--Cela ne saurait durer! Je ne puis en supporter davantage!
Les doigts enfoncés dans sa chevelure crépue, Airvault redisait sa
lamentation, avec une insistance de monomane.
Quand les portes de la geôle s’étaient ouvertes, il avait cru être
quitte du cauchemar: les péripéties seules changeaient. Mais
l’oppression s’appesantissait encore plus lourdement. Blessé par toutes
les contingences, il se comparait au captif qui se meurtrit aux parois
d’une cage de fer. L’idée de sujétion, d’humiliation le suivait partout.
Dans l’inconnu qui le croisait, il appréhendait un ennemi, dont le
mépris secret le salissait au passage.
--Cela ne peut durer! Je n’en puis plus de cette lutte! Nous partirons!
Il parlait haut, sans s’en rendre compte. Un faible écho venait de la
couche où Madeleine était étendue:
--Partons! oui, partons!
A cette voix navrée, le malheureux frémissait, ramené au sentiment
désolant de son impuissance. L’émigration était impossible tant que la
jeune femme demeurait en cet état d’épuisement, sur la pente dangereuse
qui conduit de la menace imminente au mal avéré.
Le docteur multipliait les recommandations de prudence, d’isolement...
Que faire? Raymond se le demandait avec rage. Aucun secours, humain ou
divin, ne descendrait-il vers les affligés?
Cet appel désespéré, mêlé de blasphèmes, fut-il entendu d’un ange
pitoyable?
Un jour, M. Menou, le patron d’Airvault--fort embarrassé lui-même par
les difficultés que rencontrait désormais cet auxiliaire intelligent
dont il connaissait la valeur--retint son employé pour un entretien
confidentiel.
--Airvault, je dois vous faire part d’un projet qui peut vous
intéresser, pour des raisons diverses. Un de mes plus notoires confrères
parisiens--qui fut mon camarade à l’École des Beaux-Arts--a été chargé
de la construction d’un musée, dans une ville du Chili. Il cherche
présentement un homme actif, capable, qui s’engage à demeurer là-bas
trois années de suite afin de surveiller les travaux. Vingt mille francs
par année--voyage aller et retour payé, naturellement. Le premier
semestre sera versé à la signature du contrat, pour permettre au
suppléant de mettre ordre à ses affaires, avant de partir. J’ai songé
que cet arrangement vous conviendrait peut-être.
Ahuri par l’inattendu de la proposition, ébloui par les chiffres,
Raymond ne sut que balbutier:
--J’ai femme et enfant. Puis-je les exposer à un tel déplacement?
--Pas tout de suite! Je ne vous le conseille pas. A votre place, j’irais
en avant, en fourrier. Je m’assurerais du climat, des conditions de la
vie, etc. J’ajoute qu’il vous sera loisible d’accroître vos
appointements, en acceptant là-bas des travaux pour votre compte
personnel.
--En effet! cela serait tentant! murmura Airvault. Et je vous remercie
d’avoir songé à moi! Mais il me faut réfléchir à tête reposée, et
surtout aviser aux moyens d’organiser l’existence des miens, au cas où
ma femme se soumettrait à cette séparation temporaire.
--Évidemment! Tout cela est juste! Mais les compétiteurs ne manqueront
pas, si la chose s’ébruite. J’ai obtenu de mon ami la promesse de ne
rien décider avant que je ne vous eusse pressenti. Maintenant, méditez
et décidez... sans retard.
Airvault s’en alla, perplexe. Tous les avantages de l’expectative
imprévue chatoyaient déjà dans sa vive imagination: curiosité du long
voyage, du pays exotique, mœurs nouvelles, attrait de la tâche
considérable, fierté de servir l’art français. Avec quel entrain, il eût
clamé un oui! enthousiaste, quatorze ans plus tôt!
Mais d’autres destinées étaient liées à la sienne.
En cette occurrence, il éprouva le besoin d’un avis judicieux et
désintéressé. M. Bénary--dont l’expérience eût pu l’éclairer--passait
ses vacances en Hollande. Restait le docteur Davier. Au lieu de rentrer
à la maison, Raymond dirigea sa bicyclette vers la rue de Satory.
Il eut la chance de trouver celui dont il souhaitait le conseil.
Le docteur le reçut dans son cabinet de consultation. Le jeune
architecte s’excusa de son importunité. M. Davier s’était montré--non
seulement le médecin--mais l’ami bienveillant, le soutien moral de la
famille éprouvée. Il serait apte plus que tout autre à juger les
complications présentes--qui d’ailleurs mettaient en jeu l’intérêt de la
malade.
Encouragé, Raymond exposa alors l’offre transmise par M. Menou et ne
cacha pas la séduction qu’elle exerçait sur son esprit. Ah! quel
soulagement, s’il pouvait mettre de la distance et du temps entre lui et
l’ambiance actuelle! Respirer à l’aise! Lever enfin la tête comme son
honneur intact lui en donnait le droit!
Ses souffrances, ses aspirations, ses anxiétés, se déversaient en
tumulte devant l’auditeur sympathique. Le médecin, pensif, écoutait avec
une visible émotion. Quand Raymond se tut, Davier murmura:
--Il est toujours délicat et difficile de se substituer à autrui pour
examiner ce qui lui convient ou non. Cependant, j’ai beau tourner et
retourner la question, je crois, de bonne foi, qu’en tout temps elle eût
mérité sérieux examen. Dans un pays plus neuf que le nôtre, vous serez
moins étouffé qu’ici. Vous y trouverez des chances plus nombreuses
d’élargir votre carrière--et, en premier lieu, l’apaisement qui vous est
si nécessaire, à cette heure.
--Ah! puissiez-vous dire vrai! s’écria Raymond, acceptant avec ardeur
l’approbation qui encourageait ses espérances. Mais Madeleine?
Madeleine, que dira-t-elle? Se résignera-t-elle, sans trop de
déchirement, à mon éloignement momentané?
--Votre femme est sensée autant que sensible! déclara posément le
docteur. Et là, j’interviendrai pour la persuader--en lui dévoilant la
vérité sur son état. Ne craignez rien! L’argent qui vous sera versé
bientôt permettra enfin de réaliser ce qui s’impose: un séjour de
quelques mois dans un sanatorium de montagnes. Alors le mal sera enrayé.
Et elle rejoindra son mari et reprendra la vie familiale, sans craindre
de contaminer son enfant.
--Oh! docteur! C’est à ce point? balbutia Raymond, interdit. Madeleine
se désespérera. Cette révélation va la tuer!
--Non, parce que je lui démontrerai que son cas est guérissable. C’est
ma conviction. Mme Airvault comprendra que son premier devoir est
d’affermir sa santé pour redevenir elle-même, et ramener la joie dans
votre intérieur qui se reconstituera plus heureux, plus fortuné, sous un
ciel favorable.
--Ah! docteur, dites-lui tout cela! Vous serez, une fois de plus, notre
sauveur. Seulement, objecta le pauvre homme, tourmenté d’une nouvelle
inquiétude, voici ce qui entravera tout et bouleversera Madeleine: que
faire de notre fille pendant ces quelques mois d’attente?
--N’avez-vous point de parents à qui la confier?
--Il ne nous reste, à l’un et à l’autre, que des cousins éloignés,
indifférents, avec lesquels nous avons peu de relations.
--Une pension? Un couvent?
--Raymonde y souffrira à la fois et d’être privée de nous et de s’y
sentir isolée. C’est beaucoup pour un cœur comme le sien!
Le docteur pensa, par analogie, à la tendre petite tourterelle qu’il
devait écarter du nid. En ce rapprochement d’idées, une inspiration
jaillit.
--Airvault, de ce côté encore, nous allons découvrir une solution. Votre
fillette et la mienne ressentent l’une pour l’autre une de ces
irrésistibles affections d’enfant qui restent inoubliables et deviennent
parfois une force. Dès que je suis seul avec Évelyne, elle me parle de
Raymonde. Elles se voient très souvent au parc. Maintenant, je vais vous
confesser une décision prise dans l’intérêt de ma fille. Au début
d’octobre, je la place dans un petit pensionnat de Saint-Germain, dont
la directrice m’est parfaitement connue. Nos enfants éprouveraient une
joie immense à se retrouver, et ainsi ce ne serait plus un exil ni pour
la mienne, ni pour la vôtre. Vous allez en juger! J’entends Évelyne dans
le jardin.
Le médecin ouvrit la porte vitrée.
--Viens ici, mon amour!
La fillette entra, éclairant la pièce de sa robe rose et de sa chevelure
d’or.
--Voici le papa de ton amie Raymonde.
Évelyne salua, d’un joli sourire, pendant que le docteur poursuivait:
--Nous sommes en train, M. Airvault et moi, d’élaborer un dessein où tu
peux nous aider. Que dirais-tu si ta petite camarade passait l’hiver
avec toi, chez Mlle Duluc?
Évelyne laissa tomber son livre et frappa des mains.
--Ce que je dirais? Mais que ce serait une chance sans pareille!... Pas
d’attrape, au moins? Ça va se faire?
--Oui, mais il faut toi-même entrer dans le complot et disposer Raymonde
à ce parti!
--Comment? s’écria la fillette exultante. Mais c’est déjà fait. L’autre
jour, nous causions pension, toutes deux! Et nous avons conclu que ça
deviendrait presque un paradis... si nous y étions ensemble!
Les deux hommes échangèrent furtivement un regard attendri et amusé:
--Voilà comment les enfants devancent les combinaisons des parents!
soupira le docteur. Éternellement Rosine déconcertera Bartolo! Ah!
petites têtes de poupées! Ainsi, Airvault, rassurez-vous! Les choses
s’arrangeront comme la raison nous engage à le souhaiter! Avant une
heure--puisque vous devez rendre promptement réponse--j’irai chez vous
afin de préparer ma malade!
Le soir même, en effet, le médecin, avec une fermeté calme, instruisait
Madeleine de la nature de son mal, d’une façon catégorique. Mais après
avoir démontré la gravité des symptômes constatés, le péril qu’offrait
la cohabitation pour l’enfant, M. Davier, paternellement, réconfortait
la jeune femme éperdue en lui infusant la certitude de la guérison, si
elle se plaçait dans les conditions désirées.
Et alors Raymond expliqua quelle proposition lui était faite, quels
avantages immédiats et palpables permettraient aux éprouvés de recouvrer
le calme d’abord, puis, au delà de cette passe troublée, l’espérance, la
félicité de la réunion, la marche en avant vers un avenir plus beau.
--Ta santé surtout et avant tout, Madeleine! Point de vrai bonheur pour
personne de nous trois si tu ne redeviens solide, alerte, enjouée! Ne
pleure pas! Que te demande-t-on? Quelques mois de sagesse, de
philosophie, pendant lesquels tu te diras: Tous les jours, je travaille
pour ceux que j’aime en me guérissant, en me fortifiant; tous les jours,
j’avance vers le but que nous désirons! Alors, tu t’endormiras chaque
soir et tu te réveilleras chaque matin plus contente.
Madeleine étendit ses mains diaphanes.
--Tu as raison! Je ne veux pas pleurnicher sottement. Nous avons tous
besoin de courage. Et je penserai que la séparation eût pu être sans
terme!
Longuement, avec un tendre respect, Raymond baisa la joue pâle.
--Tu l’as dit un jour: la vie recommencera! Et voilà que la Providence
nous en offre le moyen. Vivons pour notre fille! Pour elle, je lutterai!
Pour elle, tu vas t’appliquer à guérir!
--Et soyez bien tranquille à son sujet! observa le docteur presque
gaiement. Évelyne, tout à l’heure, m’a recommandé, avec beaucoup
d’importance: «Papa, dis bien à Mme Airvault qu’elle ne se tourmente pas
de laisser Raymonde à Saint-Germain! Je veillerai sur elle!»