mon égard une grande ville, et ma solitude c’est mon

paradis.»

C’est dans la solitude que Moïse a reçu le Décalogue; c’est dans la

solitude qu’Elie a joui de la présence de Dieu.

«O solitude, tu es l’échelle de Jacob, qui élève les hommes au ciel et

fait descendre les anges sur la terre. C’est par toi que le Prophète

royal demandait à Dieu de ne point ressentir les maux de ce monde. C’est

toi enfin que le Fils de Dieu, au commencement de sa manifestation au

monde, a daigné consacrer par sa propre habitation. (S. AMBROISE.)»

«Dans la solitude, dit saint Bernard, on acquiert la pureté du cœur, la

fermeté et la paix parfaite de l’âme. Dans la solitude on goûte par

avance les fruits de l’éternité, dont le premier est d’être délivré

d’une infinité d’occasions d’offenser Dieu; le second, d’être exempt

d’une cruelle guerre que font à nos âmes l’ouïe, la langue et les yeux;

le troisième, de jouir d’une familiarité sainte avec Dieu; le quatrième,

d’avoir part à une abondance et à une plénitude de grâces que Dieu donne

à l’âme vide de toute créature; le cinquième, c’est une certaine

assurance qu’on a de son salut et de la bienheureuse immortalité à

laquelle on aspire.»

Pour bien parler de la solitude, il faut connaître celle de Sainte-Marie

du Désert. Eloignée de toutes les choses de ce monde, elle n’est point

de l’isolement: on peut y vivre sans crainte de n’être pas aimé, car la

charité y respire partout. Un homme passe quelquefois sa vie dans le

monde sans avoir rencontré un ami; il voit se succéder tous ses jours et

reste indifférent aux autres hommes qui l’entourent. Dans la retraite

sainte de la Trappe, il n’en est pas ainsi. Tout ce qui vit avec vous

mourrait, s’il le fallait, pour vous. Aussi quelle bienveillance dans

les regards que vous rencontrez! comme vous pouvez compter sur ce

religieux que vous voyez pour la première fois et qui s’incline

humblement devant vous! Il est tout chargé d’années et de vertus, et il

se prosterne presque jusqu’à terre devant le jeune homme qui passe à

côté de lui!... Sa salutation n’est point commandée par une trompeuse

politesse: c’est un frère qui salue son frère en Jésus-Christ, et qui

est prêt à s’immoler pour sauver son âme.

«Il est très-important, observe l’Ecriture, de réprimer et de régler sa

langue; sans quoi elle devient bientôt une épée affilée, qui frappe,

blesse et tue par la parole; une arme plus dangereuse cent fois que les

ciseaux dans les mains d’une femme, dont la pointe peut bien percer les

chairs, mais non blesser la personne au cœur, comme le dard empoisonné

de la critique qui fait la guerre à tout, immolant à sa passion, sous

les coups de la satire, la réputation, l’honneur et souvent l’amitié.

Plusieurs ont péri par le tranchant du glaive, disait Salomon, mais ils

sont plus nombreux ceux que la langue a tués: on a compté les morts sur

les champs de bataille, on ne sait pas les victimes du salon. Telle

réunion s’est dissoute, telle soirée a manqué, tel cercle ne s’ouvre

plus pour éviter les _bons mots_ d’un _parleur_ trop spirituel. La

nature humaine est capable de dompter les bêtes sauvages, dit saint

Jacques; elle a apprivoisé les oiseaux, adouci les vipères et réduit les

animaux; mais il sera toujours plus difficile de dompter une langue qui,

insensible au frein, indocile au commandement, résiste à tous nos

efforts: Dieu seul pourra la soumettre au silence.»

Les philosophes de l’antiquité avaient ordonné le silence à leurs

disciples, pour éloigner, disaient-ils, les embarras d’une discussion;

mais Jésus-Christ, qui est venu accomplir la loi et non l’abroger, l’a

recommandé comme moyen d’éviter le péché. Tout le travail de l’homme

consiste à bien régler sa langue. Il l’a observé lui-même assez

rigoureusement, ne disant rien pendant trente ans, parlant peu dans sa

vie publique, se taisant même souvent quand on l’interrogeait.

Le chrétien, désireux d’imiter son Maître, l’a pratiqué à son tour, non

dans un accès de misanthropie, mais par religion. Il allait loin du

bruit, cherchant le désert pour y vivre dans le silence. «Arsène,

debout, fuis et tais-toi,» disait une voix mystérieuse. Les solitudes se

peuplaient, tout en demeurant silencieuses. A Scété, le calme était si

profond, dit Marule, que vous eussiez cru le lieu inhabité. A Tabenne,

les trois mille religieux qui vivaient sous la conduite d’Ammon, dit

Ruffin, s’occupaient à prier, sans jamais parler à personne. A

Clairvaux, dit l’abbé de Saint-Thierry, le silence qui y régnait

imprimait une profonde vénération, une profonde retenue, même aux

étrangers qui arrivaient; il agissait sur eux si puissamment, qu’ils

n’osaient émettre ni paroles mauvaises ou oiseuses, ni même celles qui

auraient été hors de propos.

Les enseignements de saint Bernard avaient porté leurs fruits; il y

avait prêché la circoncision de la langue, aussi nécessaire au moine,

disait-il, que la circoncision de la chair au juif et la circoncision du

cœur à un chrétien.

Le silence monastique empêche non-seulement les discussions irritantes,

les froissements, comme il en arrive trop souvent dans les monastères où

la règle n’oblige pas au silence, mais il a un autre avantage, c’est

d’isoler le religieux des religieux qui l’entourent, en lui permettant

de vivre en ermite dans la communauté: c’est la solitude unie à la vie

cénobitique. Un moine de Scété demandait un jour s’il ne serait pas

possible de s’enfoncer plus avant dans la solitude, et mettant le doigt

à la bouche, Macaire lui répondit: «Retirez-vous dans cette cellule et

fermez-en la porte à tout jamais.» Oui, le silence procure au cénobite

tous les avantages de la vie érémitique sans lui faire perdre les

agréments de la communauté: il est seul sans être délaissé; il a

l’indépendance d’un solitaire sans en courir les dangers, la

tranquillité du désert sans en éprouver les ennuis; il trouve dans son

couvent l’isolement de l’ermitage et les ressources de la communauté.

Tels sont, dans un monastère, les avantages du silence, qui devient

comme le lien de la vie commune, la sauvegarde de la charité et le

bonheur du religieux; «il le met à couvert de beaucoup de maux, dit

saint Jean Chrysostôme; il l’élève au-dessus de ses passions et le rend

invulnérable; il est un rempart pour l’oreille, un frein pour la langue,

un port tranquille; il est le soutien de la prière, l’échelle du Ciel,

le chariot d’Elie qui nous enlève à la terre pour nous donner à Dieu.»

Le silence, parfois, est plus expressif que la parole: l’éloquence s’en

est servie souvent pour arriver au sublime; le Trappiste l’emploie, ce

qui vaut mieux encore, pour s’élever à la vertu.

«Les Trappistes sont toujours silencieux, soit au travail, soit au

repas, seuls ou en communauté, en un mot partout, excepté au chœur, où

leur voix, libre enfin, peut chanter des heures entières sans ennui,

sans fatigue, sans enrouement: la langue ne sort du repos que pour y

rentrer, et, reprenant dans le silence une énergie nouvelle, elle peut,

sans s’épuiser jamais, toujours fraîche et reposée, redire les chants du

psalmiste royal.»

Les lèvres qui touchent l’hostie consacrée doivent être saintes, la

bouche qui mange le pain des anges, la manne eucharistique, ne doit

s’ouvrir que pour publier les louanges de Dieu; la langue qui sert à la

communion ne doit pas devenir un membre d’iniquité, servir d’instrument

au péché; elle sera donc muette ou ne parlera que le langage sacré:

c’est l’enseignement profond, la haute leçon qui ressort de cette loi

monastique.

Tout à la Trappe annonce qu’il faut se taire, tout y prêche le silence.

Quelques sentences bibliques, imprimées sur les murs, en rappellent

l’étroite obligation: «Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une

porte à mes lèvres.» (ECCL. XXII, 55). «Le silence est notre gardien et

notre force.» (IS. XXX, 15). Mais plus souvent le mot SILENCE est écrit

tout seul, çà et là, en gros caractères, en lettres majuscules, comme

pour mieux en faire sentir l’importance.

Le silence était une loi, on a établi les peines les plus sévères contre

son inobservance; une simple humiliation ne suffirait pas, il faut un

châtiment disciplinaire, et la loi est encore bien sage dans cette

rigueur apparente. Qui ne sait combien l’observation de cette excellente

vertu contribue efficacement au bon ordre des établissements où elle est

bien pratiquée? Quelle sauvegarde assurée contre les désordres, les

jalousies, les haines, les inimitiés et les divisions qui font le

malheur de la société! Une charité toute cordiale fait les délices des

couvents; mais serait-il possible de se maintenir dans ces heureux

sentiments, si, dans les maisons nombreuses surtout, chacun avait la

faculté de dire son sentiment, de donner son avis, de communiquer toutes

ses idées? Quelle confusion et quel désordre en bien peu de temps!

puisque c’est une opinion assez reçue, que l’on compte presque autant de

sentiments qu’il y a de têtes admises à délibérer. Combien de ces

paroles, innocentes peut-être dans l’intention de celui qui les

prononce, sont mal saisies et mal interprétées par celui qui s’y croit

offensé, et tôt ou tard quelle perturbation n’occasionnent-elles pas!

Au reste, cette pratique du silence, qui serait si pénible et si

impraticable dans le monde, au milieu de ceux qui ne l’observeraient

pas, n’a pas ce caractère à la Trappe. Ici-bas, tout est relatif, et ce

qui serait intolérable partout ailleurs, paraît doux et aisé au

religieux, pour qui la contemplation devient vite un besoin; comme ses

frères, qui lui en donnent l’exemple, il préfère bien mettre toutes ses

délices à converser avec Dieu dans l’oraison et avec les saints par la

lecture, plutôt que de perdre son temps dans des conversations dont il

sent si fort l’abus et les dangers.

De plus, ce silence n’est pas si absolu qu’il ne puisse y être dérogé.

Ainsi, le supérieur et quelques employés en sont dispensés dans bien des

circonstances; une nécessité quelconque est encore un motif suffisant

pour obtenir la permission d’échanger quelques paroles.

Enfin, il y a dans l’ordre un petit dictionnaire de signes, à l’aide

desquels les religieux peuvent, sans parler, s’entendre entre eux pour

les choses les plus usuelles, et se communiquer leurs idées lorsqu’il y

a quelque nécessité de le faire.

Dans le chapitre suivant, j’analyserai la journée des Trappistes, et

l’on ne pourra s’empêcher de penser, en disant cette analyse, que ces

hommes, desquels on a tant parlé en les calomniant, en les raillant, en

les méprisant, sont arrivés au plus haut degré de perfectibilité auquel

l’homme puisse atteindre.

Une semaine à la Trappe: Sainte-Marie du Désert · 第 11 / 27 题