--Alors, chère enfant, c’est bien décidé: vous ne m’accompagnez pas à
Paris, ce tantôt?
--Mais, petite mère, mon après-midi est engagée. Je ne voudrais pas
manquer ce cours de puériculture qui, vous le savez, m’intéresse
tellement!
--Je le sais! C’est pourquoi je n’insiste pas davantage! Ah! si
Antoinette de Gatrey ne m’avait téléphoné, ce matin! Mais elle désire
mon avis pour l’agencement de son nouvel appartement. Elle est si peu
pratique, la pauvre! Et puis, il y a le bottier, le fourreur et mille
corvées!
Mme Davier inscrivait des indications sur son agenda, qu’elle renfermait
dans un sac de broderie de perles au fermoir d’or.
--Peut-être dînerai-je avec Antoinette. Ne vous inquiétez donc pas si je
rentre un peu tard.
--Bien, petite mère. Restez tranquillement à vos affaires. C’est si
fatigant de courir Paris! Je surveillerai les devoirs de Loys quand il
rentrera du lycée.
--Merci, Évelyne!
Et Mme Davier ajouta, avec l’envie irraisonnée d’être agréable en
quelque chose à la jeune fille:
--Si j’en trouve le temps, j’irai jusqu’à la rue de Tournon, pour le
mardi de cette bonne Mme Clozel.
--Elle sera certainement heureuse de vous voir! répondit Évelyne avec
simplicité.
C’était jour de consultation. La sonnette ne cessait de retentir. Sans
revoir son mari, Mme Davier monta dans l’auto qui la transporta à la
gare.
Tandis que le train l’emmenait vers la capitale, un sourd malaise
tourmentait ses esprits. Tous les motifs allégués pour ce déplacement
n’étaient que mensonges. Et les yeux purs et sincères d’Évelyne
émouvaient en elle un sentiment d’humiliation, presque un regret.
En définitive, qu’allait-elle faire à Paris? Tout bonnement, retrouver
son frère, qui l’introduirait dans un dancing réputé. Son manteau de
fourrure cachait la tunique constellée d’acier qui la moulait.
Le proposition chuchotée par Stany avait réveillé chez la jeune femme un
avide désir de s’échapper du logis trop bourgeois, de replonger dans
l’atmosphère capiteuse, de goûter au plaisir violent qui anesthésie à
force d’ivresse, comme un soporifique.
Depuis quelque temps, Fulvie était obligée de constater un phénomène
effarant. Entre l’époux qui se dépensait à des tâches austères et la
jeune fille, gracieuse et bonne, qui montrait dans les moindres choses,
sans y prétendre, la passion du dévouement, la conscience déprimante
d’une infériorité morale s’imposait trop souvent à l’orgueilleuse femme.
Une lente transformation s’opérait en elle, atténuant ses virulences,
sapant l’égoïsme impérieux et exigeant de son caractère. Mais elle
regimbait, résistait à l’évolution, accusait l’assoupissement de la vie
familiale, qui rouillait ses ressorts, diminuait en elle l’énergie,
peut-être la jeunesse.
Et elle voulait retenir son véritable _soi_, cette personnalité mentale
à laquelle on est habitué comme à l’image physique reflétée par la
psyché. Elle cherchait à retrouver la Fulvie audacieuse et impériale,
cueillant à la ronde l’admiration et le désir des regards, la Fulvie
devant laquelle tombaient en moissons les hommages, comme les fleurs
venues de la foule pleuvent devant la ballerine ou le torero.
Quelques heures d’amusement, de vertige, la rendraient à elle-même,
retrempée, revivifiée, ayant rejeté toutes impressions maussades et
grises.
A la sortie du train, Fulvie s’engouffra dans le métro. Devant elle
s’assit un officier bleu horizon. Elle vit le chiffre brodé sur le képi.
Ses mains gantées se tordirent nerveusement dans le large manchon. Son
cœur s’enveloppa de deuil.
Ce chiffre, c’était le numéro de _son_ régiment! Cet homme avait
peut-être connu celui qui gisait dans un coin ignoré de la Champagne,
celui qui, jadis, marivaudait avec tant d’esprit et de hardiesse dans le
cercle du Parterre de Latone! Jours enfuis, joies évaporées, préférence
secrète dont les preuves n’étaient plus que cendres!
Elle sortit du souterrain, vibrante encore de ces réminiscences. Comme
il semblait l’aimer! Et comme elle l’eût aimé!
Devant la glace d’un étalage, Fulvie s’arrêta pour rectifier sa
coiffure. Elle s’étudia d’un regard clairvoyant. Trente-cinq ans! Oui,
la limite dangereuse de la maturité. Et l’âge se dénonçait à de sournois
indices: plissement des paupières, empâtement du menton, un je ne sais
quoi de plus massif et de plus lourd dans l’ensemble.
--La lutte finale! pensa-t-elle avec amertume. En avant, tout l’arsenal
défensif préconisé par Lina Cavalieri dans _Femina_, autrefois! Aurai-je
la patience de me vouer à ce travail de bagne?
Ses emplettes effectuées, Mme Davier se trouva, boulevard Haussmann,
tout près du siège administratif de l’importante maison d’automobiles
dans laquelle son frère était employé depuis peu. Elle avait projeté d’y
entrer pour obtenir de Stany un lieu et une heure de rendez-vous plus
précis--la friture du téléphone, le matin, ayant empêché la
communication.
--Je suis la sœur de M. de Lancreau, attaché à l’usine de
Levallois-Perret, dit Fulvie à l’huissier superbement galonné d’or.
Pouvez-vous lui demander à quel endroit je dois l’attendre?
Pendant que l’homme, obligeamment, opérait, Mme Davier examinait la
pièce, meublée avec une savante sobriété, et décorée de dessins et de
photographies des dernières créations sorties des ateliers. Une
impression de confiance la réconforta. Ce Stany, à travers ses
innombrables avatars, possédait le talent acrobatique de retomber
toujours d’aplomb. C’était une chance qu’il eût trouvé, dans cet
établissement puissant et prospère, une «situation d’avenir».
Ah! mon Dieu! ces situations dites _d’avenir_, le pauvre garçon, en
avait-il essayé! Et d’ordinaire ce fameux avenir n’allait pas plus loin
que cinq ou six mois! Tantôt la mirifique entreprise quittait Stany, en
s’écroulant; tantôt c’était Stany qui laissait l’entreprise, pour des
causes insaisissables et indéfinissables.
Il était temps, pour cet éternel gamin, d’arriver à la stabilité
permettant un mariage sérieux, qui achèverait de l’assagir.
L’huissier, le récepteur à l’oreille, écoutait les explications qui lui
étaient données. Puis, se tournant, placide, vers Mme Davier, il
prononça:
--M. de Lancreau, madame, depuis ce matin n’appartient plus à la maison.
Mille bluettes dansèrent devant les yeux de Fulvie. Elle sortit, sans
rien demander de plus, possédée par une rage froide.
Tous ses griefs légitimes contre son frère lui remontaient en mémoire.
Que de choses, cachées à son mari, et dont elle avait fait violemment
reproche à cet incorrigible fou! La conduite de Stany, durant la guerre,
avait blessé sa fierté. Homme, elle eût autrement soutenu le vieux nom
patronymique et ne se fût pas contentée d’un office de gratte-papier
dans un bureau de l’arrière.
Fulvie s’étonnait que le docteur n’eût émis aucune observation à ce
propos. Elle interprétait cette abstention comme une preuve de complet
dédain. Davier, évidemment, voyait en son beau-frère une parfaite
non-valeur.
--Je ne suis pas loin de cette opinion aujourd’hui! s’avoua-t-elle en
serrant les dents. Que s’est-il encore passé? Quel mobile à ce renvoi?
Elle se rendit rue Lafayette, à l’hôtel meublé où habitait Stany. Là,
nouvel échec: la gérante, avec un sourire pincé, l’avertit que M. de
Lancreau n’était plus son locataire. Et elle ignorait son adresse
actuelle.
Mme Davier, sidérée, courba la tête sous une honte. Sans aucun doute,
Stany était parti de là, congédié, endetté. La sœur s’en alla
précipitamment, à la fois démontée, inquiète et exaspérée.
--Encore et toujours des fugues! Ah! c’en est trop! Il abuse de mon
indulgence!... J’en ai assez de ses jérémiades, de ses repentirs,
aboutissant toujours à des demandes d’argent! Il faut qu’il se range! Ma
patience est à bout.
La jeune femme marchait frénétiquement, pour soulager la surexcitation
de ses nerfs. Soudain elle sentit la fatigue. Le jour de novembre
pâlissait. Elle distingua, près de Notre-Dame-de-Lorette, un autobus qui
desservait la rive gauche et passait devant la rue de Tournon. Eh bien!
puisque tout le plan d’escapade craquait, par la faute de cet idiot de
Stany, du moins acquitterait-elle une partie du programme annoncé, en
faisant visite à Mme Clozel.
Mme Davier monta donc dans l’autobus. Quelques instants plus tard, elle
gravissait le large escalier de l’aristocratique logis dont la famille
d’éditeurs occupait le vaste premier étage depuis plus d’un demi-siècle.