VI

Le train emportait Raymonde Airvault, ce jeudi, de Saint-Germain à

Versailles. Philo, très malade, réclamait une visite de la jeune fille.

Et celle-ci, avec la permission de Mlle Duluc, accourait au chevet de la

pauvre vieille qui la désirait comme une dernière joie.

D’autres nouvelles, reçues au même courrier le matin, ajoutaient à

l’émoi que lui causait cette démarche suprême près de l’humble amie

mêlée au passé. La jeune fille, dans l’isolement du wagon, lisait et

relisait ses lettres avec un trouble croissant.

La première, datée de Menton, provenait de sa mère. Plusieurs feuillets

de papier pelure: un véritable journal.

Dimanche 16 novembre.

«Le soleil brille sur les montagnes et sur la mer. Mais la vraie

lumière, pour ta pauvre maman, c’est le sourire de ta photo, posée

près de mon encrier. Quel bonheur si je pouvais jouir réellement de ta

présence, comme le cher et excellent docteur me le fait espérer!

«Cette solution arriverait à point pour me permettre de quitter miss

Marwell sans la froisser ni l’affliger. Une de ses parentes se trouve

appauvrie par de grandes pertes. Daisy ne peut guère lui venir en aide

qu’en l’appelant à me remplacer. Mais jamais elle ne s’y décidera dans

la crainte de me peiner. Elle est si délicate et si bonne! Ainsi mon

départ, motivé par cette nomination, satisferait tout le monde, sans

blesser personne.

«Dieu nous prendrait-il en pitié? Le printemps dernier, j’avais fait

connaissance, ici même, d’une famille italienne d’honorables

commerçants. Un des frères du patron est établi directeur de banque

dans la partie sud du Chili. Ce banquier vint lui-même en France pour

deux mois, afin de revoir sa mère. Mis au courant de mon histoire, il

me promit de faire des recherches, qui seraient d’autant plus

efficaces qu’il possède des relations dans toutes les classes.

«Ce brave homme, de retour au Chili, n’a pas oublié sa promesse. Dans

sa dernière lettre à son frère, il dit avoir retrouvé trois rescapés

de l’horrible incendie de Chillan. Ceux-ci, la veille de la

catastrophe, dînèrent avec un architecte français, qui leur parla des

plans de l’hôtel futur et qui, fatigué, les quitta pour aller se

mettre au lit. Dispersés après le sinistre, ils n’eurent pas

connaissance de l’annonce publiée par les soins de M. Vielh, ou

négligèrent de se déranger. Quoi qu’il en soit, tous trois, pris

séparément, ont répété les mêmes détails et les mêmes affirmations.

Leurs dépositions, dûment légalisées, vont être adressées à la

Compagnie d’assurances, qui ne saurait plus alors différer l’exécution

de son contrat sans mauvaise volonté notoire.

«Ainsi, ô ma chérie, ton pauvre bien-aimé père, mort d’une façon si

cruelle, ne sera plus insulté par des suppositions calomnieuses!

Mardi.

«Chérie, M. Valentin Clozel nous a visitées hier, et m’a demandé une

entrevue ce matin. Ensemble nous sommes sortis pour une promenade au

Cap-Martin, et longuement il me parla de toi.

«Oh! ma petite, je l’aime de te distinguer, de t’apprécier, d’exprimer

avec une si belle ardeur son désir de te donner sa vie. Il serait bien

le compagnon loyal, aimant, intelligent et énergique que je souhaite

pour ma chère fille.

«Mais quelles inquiétudes m’assaillent! Je me mets à la place de sa

mère, et je conçois trop bien l’alarme qu’elle doit éprouver. Tant de

jeunes gens se laissent entraîner par la violence de leur passion vers

des filles indignes! Elle ne te connaît pas, et tout ce qu’elle peut

apprendre l’engagera à la méfiance. Penses-y bien. Ne te prépare ni

des regrets ni des remords qui gâteraient votre avenir à tous deux,

car l’emportement de son amour le ferait passer par-dessus toutes les

oppositions. Mais, la griserie dissipée, ne t’en voudrait-il pas?

«Je lui ai raconté notre grande épreuve, l’accusation qui atteignit

ton père et nous désespéra. Je dois t’avouer qu’il me parut fortement

secoué par cette révélation inattendue.

«Sois forte et calme. Quoi qu’il arrive, songe au refuge que t’offre

le cœur maternel. Je t’embrasse de toute mon âme.

«Madeleine AIRVAULT.»

Une larme avait maculé ces dernières lignes, que Raymonde frôla

pieusement des lèvres.

Il lui suffit d’ouvrir la troisième enveloppe pour qu’un fluide brûlant

parcourût ses veines. C’était seulement un petit carton, griffonné de

quelques lignes.

«Vous me défendez de vous écrire, très méchamment. Aujourd’hui,

j’enfreins l’ordre. Je suis à Menton, j’ai causé avec votre délicieuse

mère.

«Les chagrins qui vous frappèrent l’une et l’autre et disjoignirent

vos existences excitent plus ardemment mon désir de vous apporter

bonheur et sécurité à toutes deux.

«J’ai écrit à mes parents dans ce sens. Déjà ma mère--si bonne, de

compréhension si haute, elle aussi--avait reçu ma confidence. Elle

sait que j’aime comme on ne peut aimer qu’une fois.

«Je lui affirme de nouveau que votre pensée, plus que jamais, remplit

ma vie. J’épouse votre passé, et je veux la direction de votre avenir.

«Je vous aime. Je ne saurais trop le redire. Et--je me le jure à

moi-même--j’acquerrai le droit de vous donner le baiser dont j’ose à

peine écrire le souhait ici!

«Vôtre à jamais.

«VALENTIN.»

L’arrêt en gare de Versailles obligea Raymonde à redescendre du rêve

dans le monde actif. En suivant la foule, elle réfléchit qu’à cette

heure il lui restait quelque chance de rencontrer encore le docteur

Davier et qu’ensuite elle se trouverait libre de donner l’après-midi à

la malade.

Quelques pourparlers furent nécessaires, rue de Satory, pour faire

fléchir la consigne, le médecin interdisant sa porte les jeudis.

Cependant, dès que sa carte eut été transmise au docteur, Mlle Airvault

fut introduite dans le cabinet de consultations. M. Davier se leva pour

la saluer et abrégea, d’un geste, les excuses.

--Non, Raymonde! Vous ne me dérangez jamais, parce que je sais que vous

ne venez pas ici sans raison sérieuse. Qu’est-ce qui vous amène

aujourd’hui à Versailles?

--Un billet, écrit sous la dictée de Philomène Pradin, qui, étant _au

plus mal_ (ces mots sont soulignés), demande instamment à me parler.

La face pâlie et amaigrie du docteur parut s’amenuiser encore; ses yeux

se voilèrent.

--Ce n’est pas moi qui l’ai soignée, murmura-t-il. J’ignorais qu’elle

fût à cette extrémité.

--J’ai reçu aussi une lettre de maman, contenant des nouvelles

importantes qu’elle me prie de vous transmettre. Le mystère dont

s’enveloppait le décès de mon père est en passe de s’éclaircir.

Brièvement, la jeune fille relata l’histoire, en lui donnant pour

conclusion la pensée exprimée par Madeleine.

--Dieu merci! mon pauvre père ne sera plus insulté, dans sa tombe, par

des conjectures mensongères. S’il en était ainsi de toutes les erreurs

dont il fut victime! Mais la justice d’En-Haut prend heure, tôt ou tard!

Davier baissa les paupières et ne répondit rien. Raymonde, avec

rapidité, pour éviter à son tuteur une perte de temps, transmettait les

remerciements de Mme Airvault, la joyeuse espérance inspirée par le

projet de Marly...

--Comme elle sera contente, en recevant ma lettre, qui se croise avec la

sienne et qui lui apprendra l’heureuse solution! Ah! que de gratitude

s’ajoute à tout ce que nous vous devons.

Le médecin inclina la tête. Intimidée et refroidie par cet étrange

silence, Raymonde balbutia:

--J’aurai l’ennui de ne pas voir Évelyne tantôt, puisqu’elle devait

visiter Mme Forestier. Elle vient à Saint-Germain tandis que je suis à

Versailles!

--Elle est à Versailles et ne peut vous recevoir. Grippée et alitée

depuis deux jours!

--Ah! mon Dieu! j’observais bien en vous quelque chose d’anormal. Mais

rien ne vous inquiète, n’est-ce pas?

--Jusqu’ici non! Mais la grippe débute souvent d’une façon insidieuse.

Par mesure de prudence, je prescris l’isolement, et je compte appeler

une infirmière.

Raymonde, atterrée, pressa la main du père.

--Oh! que je vais souffrir d’ignorer... Mais vous téléphonerez à Mlle

Duluc?...

--Oui, mon enfant, oui!

--Vous direz à Évelyne que je pense à elle, que je vais entrer à

Notre-Dame exprès pour elle, dans l’église où nous nous sommes connues!

Oh! j’oubliais cette triste chose... oui, qui rend encore plus triste ma

visite à Philo. Elle est soignée chez sa sœur... qui habite toujours

près de la grille de l’ancien hôtel de Terroy!

--Ah!

Il avait tressailli, frappé, lui aussi, de la coïncidence pénible qui

ramenait la jeune fille au lieu du drame ancien.

Ce fut avec la terreur du but à atteindre que Raymonde s’élança vers

l’avenue de Saint-Cloud.

Derrière le voile · 第 31 / 41 题