Une lumière plombée tombait du ciel de juillet. Les terrassiers qui
creusaient les fondations d’une bâtisse, dans le quartier de
Porchefontaine, s’arrêtaient fréquemment pour prendre une lampée à la
gourde, et étancher leurs fronts d’où découlait la sueur.
L’un d’eux, grand gaillard aux bras noueux, vaincu par la flemme, jeta
bas sa pioche, et desserrant sa ceinture de laine bleue, s’affala au
pied du monticule de gravats.
--Ah! non! les copains, c’qu’y fait bon à l’ombre! Si qu’on m’y aurait
déposé, moi, j’y serais resté en disant: «Logé, nourri aux frais de
l’État! Merci, mes juges, ça me botte!»
Raymond Airvault, à cet instant, descendait l’échelle, suivi du maître
maçon. L’architecte reçut en plein visage l’allusion cinglante et le
regard insultant. Il s’enfonça les ongles dans la chair pour soulager le
désir de violence qui l’exaspérait.
Que de fois il avait dû s’imposer cette contrainte, où ses nerfs raidis
menaçaient de se briser, alors que la colère, l’indignation
bouillonnantes le poussaient à se ruer, tête baissée, vers l’insulteur
narquois!
Sans même qu’il fût nécessaire de les entendre, ne saisissait-il pas le
sens des propos susurrés à son apparition? Sa réputation n’était plus
nette. Il ne suffisait pas que sa non-culpabilité fût reconnue par la
justice; tant que le fauteur ne serait pas découvert, l’affaire
resterait trouble, et la voix populaire pourrait répéter l’injuste et
inexact dicton, trop facilement accepté comme axiome par la malignité
humaine: «Pas de fumée sans feu!»
Le jeune architecte avait beau remplir ses devoirs professionnels avec
le zèle le plus intelligent et une stricte intégrité, il ne se sentait
plus l’intermédiaire écouté, estimé, qui possède à la fois la confiance
du patron et celle des ouvriers. Son autorité était ruinée. Raymond
expérimentait à ses dépens que, pour la généralité, un _inculpé_ est
estimé _coupable_.
Et à ses côtés, deux pures victimes se trouvaient éclaboussées par cette
boue, où il était condamné à cheminer.
Chaque jour, des déceptions, des affronts nouveaux atteignaient la
malheureuse famille!
Fini! le projet d’association qui eût permis à Airvault la libre
extension de ses talents! Le camarade sur lequel il comptait, s’était
dédit avec embarras--craignant évidemment de lier son nom à celui d’un
homme discrédité. Fini, l’espoir d’installer son nid dans la gentille
maison, si enviée, de la rue de la Paroisse! Le propriétaire, sans
chercher de prétexte, avait déclaré ne plus pouvoir donner suite aux
pourparlers engagés. Il faudrait donc demeurer dans l’appartement trop
étroit, laisser au grenier les meubles précipitamment achetés et que
tant d’espérances avaient accueillis. Et pis encore, subir les
rencontres des colocataires dans l’escalier, la malveillance embusquée
dans les boutiques environnantes.
Madeleine, convalescente, sortait maintenant, restant le plus possible
au dehors, selon les prescriptions du docteur. Tout en suivant la rue,
la jeune femme avait l’impression angoissante de passer sous les
fourches caudines. Son cœur se resserrait, ses jambes flageolaient.
Mais une mince épaule s’offrait comme appui à sa main tâtonnante.
Raymonde, chargée d’un grand sac à ouvrage, cheminait, droite et
vaillante, près de sa mère--telle qu’un petit lionceau, prêt à mordre
quiconque approcherait. Ainsi péniblement atteignaient-elles la grille
du parc.
Vite, la fillette cherchait deux chaises, dans un coin abrité du
Parterre de Neptune, installait sa chère maman, lui couvrait les épaules
d’un châle; puis l’enfant s’asseyait, tirait son travail des profondeurs
du sac, et son gai bavardage entourait la malade d’une musique d’amour.
Parfois, Madeleine lasse, semblait somnoler, les yeux mi-clos. Mais, le
plus souvent, en ces instants de paix, elle priait en son cœur,
sollicitant de Dieu vigueur et courage, afin de protéger au lieu d’être
protégée, de donner d’elle-même plutôt que de recevoir.
En entendant les cris des enfants qui se poursuivaient, la mère songeait
tristement à la chérie, immobile près d’elle comme une grande personne
sage, et dont les douze ans avaient besoin de jeux. Mais elle comprenait
pourquoi Raymonde, susceptible et fière, ne recherchait aucune compagne.
Un jour, une fillette étrangère vint vers l’enfant:
--Nous avons besoin d’une troisième pour sauter à la grande corde. Si ça
peut vous faire plaisir de venir avec nous?
Oh! l’illumination subite des prunelles noires, trahissant l’intime
convoitise!
Mais, de l’autre côté de l’allée, Raymonde aperçut la petite fille,
nantie de la prestigieuse corde--l’une des méchantes qui, à la pension,
l’avaient insultée de leurs ricanements! Sa figure se glaça.
--Je vous remercie beaucoup! dit-elle poliment à l’obligeante inviteuse.
Mais j’ai mal au pied. Je ne joue pas!
Et elle se replongea dans son livre d’étude: une petite mythologie,
qu’elle aimait parce qu’elle y trouvait l’histoire des déesses qui
ornaient le grand jardin, et qui attiraient ou repoussaient son
affection comme l’eussent fait des personnes vivantes.
Tristement, la mère songeait:
--Que fera-t-on de la pauvre mignonne à la rentrée des classes? En
quelle institution la placer pour lui épargner les froissements que son
petit cœur ressent avec tant de vivacité?
Il arriva qu’Évelyne Davier descendit, un jour, l’allée des Marmousets
avec des compagnons de jeux. La fille du docteur aperçut les deux
femmes, assises près de la Fontaine du Dragon, et, son aimable visage
illuminé de plaisir cordial, elle accourut vers Raymonde.
--Que je suis contente de vous retrouver! Et vous allez mieux, madame?
Votre fille doit en être bien heureuse! Je suis peut-être indiscrète...
Voulez-vous bien qu’elle vienne jouer un peu au loup-caché avec nous,
là, tout à côté, dans le Bosquet du Triomphe?
Madeleine surprit l’élan qui soulevait inconsciemment Raymonde vers la
charmante tentatrice, et le sourire de sympathie qui rayonnait de l’une
à l’autre.
--Vous êtes trop gracieuse pour vous refuser, mademoiselle. Et c’est
bien volontiers que je verrai ma fille jouer avec vous. Ne te tourmente
pas, mon petit, si je reste seule un instant. Je n’ai besoin de rien.
Évelyne prit Raymonde par la main, et toute rose de satisfaction:
--Combien je vous remercie, madame! Et puis, ajouta-t-elle gravement,
soyez tranquille! Nous jouons avec des petits. Il y a ce garçon, Charlot
Desroches, qui a onze ans, c’est vrai, mais il est plus pacifique que
moi! Alors!...
A travers cette simplicité enfantine, se faisait jour un naïf instinct
de protection. Évelyne jeta son bras fluet autour des épaules de
Raymonde. Et Madeleine émue les vit monter l’allée, les deux têtes
rapprochées mélangeant les boucles de la toison brune et la soie
effilochée des longues mèches blondes.
Bientôt après, elle entendit les cris, les rires, les appels, sortant de
l’enclos de feuillage. Par intervalles, elle entrevoyait les silhouettes
graciles, bondissantes comme des faons poursuivis.
--Pour une heure, ma chérie pourra donc être enfant à l’aise.
Décidément, tout ce que nous avons trouvé de secours, dans notre
malheur, nous vient du docteur Davier. Sa fille est bonne comme
lui-même. Que le ciel les bénisse!
Raymonde revint exubérante et gaie, grisée de rires, ne tarissant pas
sur les plaisirs de la charmante récréation. Presque journellement, ces
rencontres se reproduisirent. Mme Davier et sa société ayant pris pour
quartier général le Parterre de Latone, Évelyne et ses compagnons, sous
la garde indulgente de la bonne des jeunes Desroches, descendaient
subrepticement l’Allée d’Eau pour rejoindre la petite amie. Raymonde
devint la camarade choyée, sans laquelle ne peut s’organiser la moindre
partie.
Une après-midi, Évelyne apparut toute pâle, ses tendres yeux violacés et
gonflés. Laissant les petits Desroches s’amuser aux quatre coins, elle
attira Raymonde dans l’allée parallèle.
--Il faut que je te parle. J’ai beaucoup de chagrin. Oui! le mois d’août
va s’achever. Nous allons passer septembre près de Biarritz. Alors, je
ne te verrai plus!
--Je serai triste en ton absence, Lynette. Mais contente pour toi, car
tu vas faire un beau voyage... que tu me raconteras après...
Évelyne secoua la tête d’un air si triste que la petite Airvault
s’effraya.
--Dis-moi tout ce qui t’afflige, je t’en prie!
--Eh bien!... après, je ne sais pas si nous nous retrouverons! Pense
donc! Je ne vais pas rentrer à Versailles! On va me mettre en pension...
à Saint-Germain-en-Laye.
Les pleurs, contre lesquels elle luttait, s’échappèrent. Consternée,
Raymonde gémit:
--Oh! pourquoi! pourquoi te fait-on cette peine?
A la hâte, de son petit mouchoir en boule, Évelyne épongeait ses larmes:
--Il le faut! Papa me l’a fait bien comprendre! Une jeune fille--ou un
garçon--doivent quitter la maison, un jour ou l’autre, pour les
exigences de leur éducation. Et ma santé se trouvera mieux d’une vie
plus réglée, plus tranquille, au milieu d’autres enfants. Je comprends
très bien cela, et je sais que papa prend beaucoup sur lui pour se faire
une raison. Et puis, la directrice de l’institution est une très bonne
demoiselle; elle a été professeur de maman--ma vraie maman, tu entends
bien! Je m’habituerai. C’est le début qui me coûtera beaucoup. Mais papa
viendra me voir très souvent. Il va même acheter une auto.
«Papa ne pouvait jamais avoir tort! Tout ce qu’il décidait était juste.»
Voilà ce qui ressortait de ces paroles désordonnées où s’exprimaient
pêle-mêle la douleur, la résignation, l’amour confiant, le ferme propos
de marcher avec vaillance dans le chemin assigné.
Raymonde, indécise entre la pitié, la sympathie, une indéfinissable
admiration, demeurait stupéfiée, les prunelles fixes et ternes.
--Et toi, amie, demanda inopinément Évelyne, où iras-tu à la rentrée?
La petite Airvault ferma les yeux comme pour éviter de voir l’angoissant
point d’interrogation, dont elle se détournait peureusement. Mais à son
amie elle devait sa pensée,--confidence pour confidence--et elle
balbutia, blême et farouche, les dents serrées:
--Je ne veux pas retourner en pension à Versailles!...
Évelyne lui saisit les deux bras.
--Eh bien! demande à tes parents de te mettre à Saint-Germain! Nous
serons ensemble! Quel bonheur, dis!
Le regard bleu et le regard noir se fondirent, en une extase
d’espérance. Mais, plus avertie que l’enfant riche des réalités de la
vie, aussitôt Raymonde entrevoyait les impossibilités du merveilleux
projet.
--Ce doit être trop cher! murmura-t-elle avec découragement. Ce qui est
pour toi, Évelyne, n’est pas pour moi!
--C’est bien dommage! soupira Mlle Davier.
L’heure de se séparer les trouva aussi abattues l’une que l’autre. Elles
s’embrassèrent avec plus d’effusion encore que de coutume.
--Prions bien fort! dit Évelyne. Le bon Dieu nous aidera.
Madeleine se levait quand sa fille la rejoignit.
--Le vent fraîchit plus tôt, ce soir! Rentrons, chérie!
Les deux femmes prirent leur route habituelle par le boulevard des
Réservoirs. Comme elles traversaient la vaste chaussée, un rassemblement
tout proche, d’où s’élevaient des voix menaçantes, devant un hôtel dont
la façade était barrée d’échafaudages, attira leur attention. Une vision
terrifiante les figea sur place.
Au centre du groupe, Airvault, d’un geste violent, souffletait un homme.
Celui-ci, heureusement contenu par les assistants, faisait mine de
foncer vers l’architecte. Son bras levé, son poing crispé, agité avec
menace, signifiaient expressivement: «Tu m’échappes! Mais je te
retrouverai!»
Pourquoi cette altercation?
Madeleine ne se le demanda pas. Elle se représentait trop bien la
tension des rapports journaliers, les insolences sourdes ou agressives
qui finissaient par exaspérer son mari jusqu’au délire.
Toute observation de l’architecte à un ouvrier paresseux ou saboteur, à
un patron négligent ou inexact, augmentaient l’hostilité latente.
Raymond avait beau imposer une compression formidable à son naturel
bouillant, un jour ou l’autre l’esclandre devait se produire. Le malheur
voulait que sa femme et sa fille fussent témoins de la rixe.
Les genoux de Madeleine fléchirent. Raymonde soutint rapidement sa mère:
--Maman, je t’en prie! Viens vite! Qu’on ne nous voie pas!
D’un effort surhumain, la jeune femme réagit contre le spasme qui la
révulsait. Tremblante de la tête aux pieds, elle parvint à gagner le
trottoir. Mais là, elle s’arrêta, chancelante:
--Je ne pourrai pas aller jusqu’à la maison. Appelle... cette voiture.
Airvault, dégagé, avançait de ce côté, les mâchoires serrées, les
sourcils barrant d’une ligne dure son visage enflammé. Il aperçut les
deux femmes en détresse, la victoria qui s’arrêtait. En quelques
enjambées, il fut près du véhicule.
--Madeleine!... Te trouves-tu mal?
A grand’peine, il l’aida, assisté par Raymonde, à gravir le marchepied,
et la pauvre créature s’affala sur les coussins, une mousse rose aux
commissures des lèvres.