Malgré les deuils de ces dernières années, Mme Clozel gardait sa porte
ouverte à ses amies, chaque mardi, de quatre à sept. A ces réceptions
très simples se retrouvaient à peu près régulièrement les mêmes
personnes, imprégnées de l’esprit de charité et dévouées, pour la
plupart, à des œuvres d’aide sociale.
La mère de Valentin s’avança, avec une urbanité empressée, vers la
rarissime visiteuse. La haute dignité de cette femme, dont le chagrin
avait givré la chevelure châtain et creusé les tempes, mais qui
conservait tant de lumière dans son large regard et dans son beau
sourire, intimida l’altière Fulvie. Son ton s’adoucit, prenant le
diapason de la voix accueillante.
Cependant Mme Clozel, laissant ses intimes poursuivre à leur guise
l’entretien en cours, installait Mme Davier à un guéridon, lui versait
elle-même une tasse de thé, l’entourait de petits soins hospitaliers, et
s’asseyait à ses côtés pour déguster une infusion de camomille.
--Le docteur est toujours extrêmement occupé?
--Il se surmène! A peine aborde-t-il la maison! Sans cesse on l’accable
de missions nouvelles! Je lui reproche d’excéder ses forces!
--Je le conçois! Mais ce sont de nobles excès! fit Mme Clozel. Et vous
devez manquer de conviction en les lui reprochant!
Tout en buvant à petits coups le breuvage aromatique, la mère de
Valentin demandait d’un air très calme, mais avec une imperceptible
hésitation:
--Votre mari n’a-t-il pas été le tuteur d’une jeune fille, Mlle
Airvault?
Les oreilles de Fulvie tintèrent à l’assourdir. Les nerfs ratatinés, la
jeune femme parvint à garder une apparente indifférence:
--Ah! mon Dieu, oui! Mlle Airvault représente encore une de ces
corvées... scabreuses... que mon pauvre docteur n’a pas la force morale
de refuser... Une situation... particulièrement délicate... des
circonstances... difficiles... Il se laissa toucher... Enfin!...
En achevant ces petites phrases rompues et sournoisement ambiguës,
Fulvie jeta un coup d’œil vers Mme Clozel qui, les yeux baissés,
surveillait la fusion du sucre dans sa tasse. Et affectant l’intérêt,
très naturellement, Mme Davier demanda:
--Vous avez entendu parler de cette jeune fille? Désire-t-on des
renseignements sur elle?
Mme Clozel fit un effort qui, visiblement, lui coûtait.
--Oui,... je... on... quelqu’un désire s’enquérir près du docteur
Davier... Et puisque je vous voyais... je supposais...
--Il s’agit peut-être d’un changement de position... pour cette
personne... Un poste plus avantageux, probablement?
--Probablement, oui... Je crois que oui! acquiesça précipitamment la
bonne mère de Valentin.
--Ah! tant mieux! laissa tomber Fulvie, car cette pauvre enfant ne
possède aucune fortune!... Mais, toutefois, si cette petite enquête
était déterminée par... une intention... de mariage, engagez vos amis à
se renseigner... s’il se peut... au Parquet de Versailles... sur le
père.
Les lèvres de Mme Clozel blanchirent, et ses yeux gris foncé, si
semblables aux yeux de son fils, se dilatèrent.
--Le père?...
--Oui, le père fut mis en prison pour une accusation de vol, qui ne fut
jamais bien tirée au clair! acheva Mme Davier, se levant et fermant son
écharpe de zibeline. Quand je vous disais que le docteur avait accepté
là un rôle scabreux!
Ayant déposé cet obus, elle ne songea plus qu’à précipiter sa sortie.
Décidément, cette après-midi à Paris ne lui réservait, jusqu’au bout,
que déboires et mécomptes! Elle ne s’étonnerait pas d’un déraillement
pour couronner le tout!
Au fond d’elle-même, Fulvie, en s’analysant, eût trouvé une honte de sa
rosserie. Maintenant elle se rendait compte de la perfidie de ses
insinuations. Mais une fureur de déchirer quelqu’un à coups d’ongles
l’avait saisie en entendant nommer Raymonde par cette moutonnière Mme
Clozel. Plus un doute à garder: ce bêta de Valentin s’était féru de la
gitane!
Quelque chose de plus qu’une antipathie fouettait le courroux de Mme
Davier. Le caprice de ce jeune homme allait faire avorter un projet
matrimonial, arrangé dans la cervelle de Fulvie, et qui, pensait-elle,
eût satisfait tout le monde.
Évelyne, à force de tact, de mesure, de bonté, était parvenue à se faire
estimer de sa belle-mère. Si personnelle que fût la jeune femme, elle
rendait justice à la sœur de Loys et souhaitait pour celle-ci un
établissement heureux.
La combinaison Valentin Clozel représentait exactement le genre de
mariage s’harmonisant aux goûts et au caractère de la fille du docteur
Davier. Fortunes solides, familles considérées, toutes les conditions
extérieures s’assortissaient merveilleusement. Et--Fulvie croyait le
deviner--le chaste cœur d’Évelyne inclinerait sans contrainte vers cette
union.
Et voici que l’irruption de la bohémienne aux yeux dévorants, dans ce
champ réservé, bouleversait les plans, rompait les calculs les mieux
établis! Mme Davier vouait de grand cœur la funeste créature aux
gémonies, et croyait s’animer de colère généreuse alors qu’elle
concentrait, sur la seule tête de Raymonde, les mécontentements
accumulés dans ce néfaste jour.
V
Le docteur n’était pas encore rentré, quoique l’heure du dîner fût
dépassée. Fulvie eut le temps de quitter la tunique pailletée pour
enfiler une robe d’intérieur moins clinquante, avant que son mari parût,
animé, exultant.
Dès que la famille fut réunie autour de la table, Davier laissa déborder
son allégresse.
--Je suis en retard! Mais vous m’en excuserez sûrement. La grande
affaire que nous travaillions à mettre sur pied, Desroches et moi, va
enfin devenir viable. Nous avions déjà obtenu des donations d’immeubles.
De Terroy a recruté des philanthropes qui nous assurent, par leurs
libéralités, les fonds de roulement. Les grands industriels, employant
la main-d’œuvre féminine, nous soutiendront. Bref, dès le printemps
prochain, trois asiles s’ouvriront, aux alentours de Versailles, pour
les jeunes filles qui, trop souvent, sont obligées de passer
immédiatement de l’hôpital à l’atelier.
Évelyne se leva pour aller déposer un baiser sur le front de son père,
et revint silencieusement à sa place.
--Oui, reprit le docteur, redoublant d’entrain, les arrangements
pratiques sont enfin conclus. Les ouvrages d’appropriation vont
commencer. En avril au plus tard, les convalescentes, les anémiées
trouveront trois maisons de repos en pleine campagne--modestes mais
tranquilles--avec des distractions variées, intelligentes et saines.
--Je vais donner mes quilles et mon jeu de tonneau! s’écria Loys
enthousiaste. Et aussi mon croquet!
--Très bien, mon petit homme!... Elles auront aussi une bibliothèque
choisie...
--J’offre mes livres de jeunesse, dit Évelyne.
--Parfaitement, ma vieille demoiselle. Vous pourrez y joindre des études
et récréations musicales élémentaires, car à Marly nos hospitalisées
jouiront d’un piano, Mme Forestier donnant les meubles avec le logis.
Enfin, M. de Terroy fera don de boutures et de greffes, afin que nos
«Jennys ouvrières» apprennent la culture en chambre. Elles recevront
encore chez nous des notions d’enseignement ménager... et de bons
conseils.
--Idéal! murmura Évelyne, les yeux humides et brillants. Oh! papa, que
tout cela est beau et bien!...
Mme Davier branla un front soucieux.
--Soit! mais combien de tracas et de désillusions j’entrevois pour vous,
à travers cet éblouissant programme! D’abord, trouverez-vous un
personnel capable de l’exécuter?
--Le personnel sera très restreint. Les pensionnaires collaboreront au
service de la table, de la cuisine, des dortoirs, du jardin.
--Mais où vous procurer des directrices assez fermes et clairvoyantes
pour maintenir, en bon ordre, ce petit monde turbulent?
--Desroches connaît quelqu’un pour la maison de Viroflay. Quant à celle
de Marly, Mme Forestier avait elle-même fixé son choix.
Évelyne, rayonnante, levait vers son père un regard d’entente
affectueuse que Fulvie saisit au passage. Un soupçon naquit.
--Et quelle est la personne désignée par Mme Forestier? demanda-t-elle,
regardant son mari en face.
A cette question catégorique, le docteur répondit du ton le plus
naturel:
--Mme Airvault. Elle est radicalement guérie, et je crois qu’elle
conviendra très bien à ces fonctions délicates... si elle veut bien les
accepter.
Mme Davier resta imperturbable, mais le verre de cristal dont elle
étreignait la tige se brisa. L’eau se répandit sur la nappe.
--Admettons que ce soit un bon présage! dit-elle avec un rire forcé, en
passant la première dans le petit salon.
Loys, suppliant, tirait la manche de sa grande sœur.
--Lynette, montons, dis! Je ne viendrai pas à bout de mes problèmes sans
ton aide!
La jeune fille prit l’enfant par la main.
--Allons, vite, chéri! Et comme j’ai un peu mal à la tête, je demande
permission aux autorités de me coucher ensuite sans redescendre.
--Couchez-vous tout de suite si vous souffrez, fit Mme Davier. Loys
abuse de votre obligeance!
--Du tout! Sa confiance m’honore et me réjouit! répliqua Évelyne, avec
son aimable enjouement.
Fulvie suivit d’un œil troublé les deux jeunes silhouettes. Ses colères,
refoulées à grand’peine, se manifestèrent sous forme de juste et
violente indignation.
--Ah! je n’en puis plus de voir cette pauvre petite, si candide, si
aveugle, si dupe, sur le point d’être victime de votre crédulité! Oui,
vous, son père, avec une confiance obstinée, vous prêtez la main à ceux
qui trahissent votre enfant et lui préparent une douleur peut-être
irrémédiable!
--Qu’est-ce à dire? interrogea Davier, blêmissant.
--Soyez franc avec vous-même. N’eussiez-vous pas accepté facilement
Valentin Clozel pour gendre?
--Je... je ne me suis pas posé la question... dit le médecin en
hésitant. Mais où voulez-vous en venir?
--Eh bien! je suis certaine qu’Évelyne ne considérait pas ce garçon avec
des yeux indifférents. Je puis vous annoncer, sans me vanter du don de
seconde vue, une prochaine visite de M. Clozel père, pour une
proposition de mariage... qui ne concernera pas Évelyne. Son fils s’est
toqué de la transcendante Raymonde. Je m’en aperçus à Vevey. C’est pour
cela que je précipitai le départ de cette ville. Je vous avais toujours
prédit que votre complaisance pour ces aventurières vous serait
préjudiciable un jour ou l’autre. Ce jour arrive. Vous avez couvé une
vipère pour mordre le cœur de votre fille!
--Vous allez trop loin! murmura Davier, en qui se redressait le sens de
la justice, au milieu d’un chaos de douloureuses anxiétés. Vous allez
trop loin! répéta-t-il, la gorge étranglée, le visage altéré, mais
reprenant la maîtrise de sa pensée et de ses sentiments. Admettons que
Valentin se soit épris de Raymonde, que celle-ci réponde à cette
inclination. Il ne s’ensuit nullement qu’elle ait comploté de trahir son
amie: l’amour souffle où il veut. Et il n’est pas certain non plus que
le cœur d’Évelyne ait parlé, comme vous le présumez.
Ces représentations sensées tombèrent dans l’âme agitée de la femme
comme de l’eau projetée sur des charbons ardents et en activèrent
follement l’effervescence. Fulvie, presque tragique, bondit de son
fauteuil, droite devant son mari.
--Vous le prenez vraiment avec un calme... qui me laisse fort à penser.
Toujours des excuses pour les torts et les fautes de ces gens! Et voici
que vous rapprochez d’ici... cette femme!... Que dois-je en conclure?...
--Seulement ce qui est la vérité. Cette femme a subi de rares tortures.
Ceux qui le savent ont cherché à améliorer son destin en la réunissant à
sa fille. N’en cherchez pas davantage.
Et soutenant sans faiblir, de ses yeux noyés de tristesse, le défi des
noires prunelles brûlantes, Davier proféra:
--Ce que vous devez penser surtout, Fulvie, c’est que votre mari vous
aima avec une tendresse dont vous ne connaissez pas la profondeur et
qu’il préféra toujours sacrifier son repos au vôtre.
Elle sentit, dans ces mots, une sincérité et une force qui lui
imposèrent, en même temps qu’une amertume dont elle n’osa pas demander
explication. Sans savoir pourquoi, elle prit peur, baissa les paupières
et resta muette.
La femme de chambre, à cet instant, entrait dans le petit salon.
--Madame! J’ai omis de dire à madame que, peu après son départ, M. de
Lancreau a téléphoné pour dire à madame que, envoyé aujourd’hui en
mission, il ne pourrait retrouver madame comme il était convenu. Il
viendra ici demain ou après-demain. Madame m’excusera de mon oubli?
--Oh! très bien! répondit Fulvie distraitement.